atelier Tiers Livre·écriture·cinéma·hommage à·prose

Paris, Texas (2)

1 – Paris, grandes lettres bleues posées sur montants métalliques au milieu de l’herbe rase et déserte de Dragon Park, leur graphie vaguement circassienne. Le I est porté manquant, à la place ne subsiste plus que l’étoile signant son point. L’ombre portée des lettres s’écrase en entrelacs sur le vert dont on ne reconnaît plus que l’étoile, pleine et nette.

2 – Du love civic center, on se demande à quoi le bâtiment sert. On se dit qu’accoler love et civic manque quand même de romantisme. Au loin s’élève son effigie, celle de la ville, la fausse tour Eiffel coiffée de son chapeau texan rouge (le même rouge que la casquette de Travis dans le film de Wim Wenders). En deçà, le drapeau américain flotte.

3 – At Woodall Baseball Fields, sur le grillage, une pancarte annonce la couleur, noir sur blanc Please remember 1) these are kids 2) this is a game 3) coaches are volunteers 4) umpires are human 5) dont’ like what you see ?… Volunteer ! Au fond, faisant face à son entraîneur, l’enfant porte une casquette et un gant de base-ball rouges.

Rouge serait la couleur du Texas, il se dit. Du pur texan, une pièce de bœuf fumante tout droit sortie du grill. Relents de son repas, nimbes sanguinolentes. Sa langue claque. Il descend du pick-up, ôte ses lunettes de soleil, sa casquette aussi rouge que la carrosserie de sa Ford, essuie la sueur de son front, dévoilant une tâche de vin de la forme de Paris, Texas.

Perle Vallens

Nouveau clin d’oeil au film de Wim Wenders après le ciné-poème et le texte d’hier…

atelier Tiers Livre·écriture·cinéma·prose

A journey to Houston (1)

Cela se décide vite. Partir à Houston, not a big deal. Elle demande où on est. Il dit San Bernardino. Il ne sait pas mais cela fait environ 57 miles. Presque 100 km. Pas grand-chose sur les 2490 km jusqu’à Houston.

On longe des villes avec des nom de palm trees. Des palmiers il y en a partout sur le bord de la highway 10.

Le paysage file vite sur la quatre voies. On lit Live Oak, Canyon road. No yet.
Redlands. California. Lignes haute tension, panneaux publicitaires. Soleil blanc haut dans le ciel. Encore des palmiers. Cabazon et ses dinosaures. Et là ? Kitchin Peak.

A la vitesse de la lumière on mettrait 3 secondes.

Le paysage se pèle, frotté de blanc, sable piqué de plantes rachitiques à Desert Hot springs. Il mnéralise le temps et l’espace, les fige. On avance et tout semble identique, désert devant, derrière, à droite, à gauche. Chaleur de plomb. On se liquéfie, forcément.

A un moment, la fatigue et la faim creusent leur lit dans l’aplat désertique. Il est temps de quitter la route. Next exit, somewhere you don’t care. Alors, le premier motel venu dans l’espace marginal de l’histoire, dans sa discontinuité. Le motel est rupture temporelle. Le lendemain, on ne s’éternise pas, on repart dans le paysage, inchangé. L’étalage du blanc dans l’œil cligne, s’absente parce qu’à un moment on ne voit plus que l’asphalte, on ne compte plus que les miles engrangés.

Alors, Phoenix, Arizona. Tucson, Comté de Cochise, la poussière se soulève et envahit le champ visuel. Comté de Luna, Nouveau Mexique. Motel. L’air nous chasse de la route, de nous-même. El Paso, Texas.

On quitte l’autoroute, on s’engage dans une voie de traverse, on s’arrête à Marathon, Texas. Small, small town dans une zone rase. Quelques baraquements, pompe à essence, motels. Il y a ce panneau improbable, bridge may ice in cold weather.

Le sang de la route nourrit ce grain sableux, fluide de l’existence. On pourrait facilement se diluer dans l’identité d’un autre. On pourrait se rebaptiser Trevis pour l’occasion. On pourrait rouler dans une vieille Ford ou un pick-up du même genre. On n’aurait plus besoin d’atlas ou de carte routière, on suivrait la même route toute le temps, la Highway 10. On n’aurait pas besoin de se perdre.

Quelque part, devantures de vitrines, restaurants, parkings, panneaux indicateurs, surgis entre deux vastes étendues que la route met à découvert. Enfin, Houston, end of the journey. Là, s’asseoir sur un muret de béton et attendre que le soleil se couche dans l’horizon derrière les buildings.
Perle Vallens

Texte écrit en hommage au film de Wim Wenders, après le ciné-poème

atelier Tiers Livre·écriture·prose

quatre pattes pour courir la campagne

Pelage fauve ou miel, que dit-on pour les chats ? Poussiéreux d’avoir voyagé. Ses territoires étendus, dangereux, d’où le risque n’est jamais absent, il porte clochette et s’en va chaque jour, qu’on dirait journey. C’est le chat de la voisine, l’arpenteur, fureteur de nouveaux sentiers, de chemins inconnues.

