tendon froissé de vieil élastique – tiraillé se travaille en longueur surtout pas en force – s’exercer à la souplesse là où le muscle cesse – ne sait comment tout ça reprend sa forme initiale – comment se reconstitue le puzzle – comment parle le squelette – onomatopées ou rugissements – osselets se jouent de l’esprit – là où nerf tendus à l’extrême – où la douleur où le plaisir quand l’un chasse l’autre – si la morsure de la peau – la laisse lâche sur la chair – chiennerie le corps Perle Vallens
Pendant que les bruits extérieurs crèvent le silence d’un petit matin assourdi, mon cerveau bouche exprès mes oreilles | Pendant que je me tais, les mots tentent une sortie (en force) | Pendant que je brouillonne, les mots m’appellent, ils s’imposent et composent sans moi. Ils prennent leur indépendance | Pendant qu’elles s’obligent, je goûte ma liberté | Pendant que la vie mijote (sans couvercle dessus), quelque chose quelque part brûle | Pendant qu’une ombre disparaît, le soleil en profite pour en faire naître une autre. Perle Vallens
– Je suis le rooaaaââ du monnnnde ! – Gaffe, tu vas te casser la gueule. Lol s’est hissé sur la pigouille plantée de façon instable dans les fonds mouvants du marais. A cet endroit, au moindre écart de la plate et il se retrouve à la flotte. Ce ne serait pas la première fois. Ni la dernière. Lol, c’est pas le dernier pour faire le couillon. Son short est déjà mouillé et il a de la vase plein les doigts. C’est un peu notre jeu favori en ce moment. On fait deux camps et on se balance des poignées de bouillasse. Genre mud game comme dit l’ado qui parle bien l’engliche. On s’en colle plein des cheveux. Nos mères nous haïssent après ça. On laisse des traces partout sur le carrelage ou la moquette. Même si on se déchausse avant d’entrer dans la maison. Tu penses, on en a jusque dans les chaussettes. Plein les orteils, sous les ongles de pied, partout. Crasseux, voilà comment on revient mais quelle rigolade ! Limite si on en a pas dans les yeux, si on n’en mange pas.
– Arrête, on a dit qu’on serait des pirates. Regarde, les voilà les arbres aux pendus. – Fais pas le con, descends de là. – Appelez-moi Barbe Noire. Mat se fait un bouc avec la glaise qu’il modèle en pointe. Phil sculpte des cornes dans sa chevelure gluante. Avec un bout de bois ou la pointe d’un ongle, quand on ne les a pas tous rongés comme moi, on dessine sur la couche de boue humide des signes, des codes secrets, des têtes de mort. Voilà, nous sommes prêts à l’abordage. – A l’assaut ! Attention, Capitaine, il y a un traître à bord. – Il sera passé par les armes. – Je vous ferai rendre gorge, renégats !
Celui qui s’y colle, c’est moi. Les autres détestent les rôles de sale type. Moi, les assassins sanguinaires, les mouchards, les salauds, ça me va. En général, je me retrouve seul à la baille coiffé de renoncules ou de lentilles d’eau. Pas cette fois. Je fais volte face, je les menace avec une prise de kung fu et je les déséquilibre. Désarçonnés, ils basculent tous par dessus-bord. – C’est moi le roooaaaââ du mooonnde ! Perle Vallens
Les dessous, chics ou non, c’est se dévoiler le moins possible (au début). La couche est épaisse mais molle, meuble. Il ne faut pas racler longtemps pour faire sortir les monstres, pour ouvrir les vannes. Il ne faut pas trop gratter et ça gicle à mots vifs, ça fuse, ça fourmille dans la matière brute. Pluie d’or ou de sang, quel minerai pour quel façonnage, quels cris de bêtes à apprivoiser, ça crève mes plafonds d’où tombe je ne sais quel fracas de souvenirs pour nourrir mes béances. Perle Vallens
