atelier Laura Vazquez·écriture·photo n&b·poésie

La terre tremble

Ecoutez
C’est la terre
qui tremble et craque
C’est l’écorce terrestre
qui rompt se morcelle se détache
C’est la carcasse décentrée folle
qui s’ébranle et s’engouffre
C’est la masse considérable
qui s’éventre brusquement arrachée à elle-même
par on ne sait quelle force centrifuge
C’est l’effondrement de falaises infranchissables
qui se brisent sous leur propre poids
C’est la partie centrale des glaciers
qui se fracture leur fonte progressive
où le sérac s’écroule
C’est le fracas des corps solides
qui s’entrechoquent
corps devenus mous sans forme
devenus flottement dans l’onde disloquée du monde
C’est l’abîme insalubre d’ombres instables
qui dévore et avale toute chose
C’est l’éclat rauque et métallique
qui foudroie la peau grasse et douce et souple de la terre ensanglantée
C’est la chair vive défaite ravalée au rang de cadavre
qui nourrit la terre et s’en nourrit
C’est la trace des blessures la couche crevassée
qui découpe cicatrices le long des fissures
tant de membres amputés qui finissent par repousser
au rythme d’une course comme une prière
que rien ne parvient à terrasser
Perle Vallens

atelier Tiers Livre·écriture·prose

Enfance guérandaise

Crédit Denis PILLET, photographe, Conseil Général Loire-Atlantique

On part en colo. On prend le train sans nos parents. Pour certains c’est la première fois. Nous avons un wagon entier. On prend nos aises, on allonge nos jambes.
Par la fenêtre, les paysages défilent. Fumées de cigarette. C’est déjà une transgression. Ça sent l’aventure.
A l’arrivée, l’air a une odeur différente, fantasmée d’embruns. Il sent les vacances. Et la liberté.


D’abord il y a le bâtiment principal. Un manoir mais on dit château. Et puis, quatre ensembles dispersés. Des chalets. Des chambres non mixtes de trois ou quatre lits. Pas de dortoirs. Une vaste salle à vivre, à la fois salle de jeux, de chant, de discussion. Le réfectoire, c’est au château.
Avant le dîner, on assiste à des représentations, des saynètes. Deux personnes grimées, une fillette et un mono. Ils dansent ou disent un dialogue. Ils descendent de la lune. Elle a des yeux bleus, mélancoliques dans la lumière rasante du soir.
La joie revient quand on se met à table. On parle, on rit. La joie revient toujours. La joie, couleur de crépuscule, ce feu dans le ciel d’été. On ne craint jamais de se coucher avec une joie pareille.


Le goûter, on le prend en extérieur, en pleine nature. Pain et chocolat à croquer ou pain et confiture. Simple, parfait pour affamés.
Il y a des guêpes partout. On apprend à les piéger. On apprend à les observer. Et puis lézards. Et puis chauve-souris, une s’est prise dans ses cheveux à elle. Elle crie pleurniche. Ses cheveux roux, bouclés, elle croit qu’on va être obligé de les lui couper.
On suit les criquets et les sauterelles, les coccinelles, on leur court après en plein champ. Des herbes hautes jusqu’aux genoux. Une marée verte. S’y rouler ou y gambader. On est des animaux, nous aussi.


Ce qu’on préfère ce sont les spectacles. Ceux des monos. Ou ceux qu’on fait soi-même. Le préféré, la sorcière de la rue Mouffetard. Le placard à balais, la sorcière-grenouille, tout un bestiaire pour nourrir notre imaginaire d’enfance. Le petit garçon du conte est un barbu à lunettes. Au retour, j’achète le livre. L’histoire restée intacte.
On organise des jeux, des parcours, des chasses au trésor. Il y a des rubans à suivre dans les arbres. Des repères, des indices à deviner. Ici, on tourne. Là, on résout une énigme, on trouve un code secret. A la fin on gagne. Même quand on ne gagne pas, on gagne toujours quand même.
On fait du macramé, de la pyrogravure, des pompons en laine. Tant de possibilités insoupçonnées. Presque de la magie. Ce qui naît de nos mains est insensé. Nos mains ont une vie propre. Elles dansent. L’enfance est une vie dansée.

