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Résidence d’écriture : douzième jour

Barques décoratives ? du Scamandre

Un deuxième week-end commence à La Laune, plus déserte que jamais. En semaine il nous arrive de déjeuner avec les diablesses d’en bas (les éditions au diable vauvert ont leurs bureaux au rez-de-chaussée, les studios de la résidence sont à l’étage de cette ancienne école de hameau). Aujourd’hui samedi, nous ne sommes plus que deux. Aujourd’hui samedi, une pluie fine vient de tomber, de quoi nous rafraîchir une heure ce matin. Conditions propices à l’écriture…

Aujourd’hui samedi, je n’ai toujours pas de réseau sur mon ordinateur et ne peux donc pas partager les photos prises hier, celles des chevaux se gavant de mûres (nous nous faisons concurrence mais j’ai tout de même fait une petite cueillette). Celles aussi de la réserve naturelle du Scamandre sur la route de Saint Gilles, pôle d’attraction des ornithologues et photographes animaliers. J’y ai croisé un ragondin que j’ai d’abord pris pour une loutre. Je n’avais pas de barque pour le suivre au milieu des points d’eau. Sur le chemin du retour, j’ai aperçu des hérons, des cygnes et d’autres variétés d’oiseaux aquatiques. Sur le chemin, l’air tiède pulsait à travers la vitre ouverte l’odeur saumâtre des marais. La même odeur mêlée de celle saline de la mer a pénétré hier soir, berçant ma nuit de rêves d’eaux. C’était peut-être une entrée maritime à laquelle on doit la pluie fine de ce matin.

L’écriture a sa part de solitude qui niche dans la contemplation de la nature, des animaux et de l’interaction avec eux. Une autre façon d’être au monde.

Edit entre les interruptions répétées de réseau et le touchpad qui fait des siennes… quelques photos de chevaux Camarguais.

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Résidence d’écriture : onzième jour

J’entends dans les hennissements et les aboiements, dans les meuglements, un signal ou un appel. L’atmosphère est saturée de plaintes et de cris dont j’ignore la cause (ce n’est plus le stress animal provoqué par les feux d’artifice et les pétards du 14 juillet). Il y a quelque chose ce soir dans l’air que personne ne comprend.

Ce soir le ciel s’est remis à battre comme un coeur. A rebattu les cartes du vrai et du leurre, de ses intentions météorologiques (chaleur-fraîcheur sont dans un bateau, chaleur tombe à l’eau, qu’est-ce qui reste ?).

J’infuse nue dans l’air tiède rafraîchi de légers souffles qu’on a continué à espérer tout le jour.
La nuit se fait douce sur la peau. Nue d’une nudité calme, d’une nudité détachée comme si le corps était d’une autre. Le corps nu posé là, sur les draps non défaits du lit.
La nudité sied au livre que je lis. Elle est pur esprit dégageant le corps de toute contingence sinon de flotter nu sur les draps.
Je me dis que je pourrais écrire nue aussi.

Perle Vallens

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Résidence d’écriture : dixième jour

Dixième jour et les températures ne faiblissent pas. On n’essaie même pas de jouer à cache-cache avec le soleil, il gagne toujours. Il y a bien quelques arbres dans les jardins de la Laune. Un peu dégarnis du front, leur calvitie est peut-être à mettre sur le compte de cet été caniculaire. Reste le figuier, plus petit, plus bas de plafond, mieux casquetté de ses grandes feuilles. J’envisage de lui en voler quelques-unes mais ce ne serait pas pour m’en faire un couvre-chef.

Je porte du pain dur à côté pour nourrir les poules (quand ça fait plaisir et que ça débarrasse…). Les vaches d’à côté sont blondes et elles ont de beau yeux, de longs cils qu’on dirait lissés au mascara. Mais craintives, les belles. Les oies sont plus délurées mais elles ne sortent pas de leur enclos (les oies sont toujours un peu des sérieuses killers).

L’après-midi on assiste à la fonte de toute chose. L’énergie devient liquid et fait flaque. Et ce n’est même pas la peine d’essayer de sauter dedans. L’après-midi on se répand. Ici, c’est l’heure de la sieste.

