Jour 61
Je n’ai pas chaud. J’ai chaud. Mon corps est mon corps, n’est pas mon corps. Est ici. Est ailleurs. Ma peau n’est pas ma peau. Défaite dans la moiteur, molle, mal conditionnée, à nu dans la nuit, la peau n’appartient pas.
Les bruits des organes amplifiés par les boules quies, écho, larsens, éclats d’orage, acouphènes, tout fond dans un même magma sonore. Merveilleuse pluie. Quand bien même le ciel déchiqueté, assourdissant.
Peau de première main, menus plaisirs pour faire diversion. Trombes d’eau, le son interminable derrière la fenêtre. On entend gronder l’arrivée à fond, en bloc, un craquement, un tumulte jusqu’au fond de l’œil.
Jour 62
Après la nuit, le jour glisse sans tomber
Je respire la saison
Dans l’air une distance repousse dans une terre qui sèche trop vite
parsemée de fruits pourris
Au-dessus, la granulosité de la poussière
mesure une impression déjà fossilisée dans l’attente
elle fait une couche qui absorbe les pensées
Dans l’épaisseur flotte ce qui ressemble à
un abandon

Jour 63
Une langue étrangère se cache dans le rêve
s’y déplie comme un drap où couche une image
une langue textile s’y imprime
je me dis que ma peau est ce velin du rêve
que personne ne touche
je me déplace dans le champ de vision de quelqu’un d’autre
je vois mon geste dans son regard
ma langue reste coincée quelque part entre mon corps et son regard
je disparais dans la sauvagerie du rêve
Jour 64
Les promesses non tenues forment un barrage tout prêt de céder
Quelque chose va lâcher, c’est sûr
et je me laisserai traverser par toutes les intempéries
Il pleut des cordes qui me retiennent du mauvais côté
au milieu de nulle part

Jour 65
L’écriture errante fragmentée friable
comme un flottement de petits morceaux épars
qui parfois coulent à pic
comme une pierre
de n’avoir été repêchés à temps
Petits riens qui s’accumulent
amoncelés finissent par former
des monticules où disparaissent
les mots importants
ceux essentiels qui ont de vraies choses à dire
Je pourrais les laisser fermenter
les triturer ou les soumettre
à transformation mais ils font bien
ce qu’ils veulent
c’est à moi de les rattraper
si je les abandonne à quoi bon les avoir écrits
J’attends une amorce peut être une lecture un regard un texte ami un mot amical
va savoir ce qui déclenche le geste de l’assemblage
la matière argileuse de la phrase
l’essence la texture à modeler à écouter
pour entendre ce qu’elle a
à me dire
Comment graver d’un regard
l’effet panoptique du texte en devenir
comment relier
comment les silences de la partition
entre les notes l’appel
de quoi suis-je vraiment l’architecte
De fragments en fragments l’écriture orpheline se cherche une origine
Jour 66
Je cherche les mots pour combler les manques
dans l’horizontalité d’une saison qui s’éternise
les sillons laissés sur le chemin feront bientôt des traces boueuses
où s’enliseront les moments passés
ceux regrettés qu’on ronge dans sa niche
à la nuit tombée
Je cherche les liens pour bouturer les souvenirs

Jour 67
Je pense à tant
à telle morte trop tôt
errante dans ces passages
de témoin transfusée
dans nos veines
Je pense à la transmission
à l’avenir de mes filles
au vacillement et j’en tremble
Je pense à elles toutes
absentes et présentes
dans les souvenirs et la vie brute
que le réel n’a pas encore modifié
Je penche vers le futur proche
le frôlement que la nuit exprime
un fond de poche à fouiller
pour extraire une matière à rêves
transformable en promesses
Jour 68
Il y aurait au-dessus de la peau un halo
comme une frontière
une matière d’intouchabilité
quelque chose comme un garde fou
ou un pare feu
impossible à franchir

Jour 69
Super-héroïnes, les plantes meurent et ressuscitent
on leur arrache la tête et une autre repousse
en suppurant parfois un suc blanc
laiteux
Les plantes se métamorphosent
un peu comme des zombies extraterrestres
Jour 70
La fin du jour montée par vagues
à la bouche pour inonder de mots les corps
je ne sais qui boit l’autre la tasse
à la gorge lavée la lumière ouvre grand
son flux est un chant