atelier Laura Vazquez·écriture·poésie·prose

L’envers du monde

Ecoutez
Ecoutez bien le son du vent
Il ne couvre pas les bruits du monde
mais il est la respiration
Ecoutez et concentrez-vous
Calquez votre respiration sur le battement
lourd lent profond
Laissez-le vous envahir ses nappes de brouillard
son haleine humide
Laissez-le couler en pluie sur vos peurs
vos ressentiments
votre colère
Laissez le voile tomber sur le monde
Laissez-le disparaître sous l’épaisse nasse
Laissez le vent vous fermer les yeux
Laissez-le vous clouer les paupières sur l’envers du monde
diffus laissez fondre laissez dans l’envahissement le rêve vous baigner
le blanc tout recouvrir
invisibiliser
Inspirer puis
expirer une bonne fois pour toute

Maintenant vous pouvez ouvrir les yeux 
vous pouvez regarder le monde en face
jusque dans sa noirceur
de vos yeux percés 
vous pouvez regarder avec vos mains et vos pieds regarder avec le corps entier
tâtez le monde du bout des doigts
puis empoignez-le serrez-le dans vos bras
voyez comment vos bras s’agrandissent pour saisir le monde
voyez combien vous vous agrandissez alors
combien vous élargissez votre vue bien au-delà du regard

Perle Vallens

atelier Laura Vazquez·prose

Rien du tout (au JT)

Mesdames et Messieurs, bonsoir, voici les titres de l’actualité de ce jour comme d’un autre.

Le coup d’envoi a été donné hier en grandes pompes de ce que nous attendions tous : pas grand chose.

Ses amis le considéraient comme tel et pour ses ennemis c’était tout l’inverse.

Nous nous rendrons dans la plus petite île du monde qui caresse son espoir d’on ne sait quoi.

Nous reviendrons sur ce qui s’est passé hier mais que tout le monde a déjà oublié.

Nous parlerons du maintien dans leurs fonctions des personnels qui s’apparentent à personne.

A cela s’ajoutera ce que l’on pensait impossible : ceci. Il s’avère que c’était aussi inespéré qu’inattendu.

Nous nous assurerons que les populations sont bien là et qu’elles ressemblent bien à ça.

Un phénomène climatique sans précédent et imprévisible est survenu ailleurs.

L’annonce des résultats sportifs ne s’est pas fait attendre, aucune, qui couronne dix ans de néant. 

Le gène de la digestion rapide a été isolé, on l’a identifié, il est ici-bas, quelque part.

Nous envisageons ce qui semble être le fait le plus important de l’année : rien.

A l’heure d’hier mais à la date du jour, nous assisterons au levé de rideau sur ce fait marquant et absolument quelconque qui rend tout le monde amnésique et que nous avons omis de nommer parce que nous ne rappelons plus ce dont il s’agissait. 

C’est maintenant la fin de ce journal. Nous vous donnons rendez-vous jamais.
Perle Vallens

atelier Laura Vazquez·avatar·poésie·prose

pixelisée

Je me télécharge. Trois fois je me lis dans le métavers.  Le scintillement est lumière bleue, clignote, murmure. Ici la paupière s’azure et se fripe. Le clavier chasse ses codes, le rayonnement au bout des doigts s’évapore, l’ongle s’incarne. C’est un rappel à l’ordre. Elle émet des signaux. Je reste à bonne distance de mon avatar. Il pleure non stop. Il ne s’y retrouve pas. Elle m’a perdue. Le réel s’est dissout, il a coulé à pic. Il a plu sans discontinuer dans cette poche d’air qui pulse. Il cherche et fouille à la recherche d’une vérité, d’une identité véritable. Il ploie. Il s’est égaré une fois de plus. Nous sommes à la merci et nous ne disons rien. Nous ne savons plus si nous existons vraiment. Au-delà est la vie.

Perle Vallens

atelier Laura Vazquez·écriture·photo n&b·prose

Décapitation

Il a décapité toutes les statues du parc de l’hôtel de ville. On a vu les corps de pierre sans rien sur les épaules, des corps coupés ras au niveau du cou. C’était pareil dans tous les parcs de la ville et des villes voisines. Les statues ont perdu une partie de leur ombre. Elles sont comme nues. Plus personne ne les dévisage, plus personne de les regarde dans le blanc de leurs yeux vides. On voit bien qu’il leur manque quelque chose. 

