La plante du bout de la rue, personne ne la nomme, personne ne la voit. Elle s’ignore et paisible, inoffensive, pousse là, presque invisible, au bout de la rue.
La plante du bout de la rue respire. Elle respire bas un air à ras de terre. Elle absorbe de l’oxygène comme moi, le même, la même atmosphère de saison, les mêmes relents, les mêmes crachats de pollution. Qu’importe, elle respire.
La plante du bout de la rue se nourrit de ce qu’elle trouve, boit l’eau de pluie qui ruisselle sur elle, mange de toutes ses racines plongées quelque part dans la terre, dans l’anfractuosité entre le mur et le trottoir, cette trouée dans laquelle elle a fait son nid. C’est là qu’elle habite. C’est là qu’elle dort la nuit. C’est depuis cet endroit bétonné, crépi qu’elle se nourrit de peu, de rien mais qui la fait vivre.
La plante du bout de la rue se vêt et se dévêt à mesure des saisons, renforce ses feuilles, carène sa tige, protège ses téguments. Elle maintient sa température corporelle, frissonne et transpire comme moi quand l’ai trop froid ou trop chaud. Elle se ménage des accalmies au milieu des tempêtes et évite les mains qui arrachent, se fait moindre, menue, minuscule pour conserver son invisibilité salutaire.
Je ne sais pas avec quelle autre plante celle du bout de la rue peut échanger. Toutes les autres sont tellement éloignées. Avec quel arbre dont les branches lui offrent un abri ombragé, avec quel animal qui pose sa truffe pour la renifler, avec quel autre qui viendra la butiner ?
Bientôt, la plante du bout de la rue essaimera et s’éparpillera. Il sera temps. Elle comptera sur le vent pour se disperser. Sa descendance se replantera plus loin, avec un peu de chance dans un pré voisin, un verger, un espace vierge, non aspergé de pesticides. Et ce sera renouvellement après renouvellement de la plante, ailleurs qu’au bout de la rue.
Le regard humain oscille entre le haut et le bas, entre la rivière et le ciel où sont les vautours. Ils planent et de leur altitude ne doit se voir qu’un trait sinueux ponctué de taches vertes, des points se déplaçant, circulant sur la route qui borde l’eau vive, tranquille d’avant période de crue. C’est de ce côté-ci du bassin versant de l’Eygues, en amont, un peu avant et un peu après le village escarpé de Saint-May. Là, le lit s’est creusé entre les gorges, brisant la roche en surfaces caillouteuses, limons humides, parfois boueux, dispersions brunes en surface, mais libre, saine, vivante. Quelques touristes s’y arrêtent, se baignent, se promènent, font des ricochets aux endroits où la rivière se fait plus lisse. Par temps calme, la rivière est infiniment claire, d’une grande transparence, deviendra opaque et sombre après la pluie. D’orages déversés, la montée des eaux charrient minéraux et végétaux qui se redéposent plus loin, libérant de nouvelles voies de passage. De quoi remettre de l’ordre dans les empilements de pierres, créations de barrages, par jeu, sans penser à mal mais bloquant les alevins. Parfois, nous passons derrière, déplaçons les constructions humaines, créons des trouées pour les poissons. Ce que la rivière fera tôt ou tard elle-même, réaménageant son lit selon les saisons, au fil de ses affluents que je ne connais que par ouï-dire, Sauve, Rieu, Coriançon, Combe boutin, Moye, Draye… Hormis le Ravin du Ruinas, cet étrange cours d’eau perché plus haut que le terrain environnant et qui appelle la randonnée. L’Eygues connaît-il ses bras-frères, ses nourrisseurs qui le font plus loin plus gros qu’il n’est à Saint-May ? Ici il n’est qu’entrefilet bondissant alternant les zones de cascades, genre de spa naturel où j’aime me laisser masser, et espaces de retenues, d’eaux profondes en bordure des pitons rocheux des gorges, façon de piscine brève, à