– Tu ne te souviens vraiment pas ? Moi, je revois très bien la façade. Elle a froncé les sourcils, elle ne se rappelle pas. Je visualise très clairement le bloc de béton perclus de froid, d’air vif maritime, ce grand ensemble rectangulaire, uniforme piqué de fenêtres. Avec vue sur la mer, disait le prospectus. Larges baies vitrées et pourquoi pas terrasse sur le toit, tant qu’on y est ? Elle dévie son regard sur les dunes. C’est un regard fait d’errances dans lequel passe parfois un éclat vif, une zébrure : un souvenir. Un coup de vent fait plisser la paupière. Une ombre se glisse sur le cou, la vague bleue de l’artère pulse, régulière. Au coin de la bouche, un résidu mousseux. La voix, toujours monocorde, ainsi que le doigt, désignent ensemble l’horizon. – Regarde comme c’est grand. La plage s’étend à perte de vue, plantée de piquets de bois et de plantes vivaces, de ces végétaux tenaces, qu’éprouvent le sable et l’air marin. Des herbes sauvages, joncs des dunes, roseau des sables, tous vacillants, semblant frêles, se couchent sur les brisures poussiéreuses, cette couleur gris sale. Leur fragilité trompeuse contredite par leur résistance au sel. On dirait elle. Cheveux blanchis précocement, yeux hagards, comme perdus dans un espace-temps qui n’est pas le mien. Elle est là, pleinement, et l’instant d’après, elle a disparu on ne sait où. – Je suis déjà venue ici Elle a murmuré en se retournant vers la bâtisse. Le vieil hôpital abandonné qui, dit-on, doit être rénové. Pour en faire quoi ? Un établissement de cure ? Une clinique de soin pour personnes fortunées ? Personne ici ne sait. – J’avais vingt ans. Elle fronde à nouveau les sourcils. – J’en avais cinq. Ce qui invisibilise le handicap, ce qui estompe les carences, les pertes de mémoire, les troubles du langage, c’est l’apparente jeunesse. Elle n’a pas la maladie de son âge. Quand elle consulte pour dégénérescence, comment expliquer les choses ? Je n’ai qu’une question : cet hôpital soignera-t-il la maladie d’Alzheimer ?
sans agitation les nuages ne montrent aucun signe d’animosité sont d’immobiles argiles souples légères d’une clarté ambiguë flottent en nappes déshabitées dans ce premier bain du jour d’un gris de poussière pâli et confus comme brouillé rien ne suinte rien ne perle ne déteint dans le silence rien ne menace la contention du ciel en suspens Perle Vallens
J’ai garé la voiture à l’écart. J’ai claqué la portière qui a couiné. Un jour elle va me rester dans la main. Vieille occase qui a fait son temps, qui a failli plus d’une fois me laisser en rade. Rien ni personne ne peut me laisser en rade. C’est pour m’en persuader que je reviens ici. Je n’étais pas revenu sur les lieux depuis. De jour, fermé, le Luna Park ressemble à une cité fantôme. Ni lumière, ni musique. Aucun cri de frayeur. La grande roue a perdu son scintillement, son éclat violet. A l’arrêt, ne prend aucun voyageur. Je reste à quai, à plusieurs dizaines de mètres de là, en surplomb du passé. Tout a changé mais rien ne change. Dans l’air, il y a toujours ce relent tenace, poisseux et sucré de friture trop grasse, qui se mêle à l’odeur sèche de sable et de crème solaire. Sur le trottoir, je longe l’enceinte. Le silence est un plomb qui s’attache à mes chaussures, qui s’arrime à mes pensées. J’aimerais qu’il pleuve des trombes pour laver, balayer ce lieu extrait de ma mémoire au moment le moins opportun. Ce lieu exécré. La cassure n’est pas nette, jamais ressoudée comme os réfractaire. La douleur ne peut s’amputer totalement. Elle ne peut s’éradiquer durablement. L’attraction n’existe plus. Elle a été condamnée comme son propriétaire. La machinerie a été démantelée, son squelette défaillant, son mécanisme défectueux. Promise à la casse. Comme moi, devenu bancal. Après l’accident, je me suis mis à boiter, sans raison physiologique. Mon corps signalise la hanche qui désigne le genou, chacun responsable. Le dos, lui, n’en fait qu’à sa tête, n’en finit pas de se tenir aux murs. Se hisser pour se redresser, pour continuer d’avancer. Si je boite, il me semble que c’est pour rétablir l’équilibre de ma vie devenue branlante. Mon regard se pose, dans sa vision douloureuse qui frappe aux tempes. Il se pose une dernière fois sur les cabanes à frites et sur les manèges. Le parc d’attraction a l’air plus triste encore que moi. De tout ça, il ne reste plus rien qu’un souvenir qui n’est même pas le mien. Perle Vallens
