atelier Tiers Livre·photo n&b·prose

La mère et l’enfant

La femme est debout, très droite, presque rigide. Son regard est fixe, ses sourcils froncés, une barre au front sous la frange basse. Elle regarde devant elle avec une fixité de rapace. Son visage trois quart dos, légèrement penché, dirigé vers la droite.

On peut suivre la direction parmi les touffes hautes un peu jaunies, les bouquets odorants de genêts. Le regard pourrait passer au-dessus et atterrir dans l’espace vierge, plus ras, qu’on imagine vidé de ses pissenlits et de ses pâquerettes. Un espace qui semble avoir été tondu peu avant et qui exhale encore son odeur fraîche, un peu acide, d’herbes coupées.

Il est là, en contrebas. L’enfant. Il est assis dans l’herbe. Il joue avec des morceaux de bois, des petites pierres, des brins secs. Il a peut-être quatre ou cinq ans, flotte dans des vêtements trop grands pour lui, un survêtement, son haut à capuche, Peut-être celui d’un grand frère ou d’une grande sœur. On ne voit pas vraiment son visage, seulement la ligne que dessine la lumière de fin de journée. Elle souligne l’ovale tendre, le petite nez et pose de l’or dans la tignasse hirsute, blonde. De loin on devine l’œil rieur, le sourire et la joie de l’enfant qui joue.

A l’horizon, le soleil décline et baigne la prairie de ses rayons encore vifs et déjà chaud pour la saison. Un oiseau passe et c’est le seul bruit que l’on n’entend, la seule silhouette que l’on voit traverser le paysage.

Il joue et comme tous les enfants de son âge qui jouent, il est seul au monde. Il a occulté, le temps du jeu, la présence de celle qui probablement est sa mère. Sa mère qui ne le quitte pas des yeux, quelques mètres derrières l’enfant. Qui probablement surveille, une louve, son petit. Une histoire, une vie de mère.

Je vois une légère crispation, le menton qui s’avance, pointu et les lèvres pincées. Elle a un geste, une main s’avance et elle ouvre la bouche, comme pour appeler ou dire quelque chose. Puis elle se retient. Le corps en tension, le visage en alerte, concentré. Autant que celui du fils, absorbé dans son jeu.

Il se frotte les mains et je vois bien qu’elles sont souillées, sales de terre, la paume brune. Il en a probablement jusque sous les ongles. J’imagine qu’il a farfouillé à la recherche de cailloux pour jouer, qu’il s’est amusé à la dînette avec la terre qui deviendrait de la nourriture. Tous les enfants font ça. J’imagine que c’est ce qui à la fois agace la mère, lui déplaît, sans doute en pensant à l’heure de la douche, au temps qu’il faudra ensuite pour le décrasser, ce petit pouilleux, en en même temps qui n’ose pas le déranger dans son jeu.

L’oiseau repasse et pousse un cri rauque qui fait lever le visage de l’enfant et celui de la mère, qui le suivant, se lève à son tour. Et moi, je regarde à mon tour l’oiseau, nos trois visages levés vers le même battement d’ailes, le même bec qui troue l’atmosphère, le même cri répété qui arrache un pan de ciel. Et à nouveau je regarde la mère qui regarde le fils regarder l’oiseau et le fils se rend compte à ce moment que la mère regarde elle aussi l’oiseau. Alors leurs regards se croisent et ils se sourient. Et pourquoi est-ce que ça m’émeut autant, c’est ce que je voudrais savoir.

Perle Vallens

(Mardis du Tiers Livre de François Bon – avec Marguerite Duras)

corps·Emotion·photo n&b·poésie·prose

Chaque corps

Chaque corps enferme un enfant. C’est un être minuscule, dissimulé tout au fond, à la source des secrets du corps. Chaque enfant possède son propre corps à qui il raconte des histoires. A force de copier l’enfant, le corps finit aussi par se raconter des histoires.

Chaque corps s’attend à grandir, à devenir plus fort, plus percutant, direct du droit, comme un i. Chaque corps s’attend à être traversé par la lumière. Chaque corps s’attend à mieux derrière la vitre. Chaque corps s’attend à mieux devant le miroir.

Quand le corps ne fonctionne plus, il faut l’envoyer à l’atelier, trouver la bonne pièce à changer, au bon endroit. De particulier à particulier. De vous à moi, je préfère voir un corps en bon état de marche.

Les corps préfèrent rester sains en général. Ils préfèrent rester vivants. La mécanique des corps est très compliquée. Il faut caresser les corps dans le sens du poil, de la poitrine au haut du crâne. Le corps nu est caractériel, il craint le froid, il est fragile. Il ne résiste pas au temps. Le temps qu’il fait, dégradation par l’est, agitations passagères, intempéries précoces.

A la fin, le corps tombe en ruine, mais il n’entre pas au département de conservation du patrimoine. Il n’entre pas non plus dans la boîte. Il n’entre ni par les pieds ni par la tête. Pour bien faire, il aurait fallu les couper. Pour bien faire, il aurait fallu l’expulser par voies aériennes ou voies maritimes. Mais les corps voyagent mal une fois mort.
Une fois mort, personne ne réclame le corps.
©Perle Vallens

Emotion·poésie

Au ventre

au ventre montage photo©Perle Vallens

Caresse-moi ces ovocytes
Œufs en devenir
Vraie poule pondeuse
passablement hors d’âge
La blondeur au ventre
caucasien pur sang

Caresse-moi ce phénotype
de pseudo russe
procréation usurpée
Gestation longue
le geste après le nom
non acte de naissance

Caresse-moi cet avenir
ce futur que tu t’offres
dont acte de crime
de lèse-maternité
la supposition de
l’enfant à naître
©Perle Vallens

Emotion·nature·photo n&b·prose·Short Edition

Le souffle du printemps

l'enfant et l'arbre©Perle Vallens

(…) Le temps s’écoulait lentement dans cette enfance méditative. Le garçon ne se lassait jamais, il ne quittait rarement son poste de guet agenouillé dans la verdure que pour la hune d’une haute branche de cerisier. D’en haut, tout lui paraissait à la fois plus simple et plus lointain. Il faisait corps avec ce promontoire de bois et de chair qui le faisait sembler plus sylvestre qu’humain (…)
©Perle Vallens

Un texte court à lire sur Short-Edition. Un peu de légèreté poétique par là-bas…