photo négatif·poésie·prose

Parce qu’aujourd’hui

je suis femme assise côté passager
je regarde passer ma vie
comme s’il s’agissait d’une autre
reflet enfermé dans la vitre
je suis mon propre paysage
sans le savoir
toute l’enfance durant
j’ignorais que j’existais vraiment
ailleurs que dans d’autres regards
ce que dure l’enfance on ne le sait pas
elle termine (trop tôt) quand la main
la sale main moite
et velue et veule
se pose
et ça fait comme une tâche sur la poitrine
qui ne s’efface qu’avec le temps dit-on
la main a fait venir le rouge
aux joues tombées le sourire abaissé
trop crispé pour être
la honte s’est mêlée à autre chose
qui a fait de moi adulte avant l’âge
avant je ne savais pas ce qu’est être une femme
je ne savais pas vraiment
j’ai attendu d’autres mains pour effacer
la trace laissée l’enfance dessous
remonte parfois à la surface
je suis une femme assise aujourd’hui
du côté conducteur de ma vie
j’ai déjoué les pièges tendus par les mains
les miennes savent maintenant
essuyer la buée sur la vitre
mieux que quiconque sans rayer
les noms qui se sont déposés
sur le paysage

Perle Vallens

Actualité·collectif·Editions Jacques Flament·prose·recueil

Journal de femmes

A l’initiative de Jacques Flament Editions, et dans la perspective d’un projet éditorial, j’ai participé à la co-rédaction de cet opus, Exclusivement féminin, journal d’une journée, rédigé par 58 femmes, dont les droits d’auteur seront reversés à l’association LA MAISON DES FEMMES de SAINT-DENIS, lieu de prise en charge de femmes en difficulté ou victimes de violences.
Pour des raisons diverses je n’ai pas souhaité donner suite au projet titanesque qui suit cette entrée en matière, et dont les droits iront à la même association.
Voici un extrait de journal, tiré de Exclusivement féminin.

écriture·Emotion·poésie

No bra

amazone

Elle ne pleure pas devant la façade ajourée du bois blond. Elle se sent dure mais vide, autant que le semainier qui vomit peu à peu sa lingerie du dimanche, premier tiroir du haut. Elle sort toutes ses dentelles inutiles, celles qu’elle ne portera plus.
Elle ne s’était jamais posé la question avant. Elle se demande s’il existe des chemises pour manchots ou des pantalons pour unijambiste. Et les chaussures, ça ne se vend pas à l’unité. On fait quoi de la seconde, celle du pied absent ? Il n’existe probablement pas non plus de soutien-gorge pour son unique sein. Il faudrait en fabriquer un sur mesure, un harnais d’amazone. Ou un soutif de pirate, en bois, une armature massive, un globe de guerrière.
Evidemment, on lui a proposé une prothèse, du silicone qui l’habillerait, un genre de vêtement intérieur, un truc sous-cutané qui couvrirait ses chairs dévorées. Ca la dégoûte, l’idée de cet implant tout mou, gluant, cette poche pleine de gel incolore, inodore. Cela lui fait l’effet d’une balle, une baudruche qu’on inoculerait. Elle a l’impression que cela va gonfler puis exploser, que cela va couler en elle, se répandre, l’envahir, la déborder, la noyer. Elle imagine que cela va glisser, se déplacer dans son corps, un alien sous la peau plissée.
Elle préfère rester comme elle est, plate à droite, barrée d’une grande cicatrice comme un clin d’oeil belliqueux. Elle est à moitié androgyne, femme asymétrique plus qu’incomplète, femme à temps plus que plein, à pleine main, à pleine vie. Elle se drape de courage et d’énergie pour continuer à avancer et se battre, gonflant ses bras et sa fragilité, à défaut de bra. Et chasser cette masse sournoise, la claque étoilée qui laisse sa trace en queue de comète, astre sombre en éclipse de sein.
Elle a troqué son soutien-gorge contre une perruque. Ca la couvre, ça lui tient chaud mais elle est nue, à perpétuité.
©Perle Vallens

Erotisme

Femme-grenouille

Huile2 PV

Elle entrebâille puis écarquille les cuisses, une équerre tout sourire qui s’ouvre d’un coup. Elle se penche pliée sur elle même et observe la trace qui s’agrandit et qui prend le contrôle de son regard. Cela fait une tâche moitié humide moitié opaque sur la culotte. Le truc qui faisait dire « c’est sale » quand elle était petite. Elle lape dans le vide et sa langue claque.
Elle mouille, cela coule d’elle à flocons. Si elle quitte sa culotte, cela glissera à la lisière, en haut des cuisses, c’est sûr !
Elle se saoule de cette souillure. Elle ne dessille pas. Les yeux grands ouverts hypnotisés ne se lassent pas et boivent ce liquide qui s’épand d’elle.
Elle ne touche pas encore l’ourlet des lèvres abreuvées qui se voilent d’un masque blanchi, un peu gluant. Des filaments s’étirent dans l’ouverture qui glapit. Ils explosent en gouttelettes sur les parois satinées, un peu grasses et lisses, un entrefilet dans les pages béantes qui racontent le vertige.
Elle s’ouvre juste, écarte le tissu de la culotte, poisse ses doigts, les agite dans le clapotis de l’onde, dans la moiteur tiède qui gagne du terrain. Sa pupille s’accroche au piton moelleux de sa vulve, ne lâche pas sa prise, pâle surprise rugissant rouge à vu d’œil. En visée, les abords glissants, sans ventouse.
Elle s’enfle et se travaille en profondeur, batracien ambitieux qui barbote dans l’esquisse saumâtre sans bouée de sauvetage, pour atteindre les grands fonds. La barrière de corail s’épanouit sous le plongeon, sous la poussée sauvage d’une véritable équipée. Quatre doigts, pas moins ! Et le pouce appuie sur la perle qui s’empourpre.
Un imaginaire marin plisse les yeux reptiliens, fouisse dans l’antre amphibien. L’univers se rapetisse dans ce centre première classe, un firmament annonciateur de milliers d’étoiles. Une seule obsession, suivre cette sente, toute luisante de déraison consumée, de cette lente montée des eaux qui finit par l’éclabousser jusqu’au poignet dans un silence bercé de chuintements.
©Perle Vallens