La revue Miroir et sa sélection de textes issus des ateliers d’écriture de Laura Vasquez est en ligne. Heureuse lecture !



Il n'y a pas d'âge pour rêver, vivre et écrire ses rêves…
La revue Miroir et sa sélection de textes issus des ateliers d’écriture de Laura Vasquez est en ligne. Heureuse lecture !




Je me télécharge. Trois fois je me lis dans le métavers. Le scintillement est lumière bleue, clignote, murmure. Ici la paupière s’azure et se fripe. Le clavier chasse ses codes, le rayonnement au bout des doigts s’évapore, l’ongle s’incarne. C’est un rappel à l’ordre. Elle émet des signaux. Je reste à bonne distance de mon avatar. Il pleure non stop. Il ne s’y retrouve pas. Elle m’a perdue. Le réel s’est dissout, il a coulé à pic. Il a plu sans discontinuer dans cette poche d’air qui pulse. Il cherche et fouille à la recherche d’une vérité, d’une identité véritable. Il ploie. Il s’est égaré une fois de plus. Nous sommes à la merci et nous ne disons rien. Nous ne savons plus si nous existons vraiment. Au-delà est la vie.
Perle Vallens

Il a décapité toutes les statues du parc de l’hôtel de ville. On a vu les corps de pierre sans rien sur les épaules, des corps coupés ras au niveau du cou. C’était pareil dans tous les parcs de la ville et des villes voisines. Les statues ont perdu une partie de leur ombre. Elles sont comme nues. Plus personne ne les dévisage, plus personne de les regarde dans le blanc de leurs yeux vides. On voit bien qu’il leur manque quelque chose.
Les têtes ont été retrouvées dans le jardin du décapiteur. Toutes empilées les unes sur les autres, elles formaient un muret long de 4 mètres. Personne ne sait comment elles font pour tenir, comment elles ne basculent pas, comment elles ne roulent dans l’herbe. Est-ce qu’elles sont collées entre elles, est-ce qu’il les a attachées, fixées, clouées, vissées ? Après les avoir détachées à la hache. C’est ce que tout le monde se demande : comment elles restent accrochées.
Perle Vallens
Comme chaque mois, la revue Miroir reprend une série de textes écrits sur la base des consignes proposées par Laura Vazquez. Hier, paraissait donc Quand nous ne savions rien, à lire ou relire ici.



Deux territoires où le toucher peut exister
là où l’existence touche chaque territoire
chaque portion d’existence se touche du bord
de l’extrême bordure de territoire
là où ce qui se touche existe enfin
là où ce qui se existe d’espace dans le territoire
se touche comme une peau du monde qu’on pèle
chaque parcelle de territoire existant dans l’action de toucher
ce qui nous touche c’est cette existence là, palpable,
le territoire nous délimite dans ces corps qu’il faut toucher
qu’il faut toucher enfin pour se sentir exister
ce qu’il faudrait c’est toucher les fantômes pour qu’ils existent
Les fantômes sont des existences qui visitent
nous visitons chaque existence comme des fantômes
chaque fantôme existe à travers notre existence
chaque fantôme se visite comme un miroir dans lequel on existe
nos existences sont autant de preuves que les fantômes nous visitent
chacune de leurs visites nous fait exister davantage, nous fait nous sentir plus vivant
car nous visitons la vie et nous existons au-delà de nos fantômes
Perle Vallens

