atelier Tiers Livre·écriture·prose

Mesurer l’angoisse

Elle respire à peine. Apnée qu’elle contrôle d’on ne sait quelle partie du corps. S’il s’agit d’interdire toute émotion trop vive de la submerger. Les efforts qu’elle fait pour lisser la barre à son front, ne rien laisser paraître du stress qui la dévore. L’œil s’inquiète et roule vers les autres, sans les regarder directement, mais fugace, par en-dessous, jauge la concurrence. Elle-même se sent dévisagée. Des regards dans son dos la contournent, des regards pointillés ou insistants, qui sondent, évaluent, statuent, critiques dards d’insectes qui la pénètrent et diffusent leur venin, accroissent son angoisse. Debout, elle passe d’un pied sur l’autre, mais le mouvement deviné est interne, oscille entre l’estomac et le cœur. Le mouvement est percussion contre ses parois, sa peau invisible dans son survêtement noir, son collant invisible dessous et seulement l’ouverture devant, par où l’on voit le justaucorps, par où les battements irréguliers, par où le frissonnement instable, la chair de poule qui n’est pas de froid. Mais son ventre triche et lui remonte à la bouche. Ses lèvres se pincent pour éviter à l’air d’entrer et sortir. Exclure qu’il la contamine. Moins que les muscles, l’intérieur tout entier en tension, les organes figés dans leur eaux, leurs tissus, cette sclérose quand les membres s’efforcent de se délier, de se laisser aller à leur souplesse naturelle, relâchés. Elle attend, fébrile, l’entrée en scène, se demande quels seront les exercices imposés, combien ils seront pour la juger. Est-ce que les autres seront meilleurs qu’elle ? Est-ce qu’elle a ses chances ? Ce passage de haie du concours la tord sans la briser, quelque chose se retient encore. Mais cette légère morsure lui mange la gorge, ce pincement continu à ses tempes. Pour tromper le monde, se donner une contenance, elle fait craquer ses articulations, sa façon sonore d’habiter l’espace, de se sentir pleine de cette atmosphère qu’elle déplace, viciée de l’anxiété et lourde de ses déserts. Elle se cambre à l’extrême, son dos arqué, ployé, elle envisage le plafond comme une récompense, un refuge possible.
Perle Vallens

atelier Laura Vazquez·écriture·prose

Hommage à Pina Bausch

Pina Bausch, portrait. Courtesy Fabienne Cabado © DR

Ils disaient que j’irradiais, que mon aura les englobait tous, que je les survolais sur la scène.
Ce que je voulais, c’était dans mes très longs bras, dans le bleu de mes yeux, dans de très légers petits sourires, dire le dévolu.
Ce que je voulais, c’était dire le mouvement en un seul mot.
Ce que je voulais c’était trouver une langue, une écriture dans les corps.
Ce que je voulais c’était que chacun traduise l’intraduisible, qu’il dise l’invisible.
Ce que je voulais c’était que chacun me confie son intime restitué, tous ses âges, ses rêves, sa fragilité et sa force d’être, jusqu’au dépassement.
Ce que je voulais c’était que chacun exprime sa propre interprétation, que chacun soit conscient de sa propre énigme, du mystère et du savoir-faire de sa jouissance.
Ce que je voulais c’était les percer à jour, traverser leurs vérités, lire leurs corps jusqu’à l’ossature, ce qui y est enfermé, ce qui remue à l’intérieur, ce qui doit se libérer de sens.
Ce que je voulais c’était trouver en chacun l’état de corps, son symptôme émotionnel, la résurgence du désir juqu’à la violence.
Je ne leur disais jamais il faut ou il ne faut pas. Ce que je voulais c’était que ça leur vienne comme une grâce.
Ce que je voulais, ce n’était pas donner des explications mais des sentiments. Ce qu’il faut c’est ressentir.
Ce que je voulais c’était parler de notre immense besoin d’amour.
©Perle Vallens

Emotion·photo n&b·poésie

Neige

flocon de neige©Perle Vallens.jpg

J’ai rêvé la neige
le blanc sans bruit
la coulée lente des flocons
le tapis assourdi dans la nuit
Le blanc trop bref
trop sourd aux requêtes
Le tapis muet où l’on se coucherait
s’il ne faisait pas si froid

J’ai rêvé la neige
la promesse d’un silence
d’un lendemain de lumière
l’ivresse de milliers de milliers de cristaux
qui tombent en dansant
une pirouette d’étoiles
dans le noir de la nuit

Mais il n’y aura qu’une pluie fade, déjà fondue
sans relief, sans folie
rien que de l’eau plate gorgée de gris
rien qu’une goulée invisible
à l’ascension de ma langue
à l’a-pic de ma gorge

sans le sel de la bouche
sans la saveur du ciel
©Perle Vallens

Emotion·photo n&b·poésie

Finish

finish ©Perle Vallens.jpg

La ligne d’arrivée. Je ne la vois pas, je la devine. En pointillé. Je ne cours plus, je marche. J’en vois qui sont arrêtés au bord du chemin mais tôt ou tard, il faudra bien qu’ils reviennent sur la piste. Je danserais bien encore un peu si je savais mais j’ai oublié.

J’ai été une coureuse de fond, les étoiles pour boussole, la chamade intérieure pour compter mes moutons, tout un troupeau pressé. Petite foulée. Le petit miracle quotidien. Attention à l’arythmie si on accélère le rythme.
Tout était une question de respiration. On me l’avait bien dit.
Personne n’échappe au poing de côté, l’uppercut qui stoppe net l’élan du cœur.
©Perle Vallens