contre-courant, où l’on fait bien cinq brasses en restant sur place. Alentours, plantes autochtones poussent sur sol détritique et dans l’anfractuosité des rochers. Nous laissons filer les morceaux de bois échappés des arbres qui ploient au-dessus de l’eau. En surplomb, les vautours volent, inspectent peut-être. Je me demande comment et ce que voient les vautours. Il paraît qu’ils disposent d’une très bonne acuité visuelle et seraient capables de repérer un objet de 30 cm depuis une hauteur de 3650 m. Un champ de vision élargi pour voir bien au-delà. Ils peuvent longer l’Eygues de leurs yeux binoculaires peut-être jusqu’à Villeperdrix. La rivière court son chemin de rivière, 100 km depuis sa source jusqu’au Rhône où elle se jette, et la route la suit de près. En voiture, on la voit sur une première partie de son trajet, Sahune, Curnier, les Pilles, Aubres et jusqu’aux abords de Nyons. Toujours un peu de monde en saison estivale, visible depuis l’habitacle. En contrebas les gens, pataugeant là où il y a moins de fond, se promènent sur les lacets qui se font et se défont. C’est ici que l’effet torrentiel est en automne et en hiver le plus fort. La rivière devient son propre moyen de transport. La rivière sort de son lit, déplace amoncellement de matière sur les berges recouvertes, dépôts de graviers après la crue. Elle divague, espace agrandi, s’élargit en tresse. De sinueuse, s’étale en méandres. Après Nyons, la rivière disparaît de la vue jusqu’à changer de nom, entre Drôme et Vaucluse, devient l’Aygues qu’on pense assagie à hauteur d’Orange. Certains s’y baignent encore vers Camaret, Sérignan, ou à l’entrée de ville, au lieu dit Pont de l’Aygues, mais son innocuité est incertaine, et souvent son lit plus large est à sec. Comment imaginer qu’il s’agit de la même rivière amont et aval ?
Une façon de marcher est de ne pas se soucier de la destination une façon de marcher sans hésiter sans faire demi tour se laisser flotter une façon de marcher, juste suivre un signe dans l’air une indication qui frôle marcher en interprète pour traduire la respiration des arbres là où se relèvent les plantes aux branches juchées au-dessus du regard une façon c’est : se laisser caresser les jambes ou griffer (un genre de caresse) la ronce murmure quelque chose sur la peau et dessous la main passe des bribes et des feux vivaces au fond des pupilles s’allument graminées s’égrènent semaisons plein les chemins une poussée qui nous dit boire le ciel parfaitement alignés pieds décantent hissés sentiers une butte ou déprisonnés-libres la course pas un seul pas ne s’éprend s’étire évide devenu enjambée et pris un à un enfoncés dans des fleuves verts souffle sur la boue s’échappe un filet de vrai auquel j’avale
L’épuisement est une opacité. C’est une grisaille qui pèse, une brume qui blanchit, qui ensorcelle jusqu’à disparition. Cest un voile tombé sur tout le corps. Je me sens anesthésiée. Ça commence comme une lourdeur sur les épaules, qui monte dans les cervicales jusqu’au cerveau. Là, l’épuisement creuse jusqu’aux yeux qui peinent à rester ouverts. Les cils battent pour s’envoler mais quelque chose les retient, les accroche, les pousse dans la verticale, appuie dessus et sur les paupières pour les fermer. Je force, je bats des ailes, je m’oblige au mouvement, je grimace, j’active tous les muscles du visage pour me maintenir en suspension au-dessus de la chape. C’est une résistance, c’est un combat entre moi er la grande fatigue qui étend son ombre.
Photomaton. Photos d’identité réservées aux documents officiels, carte d’identité, carte de transport, où obligé de faire la gueule. Pas une mèche, pas un regard ne dépasse, ni un sourire. Aucune aspérité, nulle personnalité ne doit transparaître. Dépersonnalisés donc.