La journée commencerait comme ça, par une pièce aux murs blancs et suintants, dans les flaques noires, leur reflet de café froid, le flottement nauséeux d’une gueule de bois, cette persistance floue et ces haut-le-coeur. Dans une remontée tout l’alcool régurgité en même temps que les rares souvenirs de la veille. Ce gars au regard incessant. Pressant plus que nécessaire. Insistant. La journée entière pourrait se passer dans ce regard là et dans son vomissement. Elle se passerait dans l’image de l’image, dans l’oeil qui cherche l’indice dans la bouche qui tente de prononcer mais reste muette. Interdite de séjour la langue dans l’interrogation, dans l’incertain soupçon, dans l’espace de l’instant. Le jour se délite à répétition, se distend et c’est toujours la même minute, le breuvage et le sourire torve du type au bord des lèvres. Le nom est effacé, pas l’impression de déjà vu, de réitération. Le temps tout entier absorbé dans cette parcelle d’hier qui empêche aujourd’hui d’être pleinement. Tout est machinal, tout est machination pour t’enfermer dans ce dégoût de l’autre et de toi-même. Le premier pas suivi d’un deuxième et tout s’enchaîne pourtant, après ce café, la douche au grand de crin t’ôter tous les grains de ta peau. La salissure frottée. Dépecée. Il faudrait une mue. Les vêtements encore trop près de ton corps mais pas suffisamment couvrant. Tu penses catsuit, cagoulée, invisible. Tu longes les murs, disparaît dans leurs anfractuosités. Tout le monde te regarde marcher, traînant ta honte et ton effroi. Tout ce que contient le tram te terrasse d’un trait. Biffée et surlignée en même temps. Tu voudrais être page blanche. Vierge. Leurs yeux sont crachats. Tu ne peux te cacher nulle part. La faille sous tes pieds n’est pas assez large. Estomac noué, cerveau encombré d’images fixes, acouphènes, frissons. Tu as tous les symptômes d’une journée de merde dont les heures comptent triple, dont le soir s’éloigne à mesure qu’elle passe. Tu attends la nuit. Le noir complet. Pour y disparaître aux yeux du monde.
Perle Vallens
#narrationfictiveàlaquellejeprêtemavoix
Chaque mois, la revue Miroir sélectionne des textes écrits sur la base des consignes d’écriture proposées par Laura Vazquez (dont sort demain le nouveau roman, une épopée intitulée Le livre du large et du long aux éditions du Sous-sol), quelques textes se sont glissés dans le dernier numéro de mars 2023.



On l’a dit fougueuse, nerveuse, sanguine, rebelle, irréversible. On a dit l’animosité familiale. on a médit sa liaison, son travail. Elle a trimé, elle est allée sur les chantiers, a porté lourdes charges, a ramassé l’argile. Elle a trimé pour lui avant de penser à elle, à sa vocation, sa vie.
Il disait qu’il lui avait montré comment trouver l’or mais elle n’avait besoin de personne. Elle a su seule modeler, faire saillir, un trait, un regard. Elle a su seule évider, creuser, polir, trouver la lumière qui se dissimule dans la pierre. Elle n’a jamais eu besoin de lui pour ça. C’est de son amour qu’elle avait besoin. Il disait qu’elle était tout, sa part de ciel en ce bas monde. Après il a pleuré, c’est vrai, cet ours, ce colosse. On lui a conté les larmes, les regrets. Il a pleurée celle qu’il aime. Mais il l’a abandonnée.
Dire qu’elle s’est humiliée, à genoux comme son implorante qui lui a donné tant de fil à retordre.
Dire que la nuit, elle couchait nue pour mieux penser à lui. Elle faisait semblant de croire qu’il était là, avec elle. Mais rien sinon l’absence, le silence de pierres charriées, la blancheur du marbre dans le blanc de l’œil, son éclat partagé à même la fange. L’absence est l’abcès qui crève son cœur, qui ronge son esprit.
Il disait partout qu’elle était folle. Sieur la Fouine et consorts, tous ces marchands d’art qui se sont détournés. Sauf Blot qui lui a pris onze œuvres pour sa galerie.
Elle ne vivait pas de son art. Elle était terrassée par ça. Une douleur ou un affront.
Crachant sur les crevures. La bande à Rodin.
Et pas le sou pour vivre.
Son frère l’adorait, pourquoi donc l’aurait-il fait enfermer avec des folles ? Elle n’était pas folle. Elle était juste très fatiguée. Toute la journée, c’était simagrées et grimaces, et hurlements, et verbiages sans aucun sens, et silence. Encore et toujours ce silence intérieur. Si seulement elle avait eu de quoi sculpter. Mais ici rien, ni édredon, ni seau hygiénique, chambre vide de misère et de froid. Elle était frigorifiée, et ce n’étaient pas les mauvaises soupes qui pouvaient la réchauffer ou la nourrir. De quoi l’accusait-on ? D’avoir vécu seule avec ses chats, d’avoir la manie de la persécution. Ce qu’on ne dit pas, peut-être ce qu’est péché à expier : avoir avorté.
Elle a supplié sa mère. Elle a supplié Paul. Jamais ne perdait espoir, écrivait, suppliait. Elle pensait toujours qu’il allait la faire sortir d’ici, la reprendre. Au pire elle serait allée à l’hôpital ou au couvent. Ils l’ont tous abandonnée, tous rejetée. Jetée en cachot parce que cette soit-disant chambre ou une geôle, c’est du pareil au même. Ici est immense solitude. Ici est un gouffre où elle est enterrée vive. Là où elle tangue, elle s’accroche à l’idée de liberté comme une branche qui ne fait que ployer, jamais ne rompt. Vingt ans qu’elle ploie avec elle. Ployée jusqu’à la fin, de plus en plus tassée sur elle-même.
Ses mains sont tombées, inertes. Mains coupées du corps. Ses mains de bataille ne taillent plus. Ses mains scribouillardes en vain. Ses mains incarcérées. Mais ses mains de précision, de joaillière ont tissé l’œuvre, ont pétri la peau dans la matière brute. Les mains ont fini par fusiller les regards critiques, les voix critiques d’une autre époque. Les mains sont sorties grandies, légendaires de l’épreuve, de la maladie, de l’abandon, de l’enfermement, de la mort. Les mains sont aujourd’hui glorifiées de tant de beauté surgie d’un bloc de pierre froissée. Les mains célébrées : une grâce.
Perle Vallens