Perle Vallens

(Paragraphes avec Leslie Kaplan)

écriture·Mater Atelier·photo couleur·poésie·prose

Nuit, nous

La nuit déployée lente aile battante
lente de souffle lent de silences contenus de nécessaires ardeurs tues
la nuit ses caresses incertaines dont on ne sait si douce ou mordante
si nous couvre ou nous rejette
dans nos incertitudes
la nuit chasse nos vêtures nous met à nu tellement fragiles
tellement faillibles mal définis ou nourrissons
avant renaissance
la nuit vaste semble descendre et remonter des profondeurs
jusqu’au ventre remue reflue noire et dense
vers l’ossature
la nuit nous brûle ou fait-elle semblant du moins nous consume
la nuit sans effroi mais le coeur gonflé
de percevoir tant de sons infimes microscopiques
la nuit acoustique ses basses fréquences et ses échos
nous tambourinent peau de vibrations
en résonance
la nuit nous danse
elle nous dessine de ses ombres
pas même un mot et tous les sens
en fusion ou en transe
la nuit est la nuit et nous la nuit
sous hypnose

La nuit n’est pas si noire qu’on le dit, elle n’est pas seulement obscurité et trouble, dans l’ombre on décèle si l’on plisse les yeux, une lumière qui décolle les cils, un à un

Perle Vallens

Atelier Mater avec Sandrine Cnudde

atelier Laura Vazquez·écriture·photo n&b·prose

Dans l’obscurité

C’est là, ici même. C’est là précisément. Peut-être s’éterniser. Là où. Un souffle, un rythme. On le ressent fort quand on y pénètre. Notre œil se fait caméra pour percer l’obscurité. Zoome avant, balaie, dans un long travelling horizontal, mesurant l’espace. Il ne s’agit pas de dénombrer la largeur, la longueur du lieu mais de se laisser porter, de le laisser jaillir à l’intérieur.

Ça bat au plus profond, ici, dans le ventre, en écho à la persistance rétinienne, en écho au silence teinté de parole du lieu. Car le lieu parle, n’en doutons pas. Il s’adresse à nous, il se confie. Sa voix caverneuse résonne en nous. Il se souvient. Il savoure l’échange. Nous nous imprégnons de son âge, de ses destinées, sa plénitude minérale, inatteignable, site immémorial et pourtant proche de nous. Avec lui, nous nous perdons dans la nuit des temps. Avec lui nous flottons et nos os claquent mais ce sont applaudissements.

Le lieu porte un visage inscrit dans son antre, dans ses creux. En surface nous sourit et nous sourions en retour. Il n’y a rien d’inquiétant dans son noir. Noir n’est pas noirceur. S’il l’est, noirceur n’est pas totale obscurité. Si elle l’est, obscurité n’est pas fatalement obscurantisme.

Perle Vallens

écriture·Inktober·photo couleur·poésie·prose

Inktober 2023 (fin)

26/10 enlever/supprimer 
Je balbutie mes rêves sans savoir vraiment 
s’il faut enlever ou ajouter des métaphores 
aux messages
s’il faut supprimer le flouté l’effet dansé qui ressemble un peu à la joie 
qui ressemble à la vie 
PV

27/10 bête
Cette bête féroce monstrueuse qui sommeille 
en moi
sait aussi miauler et te mangera dans la main 
pourvu que tu saches la dompter
sinon c’est elle qui te dévorera 
PV

28/10 scintiller 
L’œil braque 
le soleil ses faux fuyants 
le meilleur comme le pire 
ce qui scintille luit aussi bien qu’il aveugle 
PV

29/10 destruction massive 
Qui sait entendre le silence 
les traces décimées 
les fumées de phosphore
toutes armes de destruction
massive 
Qui sait où commence et où finit 
le principe d’auto-défense 
PV

30 se précipiter 
S’ouvrir la poitrine, y faire entrer le monde est ce geste chirurgical, précautionneux avec lequel on s’avance à découvert, on s’expose, on se met à nu pour faciliter la greffe. La part de l’autre entrée en soi. Ce qu’il faut c’est procéder lentement, sans se précipiter, avec l’assurance nécessaire, la confiance. Lier sans fuite ce moi à son alter ego. 
PV

31/10 feu
Au-delà du feu il y a encore du feu. Il y a la chaleur du feu, l’ombre du feu. Il y a les braises et les cendres. Il y a le souvenir du feu. Le souvenir du feu, c’est encore du feu.
PV

écriture·Inktober·photo n&b·poésie·prose

Inktober 2023 (5 par 5, 4)

21/10 chaînes
De toutes ces chaînes qui nous enferment
dont nous sommes prisonniers
les plus fermement closes sont celles
qui emprisonnent notre volonté
PV

22/10 rugueux 
La vieille peau usée rugueuse des mots
à répétition leur terre asséchée
aride leur sens déserté
par quelle parole nouvelle les remplacer
PV

23/10 céleste
Le mur d’en face est une faille céleste
le mur du fond s’efface sur sa propre fissure
s’ouvre sur une dimension passée
où ma figure s’encastre
PV