Photo de famille. On avait fait l’effort de tirages au début, d’albums photo, d’embryon narratif, d’un début de vie, d’un carnet de naissance. Après, stockées n’importe où, CD-Rom et DVD, clé usb, disque dur externe, mémoire d’ordinateur, de smartphone, de tablette. Démultiplication des espaces de stockage (et dans le même temps, numérisation des vieilles et très, voire très très vieilles photos argentiques). Qui pour leur créer un nouvel album des 18 ans, qui pour une rétrospective, comme un accéléré d’instantanés, triés sur le volet, classés, rangés, leur choix ou le nôtre ?
Photo de blogging, de travelling. Photographier ce qu’on mange, au début à l’arrache, sans calcul, sans recul, sans soin particulier, avant prises de vues plus recherchées, mise en scène dans l’assiette, stylisme culinaire, ça voulait dire manger froid, en décalé, ne pas s’attabler. Et au restaurant, shooter sous toutes les coutures, déplacer son assiette, pour la lumière, pour meilleur angle de vue, photo flatteuse pour l’ingrédient phare. Et nappages voluptueux, sauces exubérantes, que ça déborde, que ça se repande. Food porn.
photo de croissants faits maison
Selfies. Version hyperconnectée des autoportraits, aussitôt capturés aussitôt postés sur les réseaux. Reflet de quel degré de narcissisme, de quelle nombriliste existence. Je suis en photo sur Facebook, instagram, x.. donc je suis. Nomme-moi, tague-moi, like-moi pour que j’existe.
Nudes. Le genre private du selfie, version imagée des sextos, pour plus que séduire, allumer, brancher, cette autre façon d’exister dans le désir voyeur de l’autre. Cette façon de draguer, photos plus ou moins déshabillées, plus ou moins explicites postées sur tinder, adopte, gleeden. Ou autres sites de rencontres, de libertinage, le nude s’offre comme une version immédiate, autonome, urgente de la photo érotique ou pornographique.
Photo érotique et pornographique. Du nude à la photo de nu, pour apprivoiser son image, celle de son corps, une histoire d’acceptation, il n’y a qu’un pas. Mais à la photo érotique, ou même pornographique, il y a un pas de géant, selon où l’on place le curseur (la photo de boudoir, ce stade zéro de l’érotisme). Il est alors question d’acceptation de sa sexualité et non plus seulement de son corps. Quitte à la mettre en scène. C’est une autre façon de s’afficher, de s’affirmer comme acteur sexuel et politique, puisque le sexe, les préférences et pratiques sexuelles, le genre sont politiques.
Photo artistique. Avec la photo numérique, tout le monde peut s’improviser artiste. Dis moi quel APN tu as, je te dirai quel artiste tu es. Recadrée, retouchée, retravaillée sur photoshop, lightroom, ou seulement bidouillée avec l’appli dédiée du smartphone, la photographie se lisse et se libère de ses carcans techniques et chimiques. Ou montages, collages numériques se métamorphosent en autre chose Artisanal, classy, plus proche de l’art graphique, l’argentique a (re)conquis ses lettres de noblesse depuis le numérique. On dit vraie photographie comme on dit vraie recette en cuisine. Cette distance que l’on met avec la modernité excessive, ou comment l’on privilégie un certain savoir-faire, et l’authenticité de la tradition… Quant au pola, il conserve son charme, celui de l’instantané, non retouché, gardé brut. L’un comme l’autre assument l’erreur, quand le numérique tend à la corriger.
IA, photographe ? Quelle vertu exploratrice, quelle dimension créatrice, cette forme « d’intelligence », utilisatrice des ressources numériques humaines mais dont les humains s’inspirent aussi, quelle évocation d’un pseudo-art pour justifier la génération d’images à partir de photos existantes, ce qu’on nomme magie plutôt que technologie. Est-ce réellement de l’art ou le seul artefact de la technique ?
