atelier Laura Vazquez·écriture·photo n&b·poésie·vidéo-poème

ce que tes yeux emprisonnent

Rappelle toi, tu étais là toi aussi 
tes yeux étaient là, ils ont vu 
ras les cils ce qui s’infiltrait d’insupportable 
tes yeux n’ont rien dit de l’effroi 
ils sont restés silencieux 

Je sais très bien pourquoi et je vais te le dire
la pluie du déni les a lavés 
chacun des deux yeux visibles 
et de tous les autres yeux 
de ceux qu’on a à même la peau 
ou sur le bout de la langue 
chacun a chassé l’image passée sous silence 
le reflet visible et invisible chaque effet de nos désertions
nos yeux à tous restés intouchables 

Toi et moi tirons au sort nos regards 
captifs des illusions 
quelque chose chante dans le nerf optique 
quelque chose qui berce
que fait germer la lumière 
et ça nous pousse à l’intérieur nous sort par les yeux 
et c’est une clarification soudaine 
chaque situation nouvelle 
couchée dans le regard jusqu’à l’éveil 
jusqu’à sa révélation nécessitera un relevé de paupière 

Es-tu conscient de ce que tes yeux emprisonnent ?

Perle Vallens

Emotion·photo retouchée·prose

Traité pratique d’ophtalmologie

Au viseur, voir loin, par-delà l’ossature, par-delà l’espace clos et les jointures, par delà les possibilités. Voir avec précision, avec suffisamment de persistance et d’acuité, exercer son sens de l’observation, son sens de l’à-propos, de l’à-coup, de l’accélération imprévue des événements, sans transition, sans déperdition des détails. Voir avec clarté la désinvolture, l’absence d’objectif, la démesure de la désolation. Voir et se garder d’interpréter, se laisser imprégner par ce qui est vu. Il faut basculer de côté. Il faut garder ses distances, biaiser le regard. Il faut répartir les sensations, les laisser émerger, pointes d’iceberg à la surface, les suivre, les installer en soi, durablement. Il faut apprendre la lenteur, ralentir le temps et l’espace entre l’envol et l’atterrissage. C’est ce que font les oiseaux pour laisser le moins de plumes possible.
©Perle Vallens

Emotion·Non classé·photo couleur·poésie·prose

Vitrage simple

vitre cassée©Perle Vallens

Qui du verre ou du visage absorbe le mieux la lumière, qui reflète le mieux les souvenirs ?
La transparence se jauge à l’œil grand ouvert. Elle se mesure au degré de réflexivité des ondes, par vagues successives, invisibles, inconsistantes. Les ondes noient le poisson. Les ondes boivent la tasse. Elles se voient dans l’œil en face.
Les ondes s’inquiètent de frapper la bonne surface. L’espace se fait mince entre la paroi et la pupille. Une lame  de rasoir qui couperait l’image en deux. Une pour toi, une pour moi. A chacun son souvenir. A chacun son sourire.
L’usure du regard trouble toujours un peu plus l’objet regardé, qui se fond, qui se fane. Il va bientôt disparaître.
Les vitres finissent toujours par se briser si le regard insiste.
©Perle Vallens

Emotion·photo n&b·poésie

Blanc d’oeil

blanc d'oeil ©Perle Vallens

Qui de ma bouche ou de mes yeux parle le mieux ? Qui se tait, qui ne ment jamais, qui voit en songe toutes les vérités ? Qui salue, d’un battement de cils, tous les avènements, les épiphanies et les perditions ?
Mes yeux baillent pour mieux te laisser entrevoir, s’entrouvrent pour mieux te laisser pénétrer. Ils brillent et brûlent dans ton regard, ils prient tes mains et prêchent le blanc pour mieux voir le noir.
Mes yeux grands ouverts, c’est une double vue de vies multiples où lire l’essentiel. En aveugle.
©Perle Vallens

Emotion·poésie

Cérulé

Jaroslav Rossler
Jaroslav Rossler – autoportrait (Centre Pompidou – Musée national d’art moderne)

Ses yeux sont clairs et lumineux, comme la rencontre du ciel et de la mer. Une rencontre d’eau pour s’immerger et nager. Quitte à perdre pied.
Un regard insulaire. Un regard qui tremble un peu. Un regard de prière. Un regard qui désarme et repose. Un regard qui reflète. Un regard de mémoire.
Un regard de fraîcheur. Un regard que l’on boit à grand trait. Et que l’on mange aussi parfois. Un regard à mastiquer du bout des cils. Un regard de sel et de poivre. Un regard de miel. Un regard umami.
Un regard qui pèse et prend appui. Un regard emporte comme une vague, comme un nuage, comme un chant. Un regard qui tranche et traverse l’épiderme. Un regard dans lequel disparaître et s’engloutir toute entière.
Des fois je me demande comment sortir de ce regard.
©Perle Vallens