24/10 superficiel
Taire ses blessures même superficielles qui elles aussi percent, laissent voir, creusent comme les plus profondes, leurs galeries de fragilités que l’on souhaite garder cachées. Taire est subterfuge ou dissimulation, est surtout pudeur dis-tu. Taire et s’en tenir aux choses extérieures.
PV

25/10 dangereux
Tu sais que le désir qui te pousse est dangereux, que la vie même est dangereuse. Vivre c’est risquer, mais craindre de vivre c’est mourir à petit feu. La peur est une plante toxique aux ramifications vénéneuses, elle se plante en toi et t’empoisonne par lente paralysie.
PV

écriture·Inktober·photo n&b·poésie

Inktober 2023 (5 par 5, 4)

16/10 ange
j’aligne ange et homme
l’un vif l’autre frelaté
deux interchangeables
dans leurs floraisons
quid de leur envol
si l’un a les ailes coupées
PV
17/10 démon
quand les scrupules et la culpabilité
nous morcellent
l’esprit arraisonne
condamne à la brûlure
d’une infernale autoflagellation
je me demande : la honte est-elle toujours
du côté du démon
PV
 
18/10 selle
Quand la vie nous emporte
au grand galop
dis-moi ce qui nous maintient en selle
PV
 
19/10 charnu
Allongée mobile muette encore
dans la cavité buccale claque
et vient se coller
sa partie la plus charnue au palais
érectile pour énoncer : la langue 
PV
 
20/10 gel
Trop de paroles prises dans le gel
de la conscience de la consigne 
de la contrainte 
Trop d’injonctions qu’on s’injecte 
volontairement ou non dans la veine cave
et pourrissent le cœur jusqu’à la moelle
PV
écriture·Inktober·photo n&b·poésie

Inktober 2023 (5 par 5, 3)

11/10 errer
dans le crâne erre un lac
avec vie intégrée
remuante
avec vérité crue des organes
avec vue sur la chambre intérieure
rien de calme en somme
PV

12/10 épicé
inévitable silence
en ébullition
tenace dans ses frénésies
ses saturations de bouches
ses fébrilités épicées
décisives
PV

13/10 montée
il y a dans l’entêtement à désirer une
vanne rétive que l’on ouvre contre son gré
une vérité caduque qui nous enivre
et provoque la montée des eaux
PV

14/10 château
la langue bée devant le manque
tour tronquée du château
dont les douves jadis pleines
sont aujourd’hui exangues
PV

15/10 poignard
ses croyances sur parole
sont amputations au poignard
ce moignon replié sous l’os hagard
hésitant du pied
PV

atelier Laura Vazquez·écriture·photo couleur·prose

Comment devenir un athlète oral ?

Tout le monde le sait, la langue est un muscle. Nous préconisons une approche originale pour la travailler, un entraînement hybride. Il s’agit d’alterner des phases intensives et d’autres plus douces, d’endurance, avant celle de récupération.

D’abord, il faut échauffer, tendre et relâcher, la tirer, la soulever, la soupeser, tirer à nouveau dessus pour l’assouplir.

Quand la langue est prête, on peut commencer les premiers exercices. On prononce sans effort des mots faciles, sans grande signification, des mots anodins, indéfinis.

Puis, vous passerez à l’étape supérieure. Vous devez toujours et avant tout penser au phrasé, au niveau sonore, à bien faire tinter les voyelle, bien poser les consonnes. Pensez aussi à interpréter la ponctuation, parfois même, chantez-la.

L’accélération requiert une force cardiaque pour articuler les mots compliqués ou ceux qui engagent. Attention de ne pas vous laisser submerger par l’émotion des mots. Certains sont véritablement traîtres, ils nous terrassent avant même de les énoncer. Certains mots nous assassinent. Pourtant, il faut s’accrocher et les dire tout de même. De plus en plus fort, de plus en plus vite pour les faire entrer dans le cœur à coup de langue. Il faut que la langue joue les mots, qu’elle les crie si besoin, qu’elle fouette les mots, jusqu’au sang.

Dans une seconde phase, il faut enchaîner des mots, des mots, des mots, ventiler, inspirer, des mots, des mots, des mots, maîtriser l’allure, la diction, le souffle, des mots, des mots, marathonez un peu, cela fait du bien à la langue

A la fin, on laissera retomber le rythme, l’énergie, la douleur ressentie, lentement, sans pression, en respirant profondément, jusqu’à ce que la langue se relâche totalement, qu’elle reprenne une position normale dans la bouche, positionnée au repos, contre le palais. Alors seulement, le silence pourra réinvestir la place.

A la fin, tous les organes auront retrouvé le calme, au niveau le plus bas, d’avant l’entraînement.
Perle Vallens