Perle Vallens
(écrit dans le cadre de l’anthologie d’été du tiers livre de François Bon, 40 jours d’écriture quotidienne. Je reprendrai d’autre façon, cette 18ème proposition…)
C’est quoi l’homme ? une verticalité bipède avec un cerveau surdimensionné (paraît-il)
Oui mais c’est quoi l’humain ? Pétri de bonnes intentions – ou pavé, comme l’enfer – pourrait faire le bien, s’entête au mal A savoir : l’humain confine au dieu par excès de confiance en soi
Et c’est quoi l’animal ? Quadrupédie poilue peut-être □ ou peau lisse qui avance sur son ventre □ ou bête à bec plumeté qui se prend pour un avion □ (cocher la case)
Oui mais c’est quoi bestial ? qui se comporte comme, et puis non, plutôt comme, enfin cruel, quoi ! En vrai, du genre à déchiqueter avec crocs et griffes que l’humain possède en nombre suffisant, contrairement à plein d’espèces animales.
C’est quoi brutal ? La brute est à l’humain l’épaisseur de sa main et de son esprit
C’est quoi vil ? A ne pas confondre avec cité (le citadin pouvant toutefois être vilain) situé bien bas dans la hiérarchie, ou au contraire trop haut (comme on dirait péter plus haut que son cul)
C’est quoi bête ? Se dit d’un homme moins intelligent qu’un animal (et dieu sait s’il y en a) en tout cas plus âne qu’âne (mon frère âne, vois-tu venir Stevenson?) S’il faut rendre justice, l’âne pas si bête juste têtu mais moins buté moins obtus que certaines bêtes d’hommes
Il y a cet endroit qu’on habite maintenant, ce lieu familier, intime qui nous accueille dans notre entièreté, où l’on réside, où l’on vit, et tous ces autres par lesquels on est passé, qui nous ont vu grandir, nous transformer, être, vieillir. Qui peut dire où nous habiterons demain ?
On habite un endroit où l’on demeure, ça veut dire y rester un certain temps, y faire son nid. Peut-être un jour, un mois, un an ou dix. Peut-être même toute une vie au même endroit.
Ce qui s’habite s’habille, se nomme, s’installe dans notre vie, devient central, peut-être essentiel. On s’y installe, même de façon éphémère. Sinon on n’habite pas vraiment. On occupe un espace un moment, c’est tout. Pour habiter il faut se lier, se nouer avec un lieu.
On habite un appartement, une maison, une cabane, tiny house, ou encore une roulotte, une péniche, un camping car. Longtemps j’ai rêvé d’une demeure flottante, d’un espace mouvant à habiter, qui me déplacerait, me désaxerait, à mesure qu’elle se déplacerait elle-même. Une habitation mobile. Un mobil home.
On habite une ville, un village, une région, un pays, qu’on fait nôtre. On peut même habiter un bout de trottoir, un pont, une ruine, une clairière, si on y reste un peu. Peut-on habiter une route, un chemin, une rivière ? Y rester, y revenir comme un lieu avec lequel on tisse un lien, y laisser un peu de soi à retrouver la fois d’après.
Chacun rêve d’un toit à son image, qu’on peut habiter seul ou à plusieurs. J’habite un peu, beaucoup, passionnément avec toi toi et toi qui ne seront plus là demain, comment habiter alors, sans lui, lui, eux, elles ?
On habite bien ce qu’on aime, on s’ouvre, on écarte nos bras, tout l’espace qu’on habite peut être habité par d’autres qui viennent, s’en vont, vivent. On est soi-même habitation pour l’autre. Mon ventre a été habitation où durant quelques mois grandir, se nourrir, devenir.
On habite de ses yeux, de ses mains, on mesure l’empan de son habitation, ses ouvertures faites nôtres. On habite une aura, un esprit, celui d’un lieu, on habite son imaginaire, ses évocations, ses évolutions, on accompagne. On habite de phrases, de mots pour dire cet endroit qu’on habite.
Habiter, à comprendre comme avoir l’habitude d’un lieu, est-ce effet de syntaxe, habiter un lieu comme on habite le langage ?
