Installée jeudi, l’exposition Les Insignifiantes s’est ouverte le vendredi 25 et son vernissage (précédé d’un atelier d’écriture sur nos attachements au vivant) s’est tenu samedi en présence de Monsieur Chevallier, élu en charge du Patrimoine et archéologie, de la Médiathèque, des Expositions et des Archives de la ville de Vaison, et de la journaliste du Dauphiné Libéré, Lucile Perrin Ravier, qui a annoncé l’événement. J’ai lu quelques extraits du texte Les Insignifiantes et nous avons goûté les pistous de roquette sauvage et d’orties que j’avais préparés. Le moment (et globalement la journée) a été riche en rencontres et en échanges autour des plantes.
Voici quelques photographies de l’exposition, qui regroupe des portraits en noir et blanc, des mises en relations avec un être humain, des créations hybrides qui mêle photographie et art graphique (gravure, gouache), ainsi qu’un photogramme (un clin d’œil au bicentenaire de la photographie, comme les quelques anthotypes montrés durant la journée de samedi). Enfin, dans un autre espace de la salle d’exposition, quelques photographies en couleur autour du coquelicot et d’un patchwork de photos.
Jour 81 Dans le souffle des dunes un seul grain de sable enraye roule sous l’ongle rouillé du sel léché l’épaule la langue roulée sur l’os quand la brasse coulée
Jour 82 Comme la terre le ciel respire se hasarde de plus de blanc que de bleu comme si le nuage était un soupir sur la partition J’aspire croches et demi croches dans l’enchevêtrement d’un trop de silence involontaire de pauses trop longues dans un temps réglementaire mal compris Je m’impose le rythme que rien ne freine hormis l’os surnuméraire et congénital d’une douleur qui ne serait sans doute pas que somatique Vois le comme le débordement d’un fleuve une crue qu’il était impossible de prévoir
Jour 83 Consigner chaque principe comme son propre espace : circulaire : d’autoproduction
Jour 84 Elle dit que le secret est un mantra qui ne sort pas de la tête Il empreinte des labyrinthes de synapses sans parvenir à trouver le chemin de la bouche
Jour 85 L’écriture assemble des pièces éparses, des morceaux, des rythmes différents, des voix multiples. Elle creuse et remblaie, crée des passerelles, des ponts qui relient. Des pointillés qui se joignent pour former un chemin. Ce qui s’écrit met bout à bout ce qui n’était que des bribes. Parfois l’écriture est un château de sable, mouvant, qu’un déplacement modifie, les grains d’un coup de vent s’effondrent, qu’il faut recomposer, dont il faut reconstruire tout un pan, du château devenu tour ou jardin, et comment s’y prend on pour faire tenir debout une matière si mouvante ?
Jour 86 Trancher dans la longueur des phrases ce que la langue cache la fissure agrandie dans la pluie de la bouche La salive du silence se replie dans le premier mouvement de contention avant le crachat
(impossible de remettre cette image dans le bon sens, désolée)
Jour 87 Par où l’air et l’eau entrent se diffuse le dehors friable sous la peau Le réel s’émiette facilement tu connais cette impression de flottement aléatoire jusque dans ton reflet
Jour 88 La langue creuse des galeries de quoi excaver mots de basse extraction la précieuse origine de la terre de quoi hisser le chant des syntaxes disparues et des patois anciens cette langue qui fourche est partition à crocheter sens dessus dessous j’entends un aïeul fredonner
Jour 89 Œil choyé émaillé de soleil L’image piaille son intention à qui suit du regard la force Je ne m’entends pas dire merveille pour ce qui ne défigure pas le paysage ce qui existe à peine mais juste assez pour faire dériver l’œil vers le point d’attention inévitable Et c’est comme une caresse renouvelée le regard embrasse et se dissout en une seule fois
Jour 90 Comme dans une boule à neige qu’on a trop secouée, la pupille peine à identifier la scène opacifiée et fragmentaire d’un récit impossible à retranscrire ailleurs que dans l’ère raccourcie d’une mémoire tronquée, forcément partiale, parsemée de miettes d’une enfance qu’on ne parvient pas à reconstituer intégralement.
