atelier Laura Vazquez·écriture·photo couleur·prose

Chien et loup

Ça commence entre chien et loup, ce moment où la lumière s’émousse doucement. L’ombre bleue survient progressivement. Elle envahit d’abord la terre, les arbres. Elle se dessine en nappes, en nébuleuse un peu floue qui recouvre ce qu’il reste à voir. C’est le moment où les yeux se plissent pour distinguer encore quelque chose dans l’obscurité. Pour s’habituer au noir. Elle s’avance à son rythme, s’étend, se répand. Elle repeint. S’éternise. Le paysage se brouille dessous, puis disparaît. Toujours ce mouvement lent, comme ralenti, suspendu, surprend par sa radicalité. 
On dit qu’elle tombe mais c’est faux, la nuit noie.
Perle Vallens

atelier Laura Vazquez·photo n&b·poésie

L’odeur de la lumière

Il faut toujours l’odeur de la lumière
saveur plus vaste comme illimitée
pour me guider à reculons dans
l’enfance
à travers le geste rond et délicat
surgit le souvenir aiguisé
la déchirure donc où se cherche
et se trouve quelque chose qui ressemble
à une fragilité
sur le point de s’ouvrir
s’offre fleur virale
dans le même caractère de turgescence
que ma jeunesse encore vive sous la peau

Elles ont teinte et dents fauves
les années lourdes qui vident
éventrée tripes à l’air
cet air pourtant qui me porte
a laissé passer éclaircie
une brèche au ciel couché
sa découpe horizontale
une zébrure sur une joue
selon le modèle toujours en vogue
d’un désir porté en visière

A l’air qui m’entoure se mêle une voix
déchirée
une chute annoncée pour qui n’a pas le caractère d’enfants sages
sur le noir qui monte aux yeux
ce qui tremble est
contorsion de l’esprit
Quelle différence y a-t-il entre craintif et peureux
Perle Vallens

atelier Laura Vazquez·écriture·photo n&b·prose

Ronger

Tu ronges depuis le bord externe de l’ongle, taillant, épointant, limant l’irrégularité que tu as toi même créée. Il faut retrouver la forme ovale, harmonieuse, l’arrondi que tu t’appliques à rectifier, il faut éliminer les défauts, les découpes de travers, les départs à l’oblique. Le son crisse, celui de tes dents qui entament et mordillent. Le son te remonte dans l’os de la mâchoire jusqu’à celui du tympan, créée une caisse de résonance, son marteau, ses crispations.Tu ébarbes, tu rognes les petites peaux, les cuticules, tu tires dessus avec les dents puis tu replies les doigts à l’intérieur de la paume. Tu observes, tu détailles chaque progression, les dimensions rétrécies, tu sais que dans peu de temps, ce sera trop tard, que tu ne pourras plus rien faire ni poser un vernis ni même des faux ongles, il n’y aura plus assez de surface pour une manucure de secours. Tu arracheras ce qui subsiste de crasse sentimentale sous la cornée. Tu racleras, tu suceras, ravalant chaque mot perdu sous le bombé blanc, la lunule encore vierge de ta rage et buvant les dernières paroles, le suc planqué sous la rainure. Après, tu t’attaqueras à la chair, détachant de petits morceaux, d’infimes éclats de peau, d’insignifiantes parcelles du territoire, du pourtour de l’ongle, parfois jusqu’au sang. C’est à la première tache laissée sur ta manche que tu te diras qu’il faut que tu arrêtes cette détestable manie, ce geste compulsif, ronger tes ongles jusqu’à l’os.
Perle Vallens

atelier Laura Vazquez·écriture·photo n&b

Le geste

Elle s’arme et le bras s’abat
coup bref
coup sec           net
le son mat 
le geste sûr 
sans coup férir 
le poignet ferme ne s’affaisse pas 
première entaille soulève 
de l’armature la chair 
exsangue         si blanche
translucide
la lame glisse le long
se faufile dessous 
affine définit la direction de l’acier
(l’affûtage est un autre geste) 
nul obstacle ne vient interrompre
il faut de la force et de la délicatesse 
la main assure la prise 
dans le changement de destination 
la matière brute sa métamorphose 
Elle alors 
sa proie végétale  
tranche débite hache émince
assène
coup sur coup
son office essuie
coup final 
le tranchant du couteau
Perle Vallens

atelier Laura Vazquez·écriture·photo n&b·poésie·prose

Une foule

Sur les talus, dans les prairies, il y a un enchevêtrement végétal qui s’enracine, s’agrandit, conquiert. Dans le vert il y a foule.