Sidonie Gabrielle Colette et Jean Cocteau, c. 1950 (Archives Charmet)
J’adore la regarder regarder le monde depuis sa fenêtre qui donne sur les jardins du Palais-Royal, provinciale au cœur de la capitale, c’est tout un petit monde familier de proches et d’amis en contrebas. C’est elle qui le dit, le Palais-Royal est une toute petite ville de province dans Paris. Tout le monde s’y connaît et s’y parle. Paris de sa fenêtre prend une autre couleur, je trouve. Et ce n’est pas Jean Cocteau qui me contredira.
J’arrive au 9 rue de Beaujolais. J’y déjeune avec Colette et son cher Jean. Avec Jean et sa chère Colette. Nous y goûterons des plats simples et savoureux, de ceux qui ont leur préférence à tous deux. La mousse au jambon, aérienne, suave, un appareil à soufflé en réalité, c’est un mets d’une grande légèreté à base d’ingrédients à la portée de toutes les bourses. Et en dessert la fameuse flognarde des privations de la guerre, que Colette a popularisée auprès des femmes pour faire face aux pénuries. Il faut trois fois rien : farine, œuf, lait, pommes, un rien de sucre pour caraméliser cette grosse crêpe roborative mais irrésistible. Cette petite couche de sucre croustillante, nous en raffolons tous les trois. On est certes loin du Grand Véfour ou du menu Goncourt de chez Drouant, du homard de l’une et du turbot de l’autre, mais il y a un temps pour la haute gastronomie et un temps pour la cuisine paysanne. Souvenir d’enfance, recette de tresse chapardeuse – sa couleuvre de cheveux – au verger ou flânerie gourmande de vigneronne de la Treille-Muscate, le repas s’accompagne d’un bon vin, de Bourgogne bien sûr. Aujourd’hui Colette me baptise au Nuits-Saint-Georges, une première ! Tu penses, je n’ai pas les moyen de me payer un tel cru, moi. Mais elle connaît tellement de monde partout, et tant de bons vignerons. Jean ne se contentera d’eau minérale aujourd’hui, il ne laissera pas sa part au chat (de son amie). Plus tard dans la soirée, il nous préparera un cocktail au pifomètre, qu’il accompagnera d’un cigare, une esquisse au trait, un portrait minute de Colette à mes côtés pour nous immortaliser. Je me regarderai alors comme une autre elle, plus étroite, discrète, je tiendrais dans son mouchoir.
J’aimerais comme elle cultiver sa pugnacité, trouver le chic suprême du savoir-décliner. Arraisonner comme elle la souffrance et la vieillesse. Pour m’encourager, elle me dit que je ne dois pas perdre le goût de me parer, de me maquiller, c’est autre façon de résister. Tu sais, je n’ai pas encore rencontré une femme de cinquante ans qui fût découragée, ni une sexagénaire neurasthénique. Jean écoute d’une oreille distraite ces conseils féminins. Dilettante esthète entonne Satie du bout de ses lèvres fumeuses. J’aimerais n’avoir comme eux deux ni domaines interdits ni routes brouillées ni seuils effacés.
Perle Vallens
(écrit durant les 40 jours d’été 2024 du Tiers Livre de François Bon)
Il n’y a pas de commencement précis, il y a des faits, des anecdotes, des péripéties. Tout se replie dans l’histoire.
Il y a une mère et son fils, aujourd’hui seuls. Ils vivent ensemble. Il n’y a pas de père. En tout cas présent avec eux. Il y a eu un père sans doute un jour mais quand ?
Ce qu’on sait. Ils vivent dans un petit appartement, un petit immeuble dans une rue en périphérie d’une petite ville gardoise. Une ville de taureaux et de soleil, de chevaux et de férias. Elle vit du tourisme, cette petite ville, et la mère travaille précisément à l’office de tourisme de la petite vile gardoise.
