atelier Laura Vazquez·écriture·photo n&b·prose

Décapitation

Il a décapité toutes les statues du parc de l’hôtel de ville. On a vu les corps de pierre sans rien sur les épaules, des corps coupés ras au niveau du cou. C’était pareil dans tous les parcs de la ville et des villes voisines. Les statues ont perdu une partie de leur ombre. Elles sont comme nues. Plus personne ne les dévisage, plus personne de les regarde dans le blanc de leurs yeux vides. On voit bien qu’il leur manque quelque chose. 

Les têtes ont été retrouvées dans le jardin du décapiteur. Toutes empilées les unes sur les autres, elles formaient un muret long de  4 mètres. Personne ne sait comment elles font pour tenir, comment elles ne basculent pas, comment elles ne roulent dans l’herbe. Est-ce qu’elles sont collées entre elles, est-ce qu’il les a attachées, fixées, clouées, vissées ? Après les avoir détachées à la hache. C’est ce que tout le monde se demande : comment elles restent accrochées. 

Perle Vallens

écriture·photo n&b·poésie

error_wrong_ip (it girl)

Il y a un message d-erreur
[It girl][http://www.itgirl.com/itgirl.jpg]
pour utilisateur accès dénié (invalide)
URL_needs_authorization

ce lien rompu trop brutalement
disparition définitive de la #fille
effort continu hors champs
échappe aux contrôles répétés aux décomptes d-octets
sans-visage-reconnu

quelqu’un dit elle-n-a-jamais-existé
quelqu’un dit feed-back (thebeast)
cleanup-image-only
la commande court est en train de courir
l’écran clignote bleu #randomly

itgirl non identifiée // fictionnelle // irréelle
le personnage diffère de sa fonction
ne reste : rien
ou silhouette découpée sur les pointillés
rien ne se voit clairement ombreschinoises

le ciblage est #erroné
le fichier racine reste introuvable
rhizômereboot
code binaire déficient – arbre vide
où naissent les algorithmes ?

scannow
sauvegarde du sourire seul
dans son format le plus courant de l’img
(touche le texte)
la fonction fait irruption dans le réel

La l__igne sous tension d’un tercet numérique
ce tressaillement électrique
) trop forte chaleur dégagée (
ventilateur interne tourne à-vide
restore please

invisibiliser revient à
deviner où se coche la tête
vierge de tout apriori
deviner sous quel                       @désir
se cache le prochain    | nom

Perle Vallens

atelier Laura Vazquez·écriture·photo n&b·poésie·prose

Fantômes, existez-vous ?

Deux territoires où le toucher peut exister
là où l’existence touche chaque territoire
chaque portion d’existence se touche du bord
de l’extrême bordure de territoire
là où ce qui se touche existe enfin
là où ce qui se existe d’espace dans le territoire
se touche comme une peau du monde qu’on pèle
chaque parcelle de territoire existant dans l’action de toucher
ce qui nous touche c’est cette existence là, palpable,
le territoire nous délimite dans ces corps qu’il faut toucher
qu’il faut toucher enfin pour se sentir exister
ce qu’il faudrait c’est toucher les fantômes pour qu’ils existent

Les fantômes sont des existences qui visitent
nous visitons chaque existence comme des fantômes
chaque fantôme existe à travers notre existence
chaque fantôme se visite comme un miroir dans lequel on existe
nos existences sont autant de preuves que les fantômes nous visitent
chacune de leurs visites nous fait exister davantage, nous fait nous sentir plus vivant
car nous visitons la vie et nous existons au-delà de nos fantômes