Les têtes ont été retrouvées dans le jardin du décapiteur. Toutes empilées les unes sur les autres, elles formaient un muret long de  4 mètres. Personne ne sait comment elles font pour tenir, comment elles ne basculent pas, comment elles ne roulent dans l’herbe. Est-ce qu’elles sont collées entre elles, est-ce qu’il les a attachées, fixées, clouées, vissées ? Après les avoir détachées à la hache. C’est ce que tout le monde se demande : comment elles restent accrochées. 

Perle Vallens

atelier Laura Vazquez·écriture·photo n&b·poésie·prose

Fantômes, existez-vous ?

Deux territoires où le toucher peut exister
là où l’existence touche chaque territoire
chaque portion d’existence se touche du bord
de l’extrême bordure de territoire
là où ce qui se touche existe enfin
là où ce qui se existe d’espace dans le territoire
se touche comme une peau du monde qu’on pèle
chaque parcelle de territoire existant dans l’action de toucher
ce qui nous touche c’est cette existence là, palpable,
le territoire nous délimite dans ces corps qu’il faut toucher
qu’il faut toucher enfin pour se sentir exister
ce qu’il faudrait c’est toucher les fantômes pour qu’ils existent

Les fantômes sont des existences qui visitent
nous visitons chaque existence comme des fantômes
chaque fantôme existe à travers notre existence
chaque fantôme se visite comme un miroir dans lequel on existe
nos existences sont autant de preuves que les fantômes nous visitent
chacune de leurs visites nous fait exister davantage, nous fait nous sentir plus vivant
car nous visitons la vie et nous existons au-delà de nos fantômes

Perle Vallens

atelier Laura Vazquez·écriture·photo n&b·prose

Journée de m…

La journée commencerait comme ça, par une pièce aux murs blancs et suintants, dans les flaques noires, leur reflet de café froid, le flottement nauséeux d’une gueule de bois, cette persistance floue et ces haut-le-coeur. Dans une remontée tout l’alcool régurgité en même temps que les rares souvenirs de la veille. Ce gars au regard incessant. Pressant plus que nécessaire. Insistant. La journée entière pourrait se passer dans ce regard là et dans son vomissement. Elle se passerait dans l’image de l’image, dans l’oeil qui cherche l’indice dans la bouche qui tente de prononcer mais reste muette. Interdite de séjour la langue dans l’interrogation, dans l’incertain soupçon, dans l’espace de l’instant. Le jour se délite à répétition, se distend et c’est toujours la même minute, le breuvage et le sourire torve du type au bord des lèvres. Le nom est effacé, pas l’impression de déjà vu, de réitération. Le temps tout entier absorbé dans cette parcelle d’hier qui empêche aujourd’hui d’être pleinement. Tout est machinal, tout est machination pour t’enfermer dans ce dégoût de l’autre et de toi-même. Le premier pas suivi d’un deuxième et tout s’enchaîne pourtant, après ce café, la douche au grand de crin t’ôter tous les grains de ta peau. La salissure frottée. Dépecée. Il faudrait une mue. Les vêtements encore trop près de ton corps mais pas suffisamment couvrant. Tu penses catsuit, cagoulée, invisible. Tu longes les murs, disparaît dans leurs anfractuosités. Tout le monde te regarde marcher, traînant ta honte et ton effroi. Tout ce que contient le tram te terrasse d’un trait. Biffée et surlignée en même temps. Tu voudrais être page blanche. Vierge. Leurs yeux sont crachats. Tu ne peux te cacher nulle part. La faille sous tes pieds n’est pas assez large. Estomac noué, cerveau encombré d’images fixes, acouphènes, frissons. Tu as tous les symptômes d’une journée de merde dont les heures comptent triple, dont le soir s’éloigne à mesure qu’elle passe. Tu attends la nuit. Le noir complet. Pour y disparaître aux yeux du monde.
Perle Vallens

#narrationfictiveàlaquellejeprêtemavoix