Que disent ses yeux oblongs, jaunes que je ne sache déjà ? Où vas-tu, chat, quand tu traverses la route ? Combien de kilomètres à pattes ? Combien d’arbres escaladés ? Vas-tu jusqu’au premier village voisin ? Jusqu’au massif ?

Il me dirait qu’il musarde dans ses pérégrinations, qu’il suit des yeux un papillon, une abeille. Il me dirait qu’il secoue ses coussinets posés dans une terre trop humide. Il y laissera ses empreintes que personne hormis l’enfant curieux repérera en pisteur. Il me conterait les acrobaties, le passage du muret, les sauts en souplesse pour atteindre le trottoir, l’œil aux aguets avant de traverser, tu vois, il ne s’est pas fait écraser. Il a passé le parapet, le petit pont, les pierres pointues. Il a suivi le fossé, reniflé les premiers pissenlits. Il a joué avec les aigrette. Il a éternué.

Jusqu’où es-tu allé aujourd’hui ?

Il parle sa propre langue qui dit qu’il a suivi un compère jusqu’à S. et que ça fait une trotte. Il a coursé des corbeaux, pleine volée de plein champs. Mieux que les chiens des fermes qui sont enfermés derrière les barrières. Il signale un changement notable à l’entrée de cet autre village. Les hommes retournent la terre du rond-point et ça sent le frais jusque dans ses moustaches. Il frétille du printemps annoncé et c’est la promesse de plus longues virées à travers la campagne.

Il se purge au passage d’herbes fraîches et lape un peu dans une flaque d’eau. Il pénètre dans le cimetière, il aime bien de temps en temps, c’est calme, ensoleillé, il se frotte aux tombes toutes gorgées de lumière. Il longe les rangées d’amandiers et se laisse submerger, pluie de pétales sur ses flancs battus par le vent.

Demain, il ira peut-être du côté de M., va savoir.

Perle Vallens

atelier Tiers Livre·écriture·photo n&b·photo négatif·prose

La nuit d’avant

C’est le souffle le premier qui se modifie et la sensation en creux d’un trac, d’une excitation. Je sais que certains sont malades avant un voyage, c’est une sorte d’angoisse. Ce n’est pas mon cas mais quelque chose remue au ventre, qui s’emballera quelques minutes avant l’heure prévue du départ. C’est infime d’abord, ourdit son galop à venir, se laisse le temps, mince dans la carapace de l’attente. Puis, ça se déploie, dans la largeur, dans la hauteur du buste. Une manière de longitude et de latitude de l’idée de voyage qui grandit le long du sternum, vient se loger dans la poitrine, cogner au coeur. Ca caresse la part d’insomnie, avant de prendre pied dans le sommeil, par à coups. Les cernes, c’est pour demain, et l’estomac qu’il faudra dénouer.
Perle Vallens

atelier Tiers Livre·écriture·prose

Voyage imaginaire

J’ai pris l’avion pour Angkor, la cité aux centaines de temples. Sur 200 kilomètres carrés percés d’ombre et de lumières, je me demande combien on en dénombre, et combien d’anges. Ta Prohm, Ek Phnom, Wat Ek Phnom, Ta Som, Angkor Vat, Kbal Spean, Bayon et ses 216 têtes de Boudha. Déjà par le hublot je les imagine tours hérissées de feuillages ou palais flottants. Et c’est déjà un paradis semé, écoumène sous la jungle, mordus et rongés de lianes. Le faste entortillé de plantes grimpantes.
J’ai sillonné 58 kilomètres de canaux et de digues, croisé des dizaines de douves et de réservoirs. J’ai longé la rivière aux mille lingas. J’ai marché sur les dalles-miroirs serties d’anciens dieux qui se reflétaient dans les flaques. J’ai vu des larmes de lotus, de romduol et de nénuphars dans la rivière Sangkae. J’ai vu la plaine inondée et des murailles s’élever dans des lacs. Sur les traces de Pierre Loti, j’ai rêvé de démons et de mythes, de rois disparus. Avec lui, j’ai vu au fond des forêts du Siam, (…) l’étoile du soir se lever sur les grandes ruines d’Angkor. J’ai vu des figuiers étrangler des statues, des portes prisonnières de racines. J’ai vu des éléphants de pierre terrassés par des arbres. J’ai vu carnivores et phalliques, des fleurs arrachées aux talus, des rochers dévorés de légendes dans les odeurs d’humus. J’ai vu le grès et la brique picorés de mousse. J’ai vu pâlis par le temps des murs de latérite caressés par Shiva, ces ravissements d’apsaras.
Perle Vallens

Emotion·photo couleur·poésie·prose

Des nuages

des nuages©Perle Vallens

Le sac que je porte sur mon dos fait de moi une voyageuse. Il est lourd de tout ce qui a été vécu et s’alourdit toujours un peu plus. Chaque heure pèse davantage que chaque première année de vie. Chaque pas me coûte plus que le précédent. Il ne s’agit pas tant de fuir la mort que de l’affronter au milieu des nuages qu’il reste à parcourir. Chaque poème est un nouveau nuage à traverser pour atteindre l’inatteignable.
©Perle Vallens