Perle Vallens

atelier Laura Vazquez·écriture·photo n&b·prose

Journée de m…

La journée commencerait comme ça, par une pièce aux murs blancs et suintants, dans les flaques noires, leur reflet de café froid, le flottement nauséeux d’une gueule de bois, cette persistance floue et ces haut-le-coeur. Dans une remontée tout l’alcool régurgité en même temps que les rares souvenirs de la veille. Ce gars au regard incessant. Pressant plus que nécessaire. Insistant. La journée entière pourrait se passer dans ce regard là et dans son vomissement. Elle se passerait dans l’image de l’image, dans l’oeil qui cherche l’indice dans la bouche qui tente de prononcer mais reste muette. Interdite de séjour la langue dans l’interrogation, dans l’incertain soupçon, dans l’espace de l’instant. Le jour se délite à répétition, se distend et c’est toujours la même minute, le breuvage et le sourire torve du type au bord des lèvres. Le nom est effacé, pas l’impression de déjà vu, de réitération. Le temps tout entier absorbé dans cette parcelle d’hier qui empêche aujourd’hui d’être pleinement. Tout est machinal, tout est machination pour t’enfermer dans ce dégoût de l’autre et de toi-même. Le premier pas suivi d’un deuxième et tout s’enchaîne pourtant, après ce café, la douche au grand de crin t’ôter tous les grains de ta peau. La salissure frottée. Dépecée. Il faudrait une mue. Les vêtements encore trop près de ton corps mais pas suffisamment couvrant. Tu penses catsuit, cagoulée, invisible. Tu longes les murs, disparaît dans leurs anfractuosités. Tout le monde te regarde marcher, traînant ta honte et ton effroi. Tout ce que contient le tram te terrasse d’un trait. Biffée et surlignée en même temps. Tu voudrais être page blanche. Vierge. Leurs yeux sont crachats. Tu ne peux te cacher nulle part. La faille sous tes pieds n’est pas assez large. Estomac noué, cerveau encombré d’images fixes, acouphènes, frissons. Tu as tous les symptômes d’une journée de merde dont les heures comptent triple, dont le soir s’éloigne à mesure qu’elle passe. Tu attends la nuit. Le noir complet. Pour y disparaître aux yeux du monde.
Perle Vallens

#narrationfictiveàlaquellejeprêtemavoix

atelier Tiers Livre·écriture·prose

quatre pattes pour courir la campagne

Pelage fauve ou miel, que dit-on pour les chats ? Poussiéreux d’avoir voyagé. Ses territoires étendus, dangereux, d’où le risque n’est jamais absent, il porte clochette et s’en va chaque jour, qu’on dirait journey. C’est le chat de la voisine, l’arpenteur, fureteur de nouveaux sentiers, de chemins inconnues.

Que disent ses yeux oblongs, jaunes que je ne sache déjà ? Où vas-tu, chat, quand tu traverses la route ? Combien de kilomètres à pattes ? Combien d’arbres escaladés ? Vas-tu jusqu’au premier village voisin ? Jusqu’au massif ?

Il me dirait qu’il musarde dans ses pérégrinations, qu’il suit des yeux un papillon, une abeille. Il me dirait qu’il secoue ses coussinets posés dans une terre trop humide. Il y laissera ses empreintes que personne hormis l’enfant curieux repérera en pisteur. Il me conterait les acrobaties, le passage du muret, les sauts en souplesse pour atteindre le trottoir, l’œil aux aguets avant de traverser, tu vois, il ne s’est pas fait écraser. Il a passé le parapet, le petit pont, les pierres pointues. Il a suivi le fossé, reniflé les premiers pissenlits. Il a joué avec les aigrette. Il a éternué.

Jusqu’où es-tu allé aujourd’hui ?

Il parle sa propre langue qui dit qu’il a suivi un compère jusqu’à S. et que ça fait une trotte. Il a coursé des corbeaux, pleine volée de plein champs. Mieux que les chiens des fermes qui sont enfermés derrière les barrières. Il signale un changement notable à l’entrée de cet autre village. Les hommes retournent la terre du rond-point et ça sent le frais jusque dans ses moustaches. Il frétille du printemps annoncé et c’est la promesse de plus longues virées à travers la campagne.

Il se purge au passage d’herbes fraîches et lape un peu dans une flaque d’eau. Il pénètre dans le cimetière, il aime bien de temps en temps, c’est calme, ensoleillé, il se frotte aux tombes toutes gorgées de lumière. Il longe les rangées d’amandiers et se laisse submerger, pluie de pétales sur ses flancs battus par le vent.

Demain, il ira peut-être du côté de M., va savoir.

