photo n&b·poésie·prose

Au ventre

Au ventre il y a la peur, il y a le cœur aussi, et l’estomac qui se contracte à chaque fois, à cause de la peur, à cause du cœur.
Au ventre il y a l’oeil le plus grand qui digère la peur, qui digère le cœur.
Au ventre il y a la bouche la plus grande qui avale tout du cœur, de peur de recracher.
La peur se détache, elle se décroche de la mâchoire, elle tombe loin du ventre, loin de la bouche. La peur se chasse, s’expulse, s’étourdit. La peur se respire à plein poumon. Elle s’applaudit à son tour. Elle s’offre un répit.
Avant il y avait un ventre tout tremblant de secousses, maintenant il y a un ventre lisse, un ventre sans valeur, sans défaut, sans haussement de sourcil.
Le ventre souffle lui aussi. La peur, ce sera pour un autre jour.
©Perle Vallens

Emotion·photo n&b·poésie·prose

Les oiseaux

l'oiseau©Perle Vallens

On a beau dire, les oiseaux aussi ont faim. Les oiseaux manquent parfois leur proie. Eux aussi piquent du bec dans leur assiette ou dans celle du voisin. Il paraît qu’il y a des oiseaux cannibales et d’autres infanticides. C’est dire s’ils ont faim.

On a beau dire, les oiseaux aussi ont peur. Il n’y a pas seulement la peur du vent ou des ouragans. Eux aussi ont peur des prédateurs qui tuent dans le nid les prochains migrateurs. Il se dit qu’ils ont peur des chasseurs et aussi des photographes. C’est dire s’ils ont peur.

On a beau dire, les oiseaux aussi se font la guerre. Les oiseaux se prennent le bec pour un oui ou pour un nid. Eux aussi se disent des noms d’oiseaux. Croyez-le ou non, certains ont même des crocs pour mordre l’air et parfois la poussière. C’est dire s’ils se font la guerre.

On a beau dire, les oiseaux aussi se perdent en chemin. L’oiseau erre dans le ciel qui est un paysage sans paysage. Eux aussi sont désorientés par leur propre élan. On raconte que l’oiseau rapetisse pour retrouver ses repères. C’est dire si parfois il se perd.
©Perle Vallens

Emotion·poésie

Pluie acide (Paris brûle-t-il ?)

joseph_beuys_coyot
Joseph Beuys et le coyote (performance 1974)

La nuit ne dissimule plus rien, elle ne cache plus les mensonges. Elle a arraché les masques, chasseurs en friches dans l’ombre des autres.
Si Babel s’écroule sous les coups, il n’y aura pas assez d’heures, pas assez d’écrous, pas assez de cœurs. Si Gomorre s’effondre, quel parapluie s’ouvrira sous l’avalanche ?
On ne voit plus les décombres, on ne tient plus les comptes. On dénombre juste les peurs. Il reste encore des cheveux sur les crânes.
Combien de temps avant que les loups ne sortent, qu’ils ne prennent la place ? Combien de temps avant que les fauves n’avalent à vue, d’avoir tant gueulé sans être entendus ? Combien de temps avant que le ciel ne s’abîme dans le feu, que le noir ne tombe sur nous ?
Attendre la pluie pour nettoyer tout ça, laver à grande eau les désarrois et les affronts, les afflux de sang qui coulent déjà.
©Perle Vallens

écriture·Emotion·poésie

Cave canem (2)

DIPTYQUE chien 2 red

Il y a la vie qui grouille derrière les barbelés, les dents qui rongent et le carrelage brossé.
Ils ont des armures et des écrans. Ils ont des barrières et des murs. Ils sont propriétaires d’un chien. Ils en sont fiers ! Il sait montrer les crocs, il nous briserait les os. L’arrière-train arqué, la truffe servile, il hurle sans qu’on lui dise rien. Elevé au rang d’arme, le sang bouilli à la babine retroussée, il se prend pour un loup. Il éructe à notre passage, crache une haine sans nom, bave ses larmes acides sous la canine qui brille. Tout son corps s’écrase, s’incruste dans le portail, l’oeil crevé du fiel de ses maîtres. L’air s’émaille d’éclats, des râles et des cris et de l’animal forcené qui résonnent et s’étranglent, qui se cognent dans les arbres. Il gueulera jusqu’à épuisement.
©Perle Vallens

Emotion·poésie

Cave canem (1)

diptyque chien red

Ils s’enferment à barreaux tirés, les yeux pleins de grenailles, les mains trouées de cendres. Il ne voient rien derrière leurs rideaux de ferraille, ils ne voient plus l’azur derrière les épis de fer. Il ne savent pas où se trouve le printemps. Le sang coule encore pourtant derrière la porte. A gros flocons, ça pisse dru parfois la nuit. La sève de leurs arbres se répand dans leurs gorges. Cela serre à pleurer. Les mâchoires s’ouvrent même sur des baisers. Ils gravent des noms au revers de leur sommeil. Ils rallument des rêves sous leurs paupières. Au matin, la lumière les arrache à leur cœur. Pourtant, à la nuit ils préfèrent le jour. Ils regardent leur vie de travers, des gargouilles plein la tête, plein la cour, qui piquent et qui dansent, qui aboient et qui hurlent, qui vous arracheraient un bras. Ils vous interdisent de rôder par ici mais ils se trompent de frayeur.
©Perle Vallens