écriture·Emotion·poésie

Cave canem (2)

DIPTYQUE chien 2 red

Il y a la vie qui grouille derrière les barbelés, les dents qui rongent et le carrelage brossé.
Ils ont des armures et des écrans. Ils ont des barrières et des murs. Ils sont propriétaires d’un chien. Ils en sont fiers ! Il sait montrer les crocs, il nous briserait les os. L’arrière-train arqué, la truffe servile, il hurle sans qu’on lui dise rien. Elevé au rang d’arme, le sang bouilli à la babine retroussée, il se prend pour un loup. Il éructe à notre passage, crache une haine sans nom, bave ses larmes acides sous la canine qui brille. Tout son corps s’écrase, s’incruste dans le portail, l’oeil crevé du fiel de ses maîtres. L’air s’émaille d’éclats, des râles et des cris et de l’animal forcené qui résonnent et s’étranglent, qui se cognent dans les arbres. Il gueulera jusqu’à épuisement.
©Perle Vallens

Emotion·poésie

Cave canem (1)

diptyque chien red

Ils s’enferment à barreaux tirés, les yeux pleins de grenailles, les mains trouées de cendres. Il ne voient rien derrière leurs rideaux de ferraille, ils ne voient plus l’azur derrière les épis de fer. Il ne savent pas où se trouve le printemps. Le sang coule encore pourtant derrière la porte. A gros flocons, ça pisse dru parfois la nuit. La sève de leurs arbres se répand dans leurs gorges. Cela serre à pleurer. Les mâchoires s’ouvrent même sur des baisers. Ils gravent des noms au revers de leur sommeil. Ils rallument des rêves sous leurs paupières. Au matin, la lumière les arrache à leur cœur. Pourtant, à la nuit ils préfèrent le jour. Ils regardent leur vie de travers, des gargouilles plein la tête, plein la cour, qui piquent et qui dansent, qui aboient et qui hurlent, qui vous arracheraient un bras. Ils vous interdisent de rôder par ici mais ils se trompent de frayeur.
©Perle Vallens

Emotion·poésie

Plume

dav

Une plume gît quelque part entre le pouce et l’index
Ouvre les doigts et elle s’envole
Les poings serrés comme seule issue de secours
Quelques ailes à l’amour arrachées
Quelques ailes pour la soie pour la caresse
Les conserver encore quelques heures
ou quelques jours
Quelques ailes, c’est l’affaire d’une vie
©Perle Vallens

écriture·Emotion·poésie

No bra

amazone

Elle ne pleure pas devant la façade ajourée du bois blond. Elle se sent dure mais vide, autant que le semainier qui vomit peu à peu sa lingerie du dimanche, premier tiroir du haut. Elle sort toutes ses dentelles inutiles, celles qu’elle ne portera plus.
Elle ne s’était jamais posé la question avant. Elle se demande s’il existe des chemises pour manchots ou des pantalons pour unijambiste. Et les chaussures, ça ne se vend pas à l’unité. On fait quoi de la seconde, celle du pied absent ? Il n’existe probablement pas non plus de soutien-gorge pour son unique sein. Il faudrait en fabriquer un sur mesure, un harnais d’amazone. Ou un soutif de pirate, en bois, une armature massive, un globe de guerrière.
Evidemment, on lui a proposé une prothèse, du silicone qui l’habillerait, un genre de vêtement intérieur, un truc sous-cutané qui couvrirait ses chairs dévorées. Ca la dégoûte, l’idée de cet implant tout mou, gluant, cette poche pleine de gel incolore, inodore. Cela lui fait l’effet d’une balle, une baudruche qu’on inoculerait. Elle a l’impression que cela va gonfler puis exploser, que cela va couler en elle, se répandre, l’envahir, la déborder, la noyer. Elle imagine que cela va glisser, se déplacer dans son corps, un alien sous la peau plissée.
Elle préfère rester comme elle est, plate à droite, barrée d’une grande cicatrice comme un clin d’oeil belliqueux. Elle est à moitié androgyne, femme asymétrique plus qu’incomplète, femme à temps plus que plein, à pleine main, à pleine vie. Elle se drape de courage et d’énergie pour continuer à avancer et se battre, gonflant ses bras et sa fragilité, à défaut de bra. Et chasser cette masse sournoise, la claque étoilée qui laisse sa trace en queue de comète, astre sombre en éclipse de sein.
Elle a troqué son soutien-gorge contre une perruque. Ca la couvre, ça lui tient chaud mais elle est nue, à perpétuité.
©Perle Vallens

Emotion·poésie

Sauer Wind

reflet lac

N’être qu’un reflet flou sur une onde molle
N’être qu’un scintillement en plein jour
N’être qu’une gouttelette au milieu d’un lac
N’être qu’un murmure entendu au loin
N’être qu’une musique qui s’éteint trop vite
N’être qu’un souffle éphémère entre des lèvres closes
N’être que des mots perdus entre les phrases
N’être que le souvenir pâle des plaisirs passés
N’être qu’une brise dans le feuillage bruissant
N’être que du vent suspendu à l’attente
à l’oubli du miel, à l’armée des rêves
Rien qu’une mélancolie qui balance dans les arbres
©Perle Vallens

écriture·Emotion·poésie·Revue littéraire & fanzine

« Des gants » et « Rien ni personne » dans Revue Métèque

RM7

Revue Métèque, der de der. Rebaptisée « Bévue » pour l’occasion, une pirouette, un salut, chapeau ôté, de son créateur Jean-François Dalle. La revue littéraire au ton et à l’image décalés, présentation et maquette soignés, s’arrête, hélas.
Après un premier poème, « Résiliée » dans RM5, JFD a sélectionné « Des gants, pour quoi faire » et « Rien ni personne », accolé au Dead Man de Jim Jarmush, excusez du peu. On retrouve dans ce RM7 des pattes talentueuses comme JFD himself, Antonella Porcelluzi, Bobby Sam Sainclair, Marc Guimot, Jane Agou, Fabien Drouet…
La revue s’aquiert ici.

Emotion·nature·poésie

Sanguine

vigne sang

Au loin, d’âpres arpents dénudés se teintent d’ocre sous le brouillon de nuages brunis.
La vigne brûle du sang de novembre, dévorée de chancre et d’or. Les arabesques vitrifiées s’accrochent en veines courbes, en lignes brisées, saillies en fuite à l’assaut du ciel. Asséchées les baies flétries de sucre, gangrénées de pourriture grise crèvent de l’ardeur perdue, du dernier souffle de l’été.
©Perle Vallens

Emotion·Erotisme·poésie

Grand chiffonnage

ENCHEVËTREMENT

Elle, une étendue d’herbes sauvages
un grand champ brut entre jachère et brûlot
une terre perméable labourée à rebours
une friche oubliée blottie sous le ciel
d’où un paysage englouti émerge
là, juste sous l’épiderme
palpite un souffle long
Une forêt sous peau folâtre
l’afflux de l’onde qui chante
chute la pupille loin ployée
dans un regard se noie
Creuser encore et atteindre
l’or et le feu
l’eau et la lumière
Il suffirait de bêcher un peu…
©Perle Vallens