atelier Tiers Livre·écriture·prose

Mesurer l’angoisse

Elle respire à peine. Apnée qu’elle contrôle d’on ne sait quelle partie du corps. S’il s’agit d’interdire toute émotion trop vive de la submerger. Les efforts qu’elle fait pour lisser la barre à son front, ne rien laisser paraître du stress qui la dévore. L’œil s’inquiète et roule vers les autres, sans les regarder directement, mais fugace, par en-dessous, jauge la concurrence. Elle-même se sent dévisagée. Des regards dans son dos la contournent, des regards pointillés ou insistants, qui sondent, évaluent, statuent, critiques dards d’insectes qui la pénètrent et diffusent leur venin, accroissent son angoisse. Debout, elle passe d’un pied sur l’autre, mais le mouvement deviné est interne, oscille entre l’estomac et le cœur. Le mouvement est percussion contre ses parois, sa peau invisible dans son survêtement noir, son collant invisible dessous et seulement l’ouverture devant, par où l’on voit le justaucorps, par où les battements irréguliers, par où le frissonnement instable, la chair de poule qui n’est pas de froid. Mais son ventre triche et lui remonte à la bouche. Ses lèvres se pincent pour éviter à l’air d’entrer et sortir. Exclure qu’il la contamine. Moins que les muscles, l’intérieur tout entier en tension, les organes figés dans leur eaux, leurs tissus, cette sclérose quand les membres s’efforcent de se délier, de se laisser aller à leur souplesse naturelle, relâchés. Elle attend, fébrile, l’entrée en scène, se demande quels seront les exercices imposés, combien ils seront pour la juger. Est-ce que les autres seront meilleurs qu’elle ? Est-ce qu’elle a ses chances ? Ce passage de haie du concours la tord sans la briser, quelque chose se retient encore. Mais cette légère morsure lui mange la gorge, ce pincement continu à ses tempes. Pour tromper le monde, se donner une contenance, elle fait craquer ses articulations, sa façon sonore d’habiter l’espace, de se sentir pleine de cette atmosphère qu’elle déplace, viciée de l’anxiété et lourde de ses déserts. Elle se cambre à l’extrême, son dos arqué, ployé, elle envisage le plafond comme une récompense, un refuge possible.
Perle Vallens

Actualité·écriture·Emotion·Erotisme·Nouvelle

Dis-moi dix mots : A main levée

Le texte A main levée a été retenu aux côtés de 4 autres narrations par l’équipe Anagramme organisatrice du concours « Dis-moi dix mots ». Il sera lu lors la soirée d’inauguration, préambule aux lectures radiophoniques des trois lauréats. Celle-ci aura lieu à la Tête Bleue à Grenoble le jeudi 11 avril 2019 à 19h. Voici les premières lignes de A main levée :

La peau était vierge sous la lumière pâle de la lampe qui éclairait d’un halo soyeux le double sillon des omoplates. Les cheveux noirs, raides, se rangeaient de chaque côté de la nuque, qu’une raie départageait, et retombaient par dessus les épaules. Le dos était parfaitement dégagé, magnifique dans son opale nudité.
La page blanche sur laquelle l’homme s’apprêtait à écrire tremblait légèrement. L’épiderme soulevé de vagues s’apaisa. Il y passa la main pour lisser les dernières ondulations. La caresse arracha un ultime frisson qui redescendit en vibrations le long de la colonne, jusqu’au creux des reins animé d’une petite fossette tout sourire. Les fesses en contrebas, fermes et charnues, ne bougeaient pas.
(…)
©Perle Vallens


Edit « A main levée » s’écoute sur soundcloud
https://soundcloud.com/user-632733430/a-main-levee-perle-vallens