Il se dit qu’elle aurait vécu en dehors de la ville, au milieu des champs. C’est ce qu’il se dit, sans que personne n’en sache davantage. On peut imaginer le mouvement des hautes herbes agitées par le vent, un mouvement continu, ralenti ou vif selon les jours, un mouvement qu’on ne peut inverser dans le flux de l’histoire, dans celui de la vie. Chaque tige qui se balance en est l’illustration infime, chaque fourmi est un personnage de l’existence de cette mère et de son fils, chaque détail microscopique, chaque molécule le surgissement invisible, chaque être unicellulaire en modifie l’équilibre, l’avènement des épisodes, chaque événement s’enchaîne selon une logique qui échappe au commun. Comment pourrait-il en être autrement ?
L’enfant est né le 2 janvier 1918 comme en atteste le livret de famille. Il n’a pas été reconnu par le père. Il porte le nom de la mère. Il porte son sourire et son regard bleu. Il a vécu son enfance dans ce coin de France méridionale, où les autres parlent avec un accent hérité des grands-parents plus que des parents. Ça chante et sonne dans les frémissements de cigales et de pétanque. C’est ce que disent les Parisiens qui passent à l’office de tourisme pour prendre leurs renseignements sur les événements locaux et les festivités d’été. Mais de loin, la vague banlieusarde, la parentèle de la mère, vaguement dédaigneuse de cette exilée provinciale, mésestime l’absence paternelle, inimaginable.
Elle aurait pu faire quelque chose de sa vie. Elle aurait pu être quelqu’un, une personne importante. Elle aurait pu avoir une vraie carrière. Au lieu de ça, elle est devenue mère. Voilà aussi ce qu’il se disent. La sœur est chef d’entreprise, la cousine est professeur d’université, alors forcément, elle, dans sa bourgade du sud, dénote, détonne et explosive contrefaçon des possibilités d’expansion, des avènements féministes. Quelle sens des priorités ! Elle serait désespérante si l’on avait pas autant pitié.
L’enfant va à l’école communale, mixte, mêlée, que la République entend comme inclusive. Toutes nationalités, tous sexes, voilà qui est un bon début dans la vie. La mère partage cet avis du plus grand nombre. La mère est sereine, voit l’avenir de son enfant comme meilleur que le sien. A peine entré en CP, il sait déchiffrer mieux que personne son nom et son prénom, Roche, Thomas. Mais sa généalogie à demi ignorée. L’enfant sans père s’en contrefiche si ce n’est les questionnements des autres enfants auxquels il ne répond jamais. C’est forcé, il ne sait pas.
La mère n’a rien d’autre que lui, le fils est tout, elle n’a que lui. C’est une lourde charge, dit-on, seule avec enfant. Ça revient à dire, seule. Car un enfant n’est pas tenu comme réelle compagnie, mais charge mentale. Comment fait-elle ? On lui laisse entendre qu’elle ne peut y parvenir seule, qu’il faudrait un homme, comprend-elle, un homme. Parfois elle lit sur son smartphone, « Vous avez atteint votre limite » et elle le prend pour elle personnellement.
Le père était-il fou pour avoir abandonné son fils ? Il est aujourd’hui ce fantôme qui hante les nuits de l’enfant, une silhouette dans l’ombre, une forme floue, lointaine, auquel il ne s’est pas encore identifié, auquel il n’est pas apparenté. Il s’encourage. Il espère lointainement être le fils de sa mère mais aussi de son père. Comment faire ? L’enfant s’engouffre dans un récit sans borne, un récit imaginaire qu’il enjolive à mesure des jours. Le père mal défini s’illustre pourtant de haute lutte, super-héros peut-être, figure stylée, hors pair.
La nuit, l’enfant rêve parfois du père. Au réveil, il se révèle seul, sa mère à son chevet, sa mère et le bol de lait, les céréales molles, la saveur trop sucrée pour un éveil franc, le sucre c’est bon pour se rendormir, pour rester devant la télé, la cuillère à soupe trop douce pour sectionner la bouche, pour faire avouer les vérités. L’enfant complaisamment s’oublie devant un dessin animé, plonge la cuillère trop sucrée, chasse une mouche, porte à la bouche le non-souvenir du père, digère le nom de la mère devenu le sien, entre une poussée de pré-molaire qui le fait saigner. Les dimanches matins ne sont pas assez tendres.