Tu étais cet animal libre agitant son museau
sa chevelure comme une fourrure
qui gagnait du terrain sur le jour
à l’heure des grandes chevauchées
le sommet nous attendait
Tu étais alors la première de cordée
et ton propre filin d’acier du ciel
qui s’agrippait à la lumière et te poussait vers l’avant
c’est ce qui me tirait
ta force faite mienne
Tu étais la croisée des chemins par laquelle
on échange nos âges
la croix tracée sur la poitrine
et la bannière qui hèle sœurs et mère
qui fait tenir bon sur les sentes escarpées
Tu étais la crosse des fougères
qui se déroule dans le plein soleil
de ta jeunesse à laquelle je m’accroche
tu galopais caprine dans les prés
et moi redevenue chevreau
A la lune pleine dont tu fus l’éclat
tu as chanté et dansé dans l’ardeur tiède
tu étais la course des constellations
qui s’est arrimée à ma taille
c’était toi ma ceinture d’Orion
Quand nous nous sommes assises
tu as été la quiétude de mon front
tu as été dans le flot noir de la nuit
la lumière qui m’a épinglée papillon
mon cœur à ta boutonnière
Perle Vallens

Murs
Il y aurait quatre pans autour de nous, de brique ou de plâtre. Ils seraient hissés tout autour, rétrécissant l’espace, le cloisonnant. Ils pèleraient à force qu’on gratte puisque nous serions enfermés. Nous serions animaux levant la patte, le signe que les murs seraient insuffisants à délimiter notre territoire. Nous les aurions voulu plus larges. Nous aurions voulu les abattre pour laisser entrer la lumière.
Fenêtres
C’est pour ça que nous aurions percé les murs. Nous y aurions laissé entré la lumière par de petites ouvertures de la largeur de nos bras. Nous pourrions les ouvrir et les fermer. Les fenêtres feraient un pas en avant et les yeux nous précéderaient à l’extérieur. Les vitres réverbéreraient l’éclat des choses. Ce serait façon d’illuminer les murs.
Portes
Nous aurions choisi de percer de plus grandes ouvertures de la hauteur du plus grand d’entre nous. Nous aurions installé un panneau à ouverture latérale. Ce serait comme une fenêtre mais très haute qui permettrait de sortir entièrement. Les portes feraient un pas en avant et nos pieds nous précéderaient à l’extérieur. Ils seraient aussitôt suivis de notre corps entier. Et de nos yeux qui avaient parcouru tout l’horizon avant, par les fenêtres. Tout notre corps pourrait alors emboîter le pas des yeux, puis des pieds et alors, le monde serait à nous.
Monde
Ce serait une immensité. Il serait tellement vaste qu’il semblerait infini, qu’on ne pourrait jamais le parcourir en entier. Jamais nous n’en serions rassasié. Le monde serait ce que nous avions longtemps rêvé et auquel nous avions désormais accès, grâce aux fenêtres, grâce aux portes.
Perle Vallens