photo couleur·poésie

Bestioles

exposition transitoire du vivant
là où bestioles visibles à l’œil nu
leurs organes au stéthoscope
vague air humain sous l’animal
ou belles plantes manucurées
vivaces avant la floraison

la saison prochaine échappe
à tout contrôle des saillies
un taux de natalité
oscillant autour de zéro
un drôle de z et deux o
une façon compulsive d’avaler ses proies
de se dévorer les entrailles

on raye la valeur ajoutée du nom
se remplace par cet énième cryptonyme 
un pseudo augmenté de sa chair 
pleine viande dans ses parenthèses
on sait ce désir qui s’agite en surface
qui fermente par énigme ou par miracle
forme ses bulles à seule fin d’explosion

aucun capteur ne suffit à mesurer 
la précision aigue ce vers quoi se tend
l’arc du corps
aucun calibre n’atteint aussi bien sa cible
que l’intensité de l’intention
la chasse est déjà ouverte
©Perle Vallens

photo n&b·poésie

Naine blanche

quelle voie intersidérale
idéale régulation des idées fixes
si l’on faisait tournoyer la tête
comme essoreuse à salade
comme piste aux étoiles
comme toupie vaine
elle naine blanche
sans plus de compagnon stellaire
que de souffle de chaleur de lumière
en perte d’équilibre son cœur mis à nu
en perte de son point de gravité
tomberait à pic son corps noir
rayonnera encore pourtant
©Perle Vallens

corps·Erotisme·photo n&b

La plume et la peau (fable)

Sur un lit de fer douillettement molletonné, s’étalait une ode à la sensualité…
Courbes rondes, opulence d’albâtre, cheveux de jais et front bombé,
La belle alanguie bercée par une comptine coquine, rêvassait.
La peau fine sur le poignet, translucide, appelait la bouche
et la fesse moelleuse, divers ustensiles prompts à allunir et aptes à l’attendrir.
Longue, droite, la penne entra en scène dans une main de vilain.
Flatteuse, elle promena sur la peau lisse, ses douceurs et caresses, avec tendresse.
La peau frissonna de plaisir, se chair-de-poula et s’offrit davantage.
Mouvante sur le muscle qui ondulait, elle faisait des vagues pour aller à la rencontre de la plume, sa nouvelle amie.
Or la plume ne l’entendait pas de cette oreille, elle fit volte face, et glissa cul pointu sur l’épiderme, fortement désireuse de marquer territoire et d’apposer sceau. Mais gare à la signature, qu’une lettre se détache de notre nom et nous ne sommes déjà plus.
Quelques traces dessinèrent, fendues, sur la soie d’un lobe laiteux, puis la plume disparut dans le sillon, parcourant les méandres liquides dont elle se barbouilla copieusement. Plongeant dans cet encrier improvisé, elle émergea, barbes ébouriffées et hampe humide, sourire large, pour venir graver quelques signes sur la peau marquée. Traînée fluide et rosée imprimant à la peau frétillante quelques lettres en forme de devinette, la plume allait bon train au creux de ces reins. Quand elle eut couvert toute la peau de lignes et de cyprine, la plume resta interdite, dans la main du vilain, dont elle vint alors taquiner le vit… Et la peau se retrouva toute chose, un peu perdue sans son amie.
Mieux vaut une main à plume, qu’un manque de peau.
©Perle Vallens

Cette fable est une vieillerie écrite en 2016, exhumée à l’occasion de cette édition de l’agenda ironique, avec le thème de la fable proposé par Max-Louis.

corps·photo couleur·poésie·prose

Le corps ou l’ombre (2)

Le corps dur, froid, raide. Rigidité ante mortem, béton de prime abord.
Le corps, le grand vide, le grand démembrement, l’absence de tremblement.
C’est une perception dépecée. Débarrassé de sa substance, le corps est une mue triste.
Défaut d’existence, déficit de consistance réelle, l’écart chronique se creuse entre soi et soi.
Celui qui est là n’y est pas vraiment. Il simule une certaine semblance, le flou du visage, l’ombre du corps.
Il est son propre fantôme.
©Perle Vallens

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Le corps ou l’ombre

Le corps se digère mal, il ne passe pas. Il persiste dans son inconduite, il persiste dans ses erreurs.
Au jugé, le corps est coupable. Il a tous les signes du coupable. Il garde ses distances, il est bien trop immobile pour être vrai. Le corps se trahit tout seul.
Il parle pour ne rien dire. Il parle dans le vide. L’audience a quitté la salle. Il faut suivre les signes.
A l’évidence, le corps semble insensible. Il semble passif sous les apparences trompeuses d’une fébrilité mal jaugée. Il fausse compagnie. Il fait semblant. Il truque les cartes. Il terrasse le souffle suspendu à la peau. D’un geste il se condamne.
©Perle Vallens

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Chaque corps (2)

Chaque corps enferme un fauve. Il s’use les crocs sur la corde humaine, Il crache son enfermement, cherche ses racines tout au fond, pris au flanc, la forme primitive de toutes les volontés. Il défriche les anciennes terres, creuse son propre trou pour plus tard, ensevelit toutes les fonctions annexes.