Jour 71 Les plantes bourdonnent à mes jambes nues mal défendues d’entendre leur défloraison leur sauvagerie écornée j’écourte j’écorche et je suis écorchée j’arrache et je suis arrachée pourrais je les bichonner elles bichromées et moi muette elles m’irritent mais je ne mérite pas ça
Jour 72 Quelle couleur la brûlure mensongère et sa dévoration de bactérie sa façon de frelater chaque geste de digérer toutes les bonnes intentions dans une seule et unique disparition je me demande qui se réjouit de nos faiblesses la défaillance a une jauge fiable suffisante pour juger de la frayeur de la peau elle frissonne c’est déjà ça
Jour 73 Pour maintenir la température du corps sans abaisser le niveau des eaux plonger dans la légèreté d’une illusion Je dis que je confonds l’irréparable et l’irréversible l’hésitation est parfaite j’endure coûte que coûte l’unique possibilité comme un éphémère Je me persuade que c’est pour (dé)limiter les distances entre nous
Jour 74 Le noir de ses yeux déteint son charbon pleine peau ses joues à nu dans le miroitement creux le visage flotte liquide dans la lumière les bras inutiles coulent dans la lenteur blême du corps mille points vagues la percutent dans l’heure étirée du jour le silence noir de ses yeux
Jour 75 Au roncier la bouche soudée au noir à la moire épineuse son jus d’entrailles la transe d’un buisson que la paume happe le spasme bourdonne à la lèvre bleuie la chair s’unit au parfum sombre de la mûre
Jour 76 J’ai le goût obstiné des fleurs sauvages comme tout ce qui respire dans le détail de l’herbe pliée sur laquelle refermer la main là où palpite dans la paume une lumière pile dans le creux quand on ouvre on imagine voir s’envoler le pétale d’une aile et cela dessine une joie qui ressemble à une espérance
Jour 77 Si le soleil tabasse s’il grêle la peau s’il la transperce de ses épines douces c’est l’effet involontaire d’un rayonnement inarrêtable ponctionnant au passage son quota de neurones dans mon cerveau
Le soleil est une routine chaque jour à apprivoiser ce que savent les plantes quand bien même dessication et grenaison précoces tandis que nous suons un semblant de rosée sans même leur en céder une goutte
Je drageonne mon courage prélevé dans chaque tige de chaque plante enracinée vivante dans chaque feuillage j’absorbe leur sauvagerie par capillarité leur magie qui me fait férale longue diffusion d’une sève battante dans l’échancrure des bras
Jour 78 Ce que l’écriture fait au corps, un flottement au début, pour trouver sa place, savoir comment exister à travers ce qui s’écrit. D’abord la respiration se modifie, ralentit ou au contraire accélère, selon le tempo que l’écriture imprime, parfois impérieuse pulse sa sève et l’excitation monte dans le corps fébrile. Il existe un mouvement plus profond et plus sourd, qui enfle ou noue le ventre, le contracte. Quelque chose se délite à l’intérieur avant que quelque chose ne se recompose. Comment un mot arrive est parfois un mystère, il émerge et s’impose, c’est comme dire qu’il est sur le bout de la langue, il fait corps bien avant de sortir, c’est une gestation, c’est chair, c’est son, musique, le mot prononcé à haute voix pour voir un peu comment il sonne est bouche et oreille, il se prolonge hors de mais revient en écho dans nos cavités, dans l’ossature, y résonne encore au moment même où il nous échappe, il nous revient comme un boomerang.
Jour 79 Aujourd’hui, j’ai longtemps regardé les nuages assembler et désassembler le puzzle du ciel dans des visions brouillées où se dissout un visage sans intervention divine
Jour 80 Dans mon corps chaud poussent des mots de peau d’été et de pluie L’après-orage ne dessèche rien fond sous la moiteur Mon pied devient la pierre devient la terre bercée du remuement du monde devient un élément qui prolonge la présence d’une tige dans le vent