Celle qui envahit terrains vagues et bord de route, là où le sol se donne trop de peine et s’épuise.
Celle qui rampe, se ramifie, rhizome n’est pas poison pour révéler la gravité d’une terre trop limoneuse.
Celle qui vole, ses aigrettes parsemée par champs, s’essaime et se reproduit plus vite que le vent qui les entraîne.
Celle qui se plante épineuse dans la pulpe du doigt mais inflorescences bleutées, capitules et ombelles, disséminent ses charmes à grande distance.
Celle qui court par stolons rases campagnes illuminées de son or.
Celle qui se propage, ligneuse, vigueur de jeunes plantules jaillissantes, aiguillonnent acérées les chairs griffées rougies de leur sang et du jus de son fruit d’été.
Celle qui lancéolée, ses feuilles en rosettes, disperse ses graines aux oiseaux, et son mucilage dans les gorges.
Celle qui se hisse à l’assaut, grimpante assidue, ses attraits rosés et mellifères.
Celle qui, ses feuilles basales, pétiolées, sa progression pionnière en bordure des fossés, assure la procure de la glèbe.
Celle qui goûte les friches, fructifie de cœurs renversés ou petites bourses de qualité hémostatique.
Celle qui éclate ses capsules, se disperse en sous-bois, son port tapissant s’ombrageant, rougeâtre, et sa saveur, sure.
Celle qui s’étale, s’enfourrage, le sort garanti au nombre de folioles, dentées, la morsure du destin pour capturer la bonne fortune.
Perle Vallens

atelier Laura Vazquez·écriture·photo n&b·prose

Pente savonneuse

Je fais passer le savon encore sec mais doux sous l’eau, le temps de le dissoudre, de faire mousser. Il glisse. Il m’échappe et tombe au fond du lavabo avec un son mat. La discrétion de la chute, cette pudeur de l’échec. Je me dis humilité n’est pas humiliation. Je n’ai pas honte de mes fêlures, de mes faillites. Je me relève toujours, et toujours lentement parce que le rebord du monde est aussi glissant que la faïence humide. Je repose le savon et je rince la glycérine qui fait une couche fine, surgrasse. Voilà, je m’en lave les mains. Rien de ce, de ceux qui m’entourent ne peut freiner mon avancée. Je ne me laisserai plus impressionner, dénigrer, flouer, négliger, mépriser, moquer, maudire. Exit methylchloroisothiazolinone. Exit sulfate et parfums de synthèse. Existence vidée de ses substances superflues, nocives, nettoyée de son superflu. Je me débarrasse du surnuméraire, je me purge du surplus. Je me purifie. Je m’épure. Ma main propre et maintenant sèche sait bien qui je suis. Et si elle me sort par le bras c’est pour assurer mon indépendance. Nul tressaillement, nul haussement de cil, froncement de rides pour barrer le front autant que la route que je me suis assignée. Aucune planche savonneuse sous mes pas. J’essuie mes plâtres, l’enlève la poussière et je marche. Droit devant.

Perle Vallens

atelier Laura Vazquez·écriture·poésie·prose

L’envers du monde

Ecoutez
Ecoutez bien le son du vent
Il ne couvre pas les bruits du monde
mais il est la respiration
Ecoutez et concentrez-vous
Calquez votre respiration sur le battement
lourd lent profond
Laissez-le vous envahir ses nappes de brouillard
son haleine humide
Laissez-le couler en pluie sur vos peurs
vos ressentiments
votre colère
Laissez le voile tomber sur le monde
Laissez-le disparaître sous l’épaisse nasse
Laissez le vent vous fermer les yeux
Laissez-le vous clouer les paupières sur l’envers du monde
diffus laissez fondre laissez dans l’envahissement le rêve vous baigner
le blanc tout recouvrir
invisibiliser
Inspirer puis
expirer une bonne fois pour toute

Maintenant vous pouvez ouvrir les yeux 
vous pouvez regarder le monde en face
jusque dans sa noirceur
de vos yeux percés 
vous pouvez regarder avec vos mains et vos pieds regarder avec le corps entier
tâtez le monde du bout des doigts
puis empoignez-le serrez-le dans vos bras
voyez comment vos bras s’agrandissent pour saisir le monde
voyez combien vous vous agrandissez alors
combien vous élargissez votre vue bien au-delà du regard

Perle Vallens

atelier Laura Vazquez·prose

Rien du tout (au JT)

Mesdames et Messieurs, bonsoir, voici les titres de l’actualité de ce jour comme d’un autre.

Le coup d’envoi a été donné hier en grandes pompes de ce que nous attendions tous : pas grand chose.

Ses amis le considéraient comme tel et pour ses ennemis c’était tout l’inverse.

Nous nous rendrons dans la plus petite île du monde qui caresse son espoir d’on ne sait quoi.

Nous reviendrons sur ce qui s’est passé hier mais que tout le monde a déjà oublié.

Nous parlerons du maintien dans leurs fonctions des personnels qui s’apparentent à personne.

A cela s’ajoutera ce que l’on pensait impossible : ceci. Il s’avère que c’était aussi inespéré qu’inattendu.

Nous nous assurerons que les populations sont bien là et qu’elles ressemblent bien à ça.

Un phénomène climatique sans précédent et imprévisible est survenu ailleurs.

L’annonce des résultats sportifs ne s’est pas fait attendre, aucune, qui couronne dix ans de néant. 

Le gène de la digestion rapide a été isolé, on l’a identifié, il est ici-bas, quelque part.

Nous envisageons ce qui semble être le fait le plus important de l’année : rien.

A l’heure d’hier mais à la date du jour, nous assisterons au levé de rideau sur ce fait marquant et absolument quelconque qui rend tout le monde amnésique et que nous avons omis de nommer parce que nous ne rappelons plus ce dont il s’agissait. 

C’est maintenant la fin de ce journal. Nous vous donnons rendez-vous jamais.
Perle Vallens