Le lavabo vous a des airs d’oasis et le ventilateur se prend pour le vent, ni plus ni moins, il souffle sa brise vespérale (après sa brise matinale et sa brise post-prandiale*). Si j’augmente sa vitesse, se prendra-t-il pour le mistral ou la tramontane ? S’il a la folie des grandeurs, va-t-il virer tempête ou tornade ?
Petit joueur, il se contente de décoller la plume (glanée la veille qui me donne un air sioux) de ta table. Comme il soulève une mèche de cheveux ou fait bouger le tissu léger d’une jupe.

*se dit d’après déjeuner, même en résidence (ou surtout), on apprend de nouveau mots…

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Résidence d’écriture : neuvième jour

Back to… Plutôt de la poésie ce matin.

la nappe de ciel flotte blanc, c’est la feinte du jour
son drapeau de brouillard impossible à décrocher
avec les mains
plus propice à la noyade l’oeil
agrippe une apparence de neige
un peu de l’odeur saline à hauteur de cuisse
j’ai cherché les percées sur le green de salicornes
où s’ensablent si facilement les inconforts
où se ramassent à la pelle le collagène nos infortunes
on se renvoie la balle de nos feux de forêts
à peine éteints que déjà les braises entament
la couche supérieure de l’aurore (elle aussi éteinte)
misty mood mieux que bad mood
on dirait bien mud mais ce serait abuser
ces boues qui nous encorbellent on les réserve pour les draps
froissés défroissés nous ensorcellent un peu comme l’esprit humide
de la lande d’ici
Perle Vallens

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Résidence d’écriture : huitième jour

Studieuses heures denses et moites avant un minuit qui ne faiblit pas dans son amplitude, sa chaleur exponentielle depuis le matin, ce dégagement calorifère du corps (un seul mais donne l’impression d’être deux). L’air donne l’impression d’une touffeur sèche, sans souffle, un halo continu qui nous emprisonne dans sa toile, qui nous fige sur nos sièges, qui nous cloue à notre ordinateur, dégouttant coulure le long du dos.

Dehors est pire, dehors se replie bord à bord sur le ciel bleu à blanc selon l’heure. Dehors se répand dans sa langueur d’un jour qui n’en finit pas.
Le gecko ne s’y trompe pas qui a réussi à pénétrer à l’intérieur en dépit des moustiquaires. Il s’est carapaté au plafond où il est resté impassible toute la journée, aucunement derangé dans son repos diurne par le tapoti-tapota du clavier. Le statu quo aura duré jusqu’au soir. Ce n’est qu’à la nuit tombée qu’il a déménagé. Tout ce que j’espère c’est qu’il ne me grimpera pas dessus durant la nuit. Je n’ai aucune appétence pour les lézards…

Nous tenons en équilibre sur ce cercle relié à l’écriture, à équidistance entre les mots soufflés à la bouche dans le silence fumant. Nous y entrons par sa périphérie, nous allons dans les profondeurs de la langue avec l’espoir de récolter quelque fraîcheur verbeuse, quelques flocons de neige, quelques grains de givre pour nous permettre de continuer. Des mots de soif pour nous abreuver.

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Résidence d’écriture : septième jour

Passé une certaine heure plus rien ne remue, rien ne se déplace, l’air stagne, la lumière devient liquide.
On vit volets fermés, juste une voie d’accès, un entre filet pour la lumière blanche, aveuglante.
Le vent de la veille était un leurre. Une promesse non tenue.

On se fait gecko qui escalade la paroi verticale à la recherche de l’ombre, se cogne peut-être au chambranle, se glisse dans l’accès possible d’une fraîcheur. Éphémère la fraîcheur. Seulement prodiguée par du thé glacé maison et le ronron du ventilateur.
Les mots attendent le moment propice, se glissent entre les pals, s’éjectent sur l’ordinateur (zut, plus d’accès internet @&#$!) . Ils y sautent sans filet. Sans parachute.

Le dimanche a ses chaleurs inertes, quelques sursauts, à certains moments , un éveil de fin de journée, d’où émerge le café du village voisin. Pas celui du centre, celui du port. Là, on embarque pour une paire d’heures avant fermeture des écoutilles. Demain est un autre jour qu’on espère toujours plus favorable que la veille. Un genre de course à l’échalote. On attend la pluie.
L’espoir impossible est une petite fille et je suis pleine d’espoirs impossibles.