Parquet lisse, trop lisse. Ça glisse. Trop. Il faut la colophane. Etaler en couches successives, là où ça glisse. Ne pas frotter, ne pas ramper, ne pas essuyer le surplus, garder une couche suffisante. Dessus les chaussons tiennent. Ils tiennent bon. Ils tiennent droit, debout les demi pointes, les pointes, bien enrubannées autour des chevilles. Les collants, dessous, amovibles, c’est plus facile. Peut-être les embouts de silicone. Ou en mousse. Ou les tubes pour les gros orteils (en silicone et élastique recouvert de tissu). Peut-être le sparadrap. C’est pour protéger. Avant elles mettaient des escalopes de poulet ou de veau, tu te rends compte ? Ou peut-être les pédilles pour un peu moins glisser encore, ou pieds nus juste si danse contemporaine ou jazz. Le pied accroche. C’est la corne formée dessous à force de danser. C’est la sueur qui colle au bois vernis, au plancher de la scène. Le pied. Le coup de pied, parfait bombé, cette courbe, la tension, la force, l’élan. Tu te vois au miroir, front dégagé et chignon net, bien tiré. Le justaucorps ajusté. Tu ne souris pas tu te concentres. La figure, l’enchaînement, l’entraînement. Adage, attitude, assemblé soutenu, pas de basque, pas de bourrée, brisé, grand battement, pas chassé, contretemps, déboulé, dégagé, demi-plié, dégagé, demi-plié, pirouette, piqué, jeté, fouetté, glissade. Travailler son écart, son en-dehors, sa position, son port de bras, épaules tirées, dos droit, et tirer sur les pointes et garder sa couronne. Répétition de la variation, du pas de deux, On dit déchiffrer puis répéter encore et encore, jusqu’à la blessure. Enfin juste avant. A la limite. Ce sont les endorphines qui font tenir. L’ivresse de la danse. Ça tourne, ça tourne, ça tourne la tête. Et l’envolée quand tu t’élèves bien au-dessus du sol, de toi, du public. Perle Vallens
Ecrit ( par accumulations en suivant la façon de C. Tarkos) en hommage à ma dancing queen.
Y revenir. Encore. Nous n’avons que ça en tête. Le pouvoir d’attraction qu’exerce la vieille bâtisse, quand bien même son état de grand délabrement, même (ou surtout) le danger encouru en franchissant son seuil. Rien n’effraie. Rien, aucun fantôme, personne ne hante mieux les lieux que nous. Tenir l’espace, enserrer chaque détail, encore. C’est objet de désir dans son saisissement. C’est curiosité et bouillonnement. L’imagination recrée une vie passée qui a délaissé toute chose, qui nous désigne comme visiteurs nocturnes. Nous cherchons ici un trésor dans la profusion des démantèlements, des panneaux arrachés, des plafonds crevés, des planchers écroulés. Foisonnement d’un chaos qui dit davantage qu’un simple désordre, dit des existences qui ici se sont succédées. L’obscurité s’incise que nos lampes frontales crèvent et survient la surprise renouvelée de l’entrée, jadis vaste, désormais dévastée. Qui crois-tu s’est aimé ici ? Qui y a dormi ? Qui a descendu l’escalier éventré ? Qui venu en train depuis la gare qui fait face ? Je cherche la lettre. Une lettre ancienne, de confidences et de secrets à jamais tus. La lettre, je l’ai rêvée. Je ne l’ai pas encore trouvée, c’est pour ça que je reviens sans cesse. Travelling dans l’ombre, dans l’autrement visible, bousculé de mouvements perceptibles. J’accumule les preuves à charge de passages, d’âmes égarées. Le regard dévie, hésite. Vision agacée par l’écart encastré, l’air brusquement rayé d’une toux. C’est poussière de plâtre et saletés qui s’accrochent aux bronches. C’est aussi manière de se donner une contenance, rassurer la petite peur qui défibrille. Il y a matière à se taire mais je déchire un peu plus le silence. Ton chut n’y fait rien. Tout mon corps grince qui pourtant s’agrippe aux parois immenses, aux tentures mitées.Le concentré d’adrénaline gonfle sous la peau, nous fait paraître plus forts, amplifiés. Chaque fois est courir un risque plus grand. Chaque fois, j’abandonne, j’oublie : tout.