atelier Laura Vazquez·écriture·photo couleur·poésie

Pierre

Pierres roulent tombent s’arrachent s’effritent. Pierres affleurant à la surface. Pierres empilées, enfoncées sous mon pied qui s’attarde. Pierres terrassées par les érosions. Monceau de pierres, cimetière minéral, pierres cachées dans les profondeurs, sous la glaise humide, grouillant sous les lombrics. Remue-ménage de pierres, comme vives, s’agitant au-dessous. Pierres ensevelies, sédimentées, couche successive d’âges. Pierres recouvertes par les mers, pierres surgies du passé. Pierres fossiles d’autres temps. Pierres encore là après des milliers d’années. Volcaniques, granitiques recrachées dans les laves, de basalte, pierres nées de magma, pierres métamorphes. Silex, éclats de météorite, pierres tombées d’on ne sait où, pierres venues des étoiles. Pierres survivantes, pierres nomades en longue caravane a dévalé ses pentes. Celles qui voguent, suivent le cours des fleuves, pierres voyageuses. Qui pour deviner leur route, quel trajet elles ont emprunté, qui pour voir dans leurs empreintes le sillage, qui pour y retracer un visage. La pierre, je la suce et par la salive, elle me dit ce que je ne sais pas encore d’elle. Pierre acide, crayeuse, ferrugineuse, pierre à digestion rapide de son histoire. Pierre diseuse de ses aventures. Sous la langue me parle de ses ères, de la terre. Pierre de calcaire, d’argile, de grès, silice et marne. Eboulis et poussières, pierres réduites en miettes. Pierre née des carrières, pierre creusée dans la roche, la mère, l’originelle. Pierre blanche, rose, marbrée de vert ou de bleu, pierre scintillante, brûlée au soleil, perlée d’eau de rivière, pierre plate à ricochets. Pierre enfouie dans le sable à l’heure des marée. Pierre roulée et polie, pierre à arête tranchante, pierre à angle droit, pierre à feux, à frottements, pierre douce à caresser. Pierre qui chante ses secrets.
Perle Vallens

atelier Laura Vazquez·écriture·corps·photo n&b·poésie

Trois sons du corps

Premier son peut-être indécelable pour l’une des deux oreilles peut-être la traversée de l’os comme un gémissement sourd une griffure dans la jointure

Deuxième son amplifié dans la pliure du genou un craquement la course des nerfs leur galop en surface quelque chose flotte à l’intérieur qui prend feu

Troisième son la plainte gravit la pente jusqu’au crâne le choc s’entend loin au cœur centaines de bêtes à l’œuvre la plaie vive brûlante tout le corps irradié
Perle Vallens

atelier Laura Vazquez·écriture·photo n&b·poésie

Lumière

lueurs saillantes de la lumière
séquencées selon le point du jour
ne faiblissent pas
se renforcent dans chaque puits où
le souffle est surenchère
se sont caillassées jadis de rivières
rougies – marées de coquelicots
(à quatre pattes pour les cueillir)
lueurs animales sans défense
se fortifient d’air tendre à l’heure du blé
crépiteront bientôt de paillettes de givre
rase dérivée vers un autre axe
embrasseront une terre dure et pierreuse
hier la lumière lévitait aujourd’hui trône
bien assise son bras levé vers demain
silencieuse elle impose
ses éclipses – sa respiration
terrifie quand elle brille
par son absence
aux arbres ramassera leurs ombres tombées
en tension de feu ses fumigènes
la lumière se décalque
s’écoule goutte à goutte
son filtre de forêt piqué d’aube
elle signe chaque clignement sur des troncs éclatés
d’un tatouage à vif – sa vision des choses
je la rêve d’un seul œil
évadé de son enclos noir de nuit
je la bois avant la brûlure de plein été
l’autre reste muet et flou
pour mieux accueillir la chaleur
quelques degrés supplémentaires
l’inclinaison dans l’angle droit de la paupière
Perle Vallens

