Erotisme

Au musée

musée

La grande salle est quasi déserte. C’est l’été et la fréquentation matinale est faible. Les gardiens et le personnel de sécurité semblent s’ennuyer encore plus que de coutume, mais la surveillance est accrue. Sans parler des caméras. Un jeu dans un musée ? J’avais dit oui, avec un enthousiasme romantique sans mesurer pleinement les différentes contraintes. Il se tiendra à l’écart. Je ne suis même pas supposée le voir. Lui en revanche n’en perdra pas une miette. De mes hésitations, de mes peurs, de mes tremblements intérieurs. Il sera là quelque part dans mon dos, tandis que mon regard oscillera entre les oeuvres exposées et ses indications sur mon smartphone. Mon estomac se noue déjà, des vagues se succèdent en divers endroits de mon corps, depuis le cœur jusqu’au sexe. Mon cerveau est en ébullition. Je suis d’une certaine manière déjà dans l’attente. Mes yeux fixent un tableau dont les couleurs se mélangent sous mes émotions naissantes. Les formes se vrillent, les textures me happent, comme si c’était moi qui coulait et non l’acrylique sur la toile.

Je reçois un premier sms qui me surprend presque alors que je l’attends depuis le début. J’ai la gorge sèche, j’avale ma salive et humidifie mes lèvres d’un coup de langue. Je risque un œil. Il veut savoir si tout va bien. Oui. Non. Je ne sais plus trop. Comme souvent dans nos jeux, il y a un moment de flottement où je suis un peu perdue avant de reprendre le dessus.
La peinture en face de moi continue de se diluer et je reçois la deuxième vibration du smartphone comme un soup de semonce. Il faut que j’écarte légèrement les jambes et que je me cambre. Je m’offre à son regard. J’ignore si d’autres personnes sont là, dans mon dos. Je garde les yeux grands ouverts, me concentrant toujours sur l’oeuvre regardée. Je plisse les yeux. Combien de temps vais-je rester à l’admirer ? Seul son esprit pervers le sait.
Il me demande maintenant de poser mon sac à main entre mes jambes. Le serrer contre moi me rassurait. Je ne sais que faire de mes bras désormais. Je les croise sur ma poitrine, contre mon cœur qui bat plus vite.

– « Penche toi vers l’avant comme si tu voulais prendre quelque chose dans ton sac »
Je porte une robe courte. Si je me penche, je me demande si on verra ma culotte. Jambes écartées, je ploie doublement. Je farfouille dans mon sac, je fais semblant, je ne sais combien de temps je vais devoir rester dans cette position. Des images fulgurantes traversent mon esprit, de mains qui frôlent et palpent. Je sens que ma culotte est mouillée. J’ai l’impression que tout le monde voit et sait. Nouveau texto, il faut que je sois accroupie et que je sorte mon bâton de rouge à lèvres. Je resserre les cuisses.
– Non, garde les cuisses écartées et remonte ta robe sur le haut des cuisses.
Je deviens pivoine mais j’obtempère. Je sors le tube et passe le rouge un peu gras sur mes lèvres. J’aimerais me redresser mais j’attends son message qui tarde. Quel salaud ! Il fait durer le plaisir, se complaît dans ma posture improbable et probablement indécente.
– Relève-toi et marche doucement vers la salle suivante. Il y a un recoin à gauche. Tu regarderas tes mails.
Je regarde les autres toiles et j’avance plus loin. Je me campe à l’endroit indiqué et je consulte mes mails. Rien de spécial. Puis je reçois une photo de moi accroupie soulignant l’incongruité de l’attitude et son caractère trop faussement impudique. Dois-je m’attendre au pire ?

Le texto suivant tombe comme un couperet.
– Masturbe-toi. Sois discrète mais fais-le.
J’ai beau être dans un recoin de la pièce, j’ai beau être un peu à l’abri des regards à cet endroit, je n’en mène pas large. Mon sac sur l’épaule dissimule le geste de la main qui passe sur l’entrejambe et touche le clitoris à travers la double épaisseur de tissu. J’ai un peu de mal à respirer et je me fais toute petite, mais le plaisir est là, insidieux, qui arrive, en dépit de tout. J’espère presque qu’il ne me demandera pas de jouir. Et dans le cas contraire, en serai-je capable ?
©Perle Vallens