La date de naissance ne coïncide pas avec l’humeur, avec le caractère de l’enfant, dit la femme. Elle tire une carte et sa moue désigne le non respect des valeurs, de la suite à donner. L’enfant devrait être comme ci ou comme ça, alors pourquoi les cartes disent-elles l’inverse. La mère se désempare, se déleste de ses superstitions car comment ferait-elle sinon ? La mère veut juste qu’il grandisse à l’abri du besoin et des qu’en-dira-t-on, en dehors des idées que les autres se font d’elle et de lui. Idées préjudiciables, se dit-elle.
L’élever, lui apporter la juste dose de nourriture et d’amour maternel. Ni trop, ni trop peu. A sa mesure. Ce qu’elle sait être capable de donner sans décevoir. Décevra-t-elle ? Comme elle a pensé décevoir celui qui est parti. Craindre le désamour du fils comme celui du père. Allure de chatte en retrait, laisser lâche le lien et libre d’aller l’enfant, mais reste la présence, attentionnée, attentive, une surveillance animale, une complicité sans contention, une confiance de mère, non d’amie, sans sévérité, d’une justesse qui se dit reconnaissance.
Ce que disent les voisins ? Un fils bien élevé mais un peu sauvage. Une mère isolée, taiseuse, mais sans histoire, d’une discrétion qui confine à la disparition. Personne ne trouve à s’en plaindre. Nous comme eux, moins que quiconque, qui méconnaît l’histoire de la fuite ou de l’absence. Zéro père, qui trouverait à médire ? Ici, personne. On les laisse tranquille. Changement de mœurs et de société, vous comprenez, aujourd’hui n’est pas comme hier, ça se fait d’élever son enfant seule, rien de répréhensible à ça.
Il y a quelque mois, on au vu roder un homme, on l’a vu zoner aux alentours. Il a fini par rencontrer la mère, il y a eu discussion âpre, il y a eu heurts, il y a eu cris. Et le fils, de loin qui se demandait qui était cet homme avec qui sa mère se disputait. Elle a dit, rien, personne, un ami. Qui n’est plus un ami a pensé l’enfant. Puis il est retourné jouer dans sa chambre. L’insouciance est une couverture polaire qui tient chaud aux genoux écorchés.
Horizon ocre rougeoyant, ocre de lave sous les pieds, ocre perlé de sueur, ocre cassant de fémur, ocre bien ou mal manipulé, ocre vertébral. Descente horizontale. Une seule ligne, n’en choisir qu’une seule, la tenir. Prise la ligne pour seul horizon. Creuser. La foulée décisive, un cran plus loin. Cri du souffle, se perpétue dans l’ocre rouge de la piste. Persistance du cri dans les tendons, loin la tessiture dans les fibres, le feu de la foulée. Ocre le cri. Ocre morsure de la piste. L’à peu près musculaire. Crissement de la chaussure en dérapage, déplier, déployer à hauteur d’épaule, délester la fatigue, la faire glisser. La faire ramper dessous. Arpenter plus longues distances sans crainte de l’ocre. L’enjambement, la jointure. Il faut savoir sauter. Se dessine un essaim dans l’air. Un essaim de poussière qui se respire aux pieds. Le tracé comme l’empreinte. Sur la piste se dessine une prière. Égrener rosaire sableux, ses graines d’ocre. Graines de fièvre où pousse la passion et les médailles. L’œil boit son ocre et rêve, aplanit l’obstacle. L’œil erre et respire. Air d’ocre, opaque, qui claque les poumons comme une voile. Vent accélérateur de particules d’ocre. Dans l’air, l’odeur des victoires. Alentours de carrières de verdure. Visages de pierre. L’ocre aussi sait sourire.
Perle Vallens
Ecrit durant « l’anthologie d’été-40 jours » du tiers livre, sur consignes d’écriture proposées par François Bon