
Jour 71
Les plantes bourdonnent à mes jambes
nues mal défendues d’entendre leur défloraison
leur sauvagerie écornée j’écourte
j’écorche et je suis écorchée
j’arrache et je suis arrachée
pourrais je les bichonner
elles bichromées et moi muette
elles m’irritent mais je ne mérite pas ça
Jour 72
Quelle couleur la brûlure mensongère et
sa dévoration de bactérie sa façon de frelater chaque geste
de digérer toutes les bonnes intentions dans une seule et unique disparition
je me demande qui se réjouit de nos faiblesses
la défaillance a une jauge fiable
suffisante pour juger de la frayeur de la peau
elle frissonne c’est déjà ça
Jour 73
Pour maintenir la température du corps sans abaisser le niveau des eaux
plonger dans la légèreté d’une illusion
Je dis que je confonds l’irréparable et l’irréversible
l’hésitation est parfaite
j’endure coûte que coûte l’unique possibilité comme un éphémère
Je me persuade que c’est pour (dé)limiter les distances entre nous
Jour 74
Le noir de ses yeux déteint
son charbon pleine peau
ses joues à nu dans le miroitement
creux
le visage flotte liquide dans la lumière
les bras inutiles coulent dans la lenteur blême du corps
mille points vagues la percutent
dans l’heure étirée du jour
le silence noir de ses yeux

Jour 75
Au roncier la bouche soudée au noir
à la moire épineuse son jus d’entrailles
la transe d’un buisson que la paume happe
le spasme bourdonne à la lèvre bleuie
la chair s’unit au parfum sombre de la mûre
Jour 76
J’ai le goût obstiné des fleurs sauvages comme tout ce qui respire
dans le détail de l’herbe pliée sur laquelle refermer la main
là où palpite dans la paume une lumière
pile dans le creux
quand on ouvre on imagine voir s’envoler
le pétale d’une aile
et cela dessine une joie
qui ressemble à une espérance

Jour 77
Si le soleil tabasse s’il grêle la peau
s’il la transperce de ses épines douces
c’est l’effet involontaire d’un rayonnement inarrêtable
ponctionnant au passage son quota
de neurones dans mon cerveau
Le soleil est une routine
chaque jour à apprivoiser
ce que savent les plantes quand bien même dessication et grenaison précoces
tandis que nous suons
un semblant de rosée
sans même leur en céder une goutte
Je drageonne mon courage prélevé dans chaque tige de chaque plante
enracinée vivante dans chaque feuillage
j’absorbe leur sauvagerie par capillarité
leur magie qui me fait férale
longue diffusion d’une sève battante
dans l’échancrure des bras
Jour 78
Ce que l’écriture fait au corps, un flottement au début, pour trouver sa place, savoir comment exister à travers ce qui s’écrit.
D’abord la respiration se modifie, ralentit ou au contraire accélère, selon le tempo que l’écriture imprime, parfois impérieuse pulse sa sève et l’excitation monte dans le corps fébrile.
Il existe un mouvement plus profond et plus sourd, qui enfle ou noue le ventre, le contracte. Quelque chose se délite à l’intérieur avant que quelque chose ne se recompose.
Comment un mot arrive est parfois un mystère, il émerge et s’impose, c’est comme dire qu’il est sur le bout de la langue, il fait corps bien avant de sortir, c’est une gestation, c’est chair, c’est son, musique, le mot prononcé à haute voix pour voir un peu comment il sonne est bouche et oreille, il se prolonge hors de mais revient en écho dans nos cavités, dans l’ossature, y résonne encore au moment même où il nous échappe, il nous revient comme un boomerang.
Jour 79
Aujourd’hui, j’ai longtemps regardé les nuages
assembler et désassembler le puzzle du ciel
dans des visions brouillées où se dissout un visage
sans intervention divine

Jour 80
Dans mon corps chaud poussent des mots
de peau d’été et de pluie
L’après-orage ne dessèche rien
fond sous la moiteur
Mon pied devient la pierre
devient la terre
bercée du remuement du monde
devient un élément qui prolonge
la présence d’une tige dans le vent
Perle Vallens