Chaque corps est un animal difficile à domestiquer. C’est un animal sauvage, solitaire, féroce. Le corps est un animal comme les autres. Il vaut sa part de viande fraîche et de carnage. Il veut son pesant de sang et de pluie,
Personne ne sait le dresser tout à fait. Le dompteur est sa première proie. Il se jette en pâture à lui-même. La part d’ombre contre la lumière, une manière de se dire, une vie pour une autre.

Chaque corps gronde à l’intérieur. Chaque corps hurle dans le noir. Les vieilles craintes de l’obscur et du miroir où regarder ses erreurs bien en face. Celui qui peut vaincre sa peur à coup de poing, à coup de tripes, celui qui sait se délester plutôt que se détester, celui-là survit à sa bête intérieure.

Chaque corps est prêt à bondir, à mordre, L’attaque est la meilleure défense, l’attaque est la meilleure réponse. Un peu de cruauté, un peu de courage. Regarder les saccages dans le blanc des yeux. Regarder blanchir le pelage qui perce sous le couche lisse.
Le corps ne sait pas panser ses blessures, il préfère arracher l’organe, se démembrer. Il préfère une petite torture, il préfère un sacrifice, question de survie. Il recrachera ce qu’il faut. Il y laissera sa peau. Il lèchera sa plaie jusqu’à l’os.
Pas encore mort. Mais après, qui réclamera le corps ?
©Perle Vallens

corps·Emotion·photo n&b·poésie·prose

Chaque corps

Chaque corps enferme un enfant. C’est un être minuscule, dissimulé tout au fond, à la source des secrets du corps. Chaque enfant possède son propre corps à qui il raconte des histoires. A force de copier l’enfant, le corps finit aussi par se raconter des histoires.

Chaque corps s’attend à grandir, à devenir plus fort, plus percutant, direct du droit, comme un i. Chaque corps s’attend à être traversé par la lumière. Chaque corps s’attend à mieux derrière la vitre. Chaque corps s’attend à mieux devant le miroir.

Quand le corps ne fonctionne plus, il faut l’envoyer à l’atelier, trouver la bonne pièce à changer, au bon endroit. De particulier à particulier. De vous à moi, je préfère voir un corps en bon état de marche.

Les corps préfèrent rester sains en général. Ils préfèrent rester vivants. La mécanique des corps est très compliquée. Il faut caresser les corps dans le sens du poil, de la poitrine au haut du crâne. Le corps nu est caractériel, il craint le froid, il est fragile. Il ne résiste pas au temps. Le temps qu’il fait, dégradation par l’est, agitations passagères, intempéries précoces.

A la fin, le corps tombe en ruine, mais il n’entre pas au département de conservation du patrimoine. Il n’entre pas non plus dans la boîte. Il n’entre ni par les pieds ni par la tête. Pour bien faire, il aurait fallu les couper. Pour bien faire, il aurait fallu l’expulser par voies aériennes ou voies maritimes. Mais les corps voyagent mal une fois mort.
Une fois mort, personne ne réclame le corps.
©Perle Vallens

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Aussland & Heimat

Penser l’épaisseur du corps comme une habitation que l’on quitterait parfois pour mieux y revenir. 
Penser que c’est un corps étranger, le souffle de l’inconnu qui respire pour nous, à notre place. Penser qu’un recul est possible, souhaitable, une disparition peut-être. 
Penser que l’effondrement de son corps ne peut tout à fait nous atteindre. 
Penser que ce qui se pense n’est pas le fait du corps, qu’il compte pour rien dans l’intention pure de l’esprit, qu’il est désacralisé, destitué de son rôle, désuni. Penser qu’il ne subsiste que dans la forme qu’on veut bien qu’il prenne. Le corps se déstructure et se désosse pour ne laisser que la fausse impression d’un espace vide. L’absolue nécessité de recouvrer le corollaire d’un abri pour soi, pour l’âme. L’impérieux à la fois d’un feuillage et d’un nid où reposer.
Le corps est Aussland et Heimat. 
©Perle Vallens