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Je t’écris

Je pense à toi vivante encore dans l’espace                décent
dans l’innocence                   d’une chambre d’enfant
aujourd’hui désertée

Je pense au feu qui nous a uni                    le jeu et les joies
(avant nos gémissements et nos cris)

Je pense à toi ma sœur                       je respire                   dans ton souffle
éteint je reprise ton corps           déchiré                              je compte
tes cicatrices

Je pense à toi autant que tu as souffert entre leurs mains
J’ai souffert aussi                           (plus ou moins que toi, qui peut le dire)

Je t’écris de cette plage tombale                       où je trie                        les grains
de sable                                              un à un
comme une ivraie sans fin
la mort est ivresse pour qui boit                        son lait amer

Je t’écris de là où je suis tombée                        un trou noir
enterrée vive                             un purgatoire

Je t’écris là où je n’ai plus peur où je n’ai            plus ni reproche               ni regret
J’ai attendu longtemps pour renaître                                 et t’écrire
pour ce paradoxal chant            expiatoire
j’exhorte           je m’évertue           je me délie (la langue)            je me fais polyglotte
        pour toucher ton ciel
                     pour te consoler

J’aimerais que tu renaisses à ton tour pour que tu                        m’entendes
mais de là où je t’écris je n’espère           nulle réponse          de ta part

         Je t’écris d’une voix soluble dans l’espace
                         Je t’écris d’un corps qui n’est pas le mien
©Perle Vallens

d’après consigne de Ada Mondès/Mater Atelier

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Résidence d’écriture, sixième jour

Ce qu’on tisse ici de quotidien, d’aléatoires sauf-conduits, de faiblesse sous des forces éphémères, ce qu’on tresse de mots nourris de peu et beaucoup à la fois, ce qui nous déborde, qu’on lave à grande eau, qu’on lessive qu’on essore de nos propres mains, sales penses-tu (on est toujours le salaud d’un autre), tout cela perce en transparence entre les murs du studio, sous la chappe de chaleur, cette écrasée d’humains, tu sais, comme sur les plages, entassés, agglutinés. 

8h. Et si on allait prendre le petit-déjeuner face à la mer ? Banco ! 
Départ trop tardif, je crains le bain de foule. Je m’en tiendrais au bain de mer. 
Mon voisin, après avoir trempé son corps d’anglais à la génétique photosensible, se carapate sous le toit de paille de la cabane de plage. Bière (de soif) au riz de Camargue. 

Je le rejoins après une seconde baignade, la méditative pensée et la discussion impromptue entretenue avec celle qui s’est invitée sur mon genou (avant que ma maladresse ne la fasse basculer dans le sable, ce dont elle a le bon goût de ne pas me tenir rigueur réintégrant aussitôt un nouveau point d’appui sur ma main, mon bras) 

Je métempsychose mais pas trop. Je métaphorise mais pas trop. Je me nourris d’effets hallucinatoires mais pas trop. Je me cours-poursuis d’effets de manche qui inévitablement me retombe dans la gueule. 

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Journal de résidence, cinquième jour

Mon 15 juillet, mon plus haut que le soleil d’été, plus flamboyant que la lune rouge. Chevauchée de tgv, déchire les jours d’avant, distille ses fruits neufs, son feu d’artifice. Jour vif, jour pace-maker, vendredi de reviens-y…

Celui qui prend le train et son chapeau, bravant les presque quarante de sueur bien comptée qu’on lécherait jusqu’au bout. 
Calme, le cœur ? Se laisse dompter. Se laisse mettre la misère, là où le corps revanchard pistonne ses raisons d’être, ses racines fortes, ses échecs patents pour être le plus fort à tous les jeux. 
Sa douceur m’assemble, me rend meilleure (je me dis). Plus vraie que la veille, plus vivante. 

Sans transition, le vide se comble de brochettes pur jus, de vin, d’étoiles scintillantes, d’effluves d’écurie (ce cheval portant moustiquaire, qui sait ouvrir la porte de son box, qui me pousse de la bouche pressé de prendre le frais, dont je caresse les naseaux, dont finalement je frappe les flancs pour qu’il pénètre dans l’enclos). 

Retour dans l’improbable fiat diabolique avec à bord un écrivain flottant dans les volutes de rhum arrangé, une nuit noire que la lune et les pleins phares déficients peinent à éclairer, une nuit de manade au bord des yeux, perdu dans cette atmosphère de fourrure et de poussière.
Le vent s’est levé. On dormira mieux.