
Dans le bois de Vincennes, on frotte nos semelles dans les feuilles mortes comme quand on était gamin, comme quand on avait cette insouciance douce, ce cœur léger. C’est bien trop tôt pour ces jeux d’automne, on est début août et les arbres perdent déjà leurs feuilles. Elles jaunissent, virent au brun et tombent dans l’air étouffant d’une pseudo canicule. Je cherche dans mes souvenirs les promenades d’été, le visage et le corps liquéfiés dans l’envahissement solaire. La sueur n’est pas rosée et je me demande comment transpirent les arbres quand il fait si chaud.
Je sais qu’ils dépérissent à cause des sécheresses répétées. Leur mortalité s’est accrue de 80% en dix ans. Dans certains massifs des centaines d’individus sèchent sur pied. Ils sont secs comme des vieillards. Rabougris et ternes. Ils souffrent de températures élevées, comme nourrisson malnutri. Ils souffrent d’une maladie incurable. Comme un cancer. J’aimerais pouvoir dire qu’ils végètent.
Ils se dessèchent et s’affaiblissent. Ils penchent, se déracinent, ils tombent et gisent à terre après les tempêtes. Ils brûlent aussi. Plusieurs millions d’hectares de forêt dans le monde partent en fumée chaque année. La suie recouvre les survivants, souvent décapités. Comme jadis les condamnés, à la hache. Les autres, les morts sont abattus, tronçonnés, remplacés parfois par de plus jeunes, moins résistants que leurs aînés.
Je n’ai pas osé compter ceux éradiqués l’année dernière entre la gare et la zone d’activités, plusieurs dizaines, tous sains, droits comme le i de intact avant que quelqu’un décide de les supprimer. Tous d’âge honorable même si je n’ai pas compté non plus les cernes des troncs sectionnés. Je n’ai pas su combien d’oiseaux, d’insectes, de vers de terre, de micro-organismes ont perdu leur abri et leur compagnon. Je ne sais pas non plus la quantité d’oxygène manquante, non rejetée par ces arbres qui ne sont plus là, ni le volume de dioxyde de carbone qu’ils n’absorberont plus maintenant qu’ils sont morts. Cet air un peu moins respirable, cette atmosphère un peu moins tolérable, comme émanation d’un gaz écocide, relent aigre et nauséabond d’un mépris envers les vivants non humains. Non, je ne sais pas chiffrer la perte.
Perle Vallens





