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A perte de vue (photofictions #9)

– Tu ne te souviens vraiment pas ? Moi, je revois très bien la façade.
Elle a froncé les sourcils, elle ne se rappelle pas. Je visualise très clairement le bloc de béton perclus de froid, d’air vif maritime, ce grand ensemble rectangulaire, uniforme piqué de fenêtres. Avec vue sur la mer, disait le prospectus. Larges baies vitrées et pourquoi pas terrasse sur le toit, tant qu’on y est ?
Elle dévie son regard sur les dunes. C’est un regard fait d’errances dans lequel passe parfois un éclat vif, une zébrure : un souvenir. Un coup de vent fait plisser la paupière. Une ombre se glisse sur le cou, la vague bleue de l’artère pulse, régulière. Au coin de la bouche, un résidu mousseux. La voix, toujours monocorde, ainsi que le doigt, désignent ensemble l’horizon.
– Regarde comme c’est grand.
La plage s’étend à perte de vue, plantée de piquets de bois et de plantes vivaces, de ces végétaux tenaces, qu’éprouvent le sable et l’air marin. Des herbes sauvages, joncs des dunes, roseau des sables, tous vacillants, semblant frêles, se couchent sur les brisures poussiéreuses, cette couleur gris sale. Leur fragilité trompeuse contredite par leur résistance au sel. On dirait elle. Cheveux blanchis précocement, yeux hagards, comme perdus dans un espace-temps qui n’est pas le mien. Elle est là, pleinement, et l’instant d’après, elle a disparu on ne sait où.
– Je suis déjà venue ici
Elle a murmuré en se retournant vers la bâtisse. Le vieil hôpital abandonné qui, dit-on, doit être rénové. Pour en faire quoi ? Un établissement de cure ? Une clinique de soin pour personnes fortunées ? Personne ici ne sait.
– J’avais vingt ans.
Elle fronde à nouveau les sourcils.
– J’en avais cinq.
Ce qui invisibilise le handicap, ce qui estompe les carences, les pertes de mémoire, les troubles du langage, c’est l’apparente jeunesse. Elle n’a pas la maladie de son âge. Quand elle consulte pour dégénérescence, comment expliquer les choses ?
Je n’ai qu’une question : cet hôpital soignera-t-il la maladie d’Alzheimer ?

Perle Vallens

2010-16 #Ensemble #Eté #villégiature #santé #littoral #vestige #Marquenterre

Actualité·poésie·prose·recueil·Tarmac éditions

Ceux qui m’aiment aux Editions Tarmac

Aujourd’hui 18 novembre paraît Ceux qui m’aiment, mon premier recueil aux éditions Tarmac. Prose poétique sur le thème des amants évoqués avec sarcasme et tendresse à la fois, dont quelques extraits ont été publiés sur la revue Lichen et sur la revue Labyrinthe[s. Ici, récap de ceux qui aiment ceux qui m’aiment, en revue ou sur les réseaux.
Il est disponible sur le site de l’éditeur ou auprès de votre libraire.

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Ciel d’argile

sans agitation les nuages ne montrent aucun signe d’animosité
sont d’immobiles argiles souples légères d’une clarté ambiguë
flottent en nappes déshabitées dans ce premier bain du jour
d’un gris de poussière pâli et confus comme brouillé
rien ne suinte rien ne perle ne déteint dans le silence
rien ne menace la contention du ciel en suspens
Perle Vallens

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Luna Park (photofictions #9)