Perle Vallens

Actualité·écriture·lecture·poésie·Printemps des poètes

Lectures et atelier d’écriture « Frontières »

Dans le cadre du Printemps des Poètes, la bibliothèque Cézanne d’Aix en Provence organise une semaine d’événements : lecture (notamment itinérante avec zebus), concours de poésie, contes, apéro-poésie… avec les locaux, scolaires, publics de la bibliothèque.
J’aurais la joie de participer à une journée de rencontres le 23 mars 2023. Au programme, lectures et atelier d’écriture sur le thème Frontières.

Poésie sans frontière
23 mars de 9h à 12h – Bibliothèque Cézanne
Rencontre avec les poètes Perle Vallens et Jean-Luc Irondelle avec deux classes du Collège de Saint Eutrope.
Deux types de poésie pour un seul thème : Frontières.

Café gourmand et poésie
23 mars de 14h à 16h – Bibliothèque Cézanne
Deux poétesses Perle Vallens et Junie Lavy vont venir à la rencontre d’un public féminin appelé à devenir autrices le temps d’un café gourmand.

écriture·Mater Atelier·photo n&b·poésie·vidéo·vidéo-poème·You Tube

Ma peau avec Miel Pagès/Mater

Ma peau est un des deux textes écrits en atelier/visio avec Mater poésie (créé par Hortense Raynal), le dernier épisode en compagnie de Miel Pagès. Il a donné naissance à un vidéo-poème diffusé sur la chaîne youtube Perle Vallens (engendrant de fait une programmation décalée du prochain ciné-poème).
Voici donc ma peau, texte slamé et montage vidéo :

écriture·poésie·Printemps des poètes·prose

3 textes sur le thème de l’Autre

A l’invitation de Adeline Miremont-Giustiniani, j’ai assisté à son atelier sur le thème de l’Autre, à l’occasion du Printemps des Poètes 2023 – Frontières. Elle s’est appuyée sur divers textes ainsi que sur des encres de Marc Laot, actuellement visibles à Cherbourg (jusqu’au 12 mars).
NB Adeline Miermont-Giustinati a fondé une association pour promouvoir la poésie dans tout le Cotentin. La Péninsule propose des lectures, des rencontres et des ateliers d’écriture.
Un soutien pour un soutien à la poésie…

Je mets ton visage dans le mien
J’en fais le tour et c’est comme t’entourer entièrement comme cerner de près comme encercler ton sourire dans le mien comme me laisser bercer dans son contour
Je mets ton œil dans mon œil et c’est tout ton visage qui déborde qui s’invite sur mes lèvres
Ton visage me dit quelque chose de ta vie
de ton pays me dit une façon différente d’être
toi d’être moi
Ton visage comme une caresse restreint l’espace se fait miroir où je me regarde comme je te regarde
Ton visage se reflète se définit comme semblable comme fraternel
comme fruit d’un souffle commun
cet air qui circule entre nous que nous buvons tous deux que nous partageons
Ton visage ne se refuse pas il s’offre il s’élance
et n’a d’assaut que sa transparence que sa force tranquille et sa quiétude
Je reçois ton visage comme un cadeau

L’autre : celui d’ici ou d’ailleurs, celui qui vient de loin ou de tout près, celui qui a fait un long voyage ou qui a seulement traversé la rue, celui dont je croise le pas ou le regard

L’autre : celui avec qui je partage plus que je ne saurais dire, celui qui me frôle ou qui me touche, celui qui me suit ou me précède, celui qui ne s’enfuit pas, celui que je regarde sans doute ni peur, celui que je prends dans mes bras

L’autre : celui qui ne sait pas qui je suis, dont je ne sais pas qui il est, celui que j’observe de loin, celui qui s’arrête au bord de ma route, celui qui emprunte la même voie que moi, celui qui m’accompagne une heure, un jour, un mois une vie

Tu as dans le regard un feu qui ne s’est pas encore éteint il reste un frémissement d’après la brûlure d’après l’intense brasier d’après les douleurs

Tu as dans le sourire la force de toutes les femmes, la patience et la sérénité, la perception de ce qui doit être et de ce qui sera

Tu as dans le menton cet air calme de monument, cette pliure d’avoir été mère et l’apparence tranquille, décidé d’une existence qui a chanté autant qu’elle a pleuré

Tu as dans l’ovale de ton visage, la sculpture de tous tes instants de vie, l’équilibre entre les racines profondes et la fleur décidée à s’ouvrir encore

Tu as l’aura et la grandeur qui dépassent les statures, qui transperce et terrasse l’adversité

Car tu as traversé tous les âges de la vie et tu es toujours là

atelier Laura Vazquez·écriture·hommage à·prose

Par ses mains

On l’a dit fougueuse, nerveuse, sanguine, rebelle, irréversible. On a dit l’animosité familiale. on a médit sa liaison, son travail. Elle a trimé, elle est allée sur les chantiers, a porté lourdes charges, a ramassé l’argile. Elle a trimé pour lui avant de penser à elle, à sa vocation, sa vie.


