C’est le souffle le premier qui se modifie et la sensation en creux d’un trac, d’une excitation. Je sais que certains sont malades avant un voyage, c’est une sorte d’angoisse. Ce n’est pas mon cas mais quelque chose remue au ventre, qui s’emballera quelques minutes avant l’heure prévue du départ. C’est infime d’abord, ourdit son galop à venir, se laisse le temps, mince dans la carapace de l’attente. Puis, ça se déploie, dans la largeur, dans la hauteur du buste. Une manière de longitude et de latitude de l’idée de voyage qui grandit le long du sternum, vient se loger dans la poitrine, cogner au coeur. Ca caresse la part d’insomnie, avant de prendre pied dans le sommeil, par à coups. Les cernes, c’est pour demain, et l’estomac qu’il faudra dénouer. Perle Vallens
L’œil divague et revient sur l’écran, scrolle scrute en sa fébrilité inquiète. Rien. Aucun message. Troisième relecture du précédent que l’on connaît par coeur.
Alors l’attente infinie. L’attente qui perdure, cruelle lorsque l’écran s’allume, lorsque le smartphone bipe. Le cœur tressaute mais toujours pas le mail ou le sms espéré, ce qui équivaut à vide intersidéral, à perte de conscience, à flottement. On ne vit plus, on ne respire plus que pour le message qui n’arrive pas. On reste en suspens, enfermé dans son propre oeil, vitreux d’avoir trop scrollé, trop éparpillé ses éclats sur toutes les interfaces, toutes les appli, tous les réseaux. C’est comme si on nageait sans but, à contre courant. Non, plutôt une coulée à pic. Fond de la piscine, tchin-tchin. L’attente c’est comme une longue apnée. Un décompte sans fin. Les profondeurs du bassin qui nous absorbent et nous dissolvent. Les bordures indéfinissables, infranchissables. Les poumons en feu. L’abîme qui nous engloutit peu à peu. Un arrêt total de tout qui nous laisse totalement exsangue. Haute toxicité et risque d’hypoxie. La pression à son maximum.
J’attends. Il n’y a plus rien à attendre et pourtant, j’attends. Peut-être que cela s’appelle l’espoir ? Un message dans le noir, une lumière dans les mots, une surbrillance dans ma nuit.
J’attends l’esprit tapageur qui ravage ma raison.
J’attends les saisons, celles des couleurs que l’on pose sur la joue, à la bordure des lèvres, à l’orée du cœur, à l’ombre d’une mémoire, repeinte, toute fraîche. Le pinceau coule encore…
J’attends une résurrection qui ne vient pas. Je n’attends même pas une rédemption. Juste un sursaut, une pulsation, une vraie. Pas juste un battement sourd et biologique, pas juste cet organe qui pompe le sang par habitude.
J’attends que l’on m’ôte le poids de l’absence. Cela pèse trop lourd sur le cœur. Il faudrait le faire dégorger pour le rendre plus léger, ponctionner le trop plein, distiller ce qui reste de vie.
Est-ce que je l’attends encore, celui qui tambourine à l’intérieur, caisse de résonance, vibration du corps, amplificateur de voix ?
Il faudrait arracher l’épiderme et écarter les chairs sous les côtes, inciser sans flancher, extraire et raccourcir, panser et recoudre. A quoi bon attendre, il est là, en moi, niché à cœur, bien caché, tapi sous la peau. Il surgit sans crier gare, toute griffes dehors, à l’assaut de mon cou dénoué, qu’il étrangle de sanglots.
J’attends qu’il sorte ou qu’il reste, qu’il disparaisse ou qu’il adhère, qu’il me parle ou qu’il se taise, qu’il me tue ou qu’il me vive. Est-ce que je sais ce que j’attends ?
J’attends l’abandon de la douleur.
J’attends le silence dans les veines et la neige sous la paupière.
J’attends l’hiver, la glace qui anesthésie les chairs, qui cautérise les plaies, qui emprisonne la peine, qui empêche les fleuves de couler.
J’attends le désert, sans un souffle, sans un heurt. J’attends le ciel nu, sans étoiles, sans feu, sans rêve, sans âme. J’attends juste une trêve.