J’ai garé la voiture à l’écart. J’ai claqué la portière qui a couiné. Un jour elle va me rester dans la main. Vieille occase qui a fait son temps, qui a failli plus d’une fois me laisser en rade. Rien ni personne ne peut me laisser en rade. C’est pour m’en persuader que je reviens ici. Je n’étais pas revenu sur les lieux depuis. De jour, fermé, le Luna Park ressemble à une cité fantôme. Ni lumière, ni musique. Aucun cri de frayeur. La grande roue a perdu son scintillement, son éclat violet. A l’arrêt, ne prend aucun voyageur.
Je reste à quai, à plusieurs dizaines de mètres de là, en surplomb du passé. Tout a changé mais rien ne change. Dans l’air, il y a toujours ce relent tenace, poisseux et sucré de friture trop grasse, qui se mêle à l’odeur sèche de sable et de crème solaire.
Sur le trottoir, je longe l’enceinte. Le silence est un plomb qui s’attache à mes chaussures, qui s’arrime à mes pensées. J’aimerais qu’il pleuve des trombes pour laver, balayer ce lieu extrait de ma mémoire au moment le moins opportun. Ce lieu exécré. La cassure n’est pas nette, jamais ressoudée comme os réfractaire. La douleur ne peut s’amputer totalement. Elle ne peut s’éradiquer durablement. 
L’attraction n’existe plus. Elle a été condamnée comme son propriétaire. La machinerie a été démantelée, son squelette défaillant, son mécanisme défectueux. Promise à la casse. Comme moi, devenu bancal. Après l’accident, je me suis mis à boiter, sans raison physiologique. Mon corps signalise la hanche qui désigne le genou, chacun responsable. Le dos, lui, n’en fait qu’à sa tête, n’en finit pas de se tenir aux murs. Se hisser pour se redresser, pour continuer d’avancer. Si je boite, il me semble que c’est pour rétablir l’équilibre de ma vie devenue branlante. Mon regard se pose, dans sa vision douloureuse qui frappe aux tempes. Il se pose une dernière fois sur les cabanes à frites et sur les manèges. Le parc d’attraction a l’air plus triste encore que moi. De tout ça, il ne reste plus rien qu’un souvenir qui n’est même pas le mien. 
Perle Vallens

#2022 #Eté #amusement #Camargue

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Nos désirs nos brisures

nos soifs taries
entre nos fuites
et ce bruit blanc
au fond des yeux
nos gorges ouvertes
nos cris épars
pillées nos sources
les sangs séchés
entre nos cuisses
se pressent ou s’opposent
nos élans nos envols
rien ne fuse en-deça
des chaos qu’on enferme
ce qui nous brise
en limite des brasiers
apprises et apprenantes
nos désirs restés
intacts mais inertes
sous la peau battue
de vents contraires
Perle Vallens

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La danseuse

Parquet lisse, trop lisse. Ça glisse. Trop. Il faut la colophane. Etaler en couches successives, là où ça glisse. Ne pas frotter, ne pas ramper, ne pas essuyer le surplus, garder une couche suffisante. Dessus les chaussons tiennent. Ils tiennent bon. Ils tiennent droit, debout les demi pointes, les pointes, bien enrubannées autour des chevilles. Les collants, dessous, amovibles, c’est plus facile. Peut-être les embouts de silicone. Ou en mousse. Ou les tubes pour les gros orteils (en silicone et élastique recouvert de tissu). Peut-être le sparadrap. C’est pour protéger. Avant elles mettaient des escalopes de poulet ou de veau, tu te rends compte ? Ou peut-être les pédilles pour un peu moins glisser encore, ou pieds nus juste si danse contemporaine ou jazz. Le pied accroche. C’est la corne formée dessous à force de danser. C’est la sueur qui colle au bois vernis, au plancher de la scène. Le pied. Le coup de pied, parfait bombé, cette courbe, la tension, la force, l’élan. Tu te vois au miroir, front dégagé et chignon net, bien tiré. Le justaucorps ajusté. Tu ne souris pas tu te concentres. La figure, l’enchaînement, l’entraînement. Adage, attitude, assemblé soutenu, pas de basque, pas de bourrée, brisé, grand battement, pas chassé, contretemps, déboulé, dégagé, demi-plié, dégagé, demi-plié, pirouette, piqué, jeté, fouetté, glissade. Travailler son écart, son en-dehors, sa position, son port de bras, épaules tirées, dos droit, et tirer sur les pointes et garder sa couronne. Répétition de la variation, du pas de deux, On dit déchiffrer puis répéter encore et encore, jusqu’à la blessure. Enfin juste avant. A la limite. Ce sont les endorphines qui font tenir. L’ivresse de la danse. Ça tourne, ça tourne, ça tourne la tête. Et l’envolée quand tu t’élèves bien au-dessus du sol, de toi, du public.
Perle Vallens

Ecrit ( par accumulations en suivant la façon de C. Tarkos) en hommage à ma dancing queen.