Il disait qu’il lui avait montré comment trouver l’or mais elle n’avait besoin de personne. Elle a su seule modeler, faire saillir, un trait, un regard. Elle a su seule évider, creuser, polir, trouver la lumière qui se dissimule dans la pierre. Elle n’a jamais eu besoin de lui pour ça. C’est de son amour qu’elle avait besoin. Il disait qu’elle était tout, sa part de ciel en ce bas monde. Après il a pleuré, c’est vrai, cet ours, ce colosse. On lui a conté les larmes, les regrets. Il a pleurée celle qu’il aime. Mais il l’a abandonnée.


Dire qu’elle s’est humiliée, à genoux comme son implorante qui lui a donné tant de fil à retordre.
Dire que la nuit, elle couchait nue pour mieux penser à lui. Elle faisait semblant de croire qu’il était là, avec elle. Mais rien sinon l’absence, le silence de pierres charriées, la blancheur du marbre dans le blanc de l’œil, son éclat partagé à même la fange. L’absence est l’abcès qui crève son cœur, qui ronge son esprit.


Il disait partout qu’elle était folle. Sieur la Fouine et consorts, tous ces marchands d’art qui se sont détournés. Sauf Blot qui lui a pris onze œuvres pour sa galerie.
Elle ne vivait pas de son art. Elle était terrassée par ça. Une douleur ou un affront.
Crachant sur les crevures. La bande à Rodin.
Et pas le sou pour vivre.


Son frère l’adorait, pourquoi donc l’aurait-il fait enfermer avec des folles ? Elle n’était pas folle. Elle était juste très fatiguée. Toute la journée, c’était simagrées et grimaces, et hurlements, et verbiages sans aucun sens, et silence. Encore et toujours ce silence intérieur. Si seulement elle avait eu de quoi sculpter. Mais ici rien, ni édredon, ni seau hygiénique, chambre vide de misère et de froid. Elle était frigorifiée, et ce n’étaient pas les mauvaises soupes qui pouvaient la réchauffer ou la nourrir. De quoi l’accusait-on ? D’avoir vécu seule avec ses chats, d’avoir la manie de la persécution. Ce qu’on ne dit pas, peut-être ce qu’est péché à expier : avoir avorté.

Elle a supplié sa mère. Elle a supplié Paul. Jamais ne perdait espoir, écrivait, suppliait. Elle pensait toujours qu’il allait la faire sortir d’ici, la reprendre. Au pire elle serait allée à l’hôpital ou au couvent. Ils l’ont tous abandonnée, tous rejetée. Jetée en cachot parce que cette soit-disant chambre ou une geôle, c’est du pareil au même. Ici est immense solitude. Ici est un gouffre où elle est enterrée vive. Là où elle tangue, elle s’accroche à l’idée de liberté comme une branche qui ne fait que ployer, jamais ne rompt. Vingt ans qu’elle ploie avec elle. Ployée jusqu’à la fin, de plus en plus tassée sur elle-même.

Ses mains sont tombées, inertes. Mains coupées du corps. Ses mains de bataille ne taillent plus. Ses mains scribouillardes en vain. Ses mains incarcérées. Mais ses mains de précision, de joaillière ont tissé l’œuvre, ont pétri la peau dans la matière brute. Les mains ont fini par fusiller les regards critiques, les voix critiques d’une autre époque. Les mains sont sorties grandies, légendaires de l’épreuve, de la maladie, de l’abandon, de l’enfermement, de la mort. Les mains sont aujourd’hui glorifiées de tant de beauté surgie d’un bloc de pierre froissée. Les mains célébrées : une grâce.

Perle Vallens