atelier Laura Vazquez·écriture·poésie·prose

Vous avez un message

Vous avez un message.
Je pense que c’est un feu qui ravagera ma journée.
Je pense que sous la semelle un pas gît dans l’attente. Un pied s’agite sur le départ.
Le message serait un drapeau à damier qui s’abaisse avant la course. Alors on s’élance dans le jour tout gonflé d’un nouveau souffle.
J’en ai reçu de ces envois brefs mais vivifiants, de ces airs océaniques, de ces coups de vent qui sonnent l’éveil. J’en ai reçu de ces fragments de prières, de ces frôlements, de ces fleuves qui calligraphient le désir.
Je sais que le sens risque de s’échapper à l’ouverture du message, qu’il me faut le capturer. C’est une proie. Un animal à dépecer.
Il y aura peut-être un alphabet caché, peut-être secret, qu’il me faudra déchiffrer avant de pouvoir répondre.
Je n’aurai pas les mots.
Ce sont peut-être des miettes qui colleront plus tard à mes lèvres.
Elles remueront doucement à la surface des choses.
Il y a un message qui se perd entre les lignes. Si je le trouve, je le mange.
Je l’enlève de son écorce de phrases toutes faites, d’expressions toutes prêtes. J’aime bien dénuder les messages en les prenant par la tête. Je les secoue juste un peu. Parfois en sort une bête vive. Parfois une férocité. Ou un défaut de langage qui accroche la bouche quand on le prononce, qui racle les chairs. On se demande si ce n’est pas une erreur.
Hier j’ai reçu un message qui m’a laissé un goût de cendres. Il m’a semblé vide. Les lettres comme mortes. Il m’a baigné de suie, je me suis sentie salie. Je l’ai refermé pour éviter ce trop de noir dans les yeux.
Perle Vallens

atelier Laura Vazquez·écriture·poésie

Noir, sang et or

Ça commence par une chair noire, dense
une pâte arrachée au tableau
infiltre (distillée – insidieuse)
nos visages

C’est de l’épaisseur des ombres que surgit
la couleur
elle nous envahit nous gifle de sa force
de son éclat qui affleure
elle nous perce

Le rouge est un magma
une gueule béante
un concentré de feu
une substance grasse qui déborde de la toile
vibre dans l’œil noyé

La marée nous submerge
nous carmine et nous creuse
son velours nous caresse
sa violence nous terrasse

De sang et d’or l’opulence gonfle
comme une gorge de femme
la brûlure irradie vive
elle nous mord au cœur
Perle Vallens

La mort de Sardanapale – Eugène Delacroix (Le Louvre)
atelier Laura Vazquez·photo négatif·photo retouchée·poésie·prose

A un moment

A un moment on se. On se quitte.
A un moment il y a des rails, un métro, un train, une voie de séparation.
A un moment le monde se voile. Il se délabre et s’éparpille. Il se disperse.
A un moment quelque chose se creuse à l’intérieur, un lac immense qui déborde.
A un moment je marche dans une flaque plus grande et plus lourde que moi. Je m’arrache à la flaque mais c’est trop tard, j’ai déjà fondu. Je marche liquide sans savoir où je dois poser mon pied.
Ce qui se nomme garde-corps ne garde plus rien qui a fuit par les pores, qui se frotte à l’asphalte sans rien à se raccrocher.
Les passerelles sont faites pour passer, les ponts pour sauter.
Le pas. Le parapet. Les pas perdus. Le prêt-à-tomber.
Où est mon parachute ?
C’est trop tard, mon visage est passé par dessus-bord.
Perle Vallens

atelier Laura Vazquez·écriture·poésie

Parce que

tu cherches un trou pour t’y glisser
t’y enfoncer t’y enfermer
tu pourrais renaître dans les entrailles
tu serais ce fœtus que tu ne te rappelles pas
animal caché au ventre-même du monde

parce que la terre sait te protéger
la terre sait la quiétude humide et chaude
qu’elle sait taire les secrets trop froids
parce qu’elle dissimule un chemin inaccessible
que seuls les innocents connaissent

tu voudrais devenir inaudible inodore
que personne ne puisse te flairer dans l’ombre
tu voudrais t’emparer de la nuit toute entière
t’en vêtir comme d’une tenture protectrice
t’en couvrir devenir invisible aux yeux des vivants

parce que les morts t’écoutent qu’ils te regardent
parce qu’ils t’attendent
parce qu’il y a quelque part une consolation possible
dans la disparition

tu voudrais flotter loin ailleurs dans l’espace
parce que les étoiles ressemblent à des vies brèves
parce qu’elles aussi finissent par s’éteindre
Perle Vallens

atelier Laura Vazquez·écriture·photo négatif

Géographie

La carte, tu la déchiffreras. Il y aura des légendes à suivre, des sillons à creuser sur la peau palimpseste, toute entière vibrante de mots. 
Tu devras tendre l’oreille aux vibrations. 
Sache que chaque bruissement a sa propre signification, chaque buisson sa taille propre, au cordeau, chaque parcelle est en nue propriété. Prends garde de ne pas t’y aventurer sans mesurer ton rôle et ta responsabilité. 
Tu avanceras avec précaution. Tu feras attention à la respiration. Le souffle du ventre te parlera de ses attentes. Le désir saura se faire entendre. 
A un moment, le corps te donnera d’autres indications, peut-être contradictoires. Tu devras les suivre. 
Tu t’abandonneras à la caresse à ton tour, tu t’abandonneras à la douceur. 
Peut-être t’abandonneras-tu à la quiétude du repos. Peut-être auras-tu trouvé là un havre de paix, un port où te poser avant de repartir.
Perle Vallens