Rien ne frotte Aucune étincelle d’aucun silex aucune flamme ne naît des braises déjà soufflées Le feu est là quelque part mais ne se réveille pas pour faire brûler et ce qui ne brûle pas s’éteint
Rien ne murmure rien ne chante la voix a disparu la bouche de la voix a disparu le visage de la bouche de la voix a disparu Il n’y a plus de vent assez fort pour la porter
Il n’y a plus de marée pour me nourrir plus de lumière pour me guider dans l’horizon plus de montagnes à escalader tout est plat à perte de vue
Il n’y a plus de chemin où poser mes pas la route prévue a été coupée chercher revient à ne pas trouver se pencher dans le vide revient à tomber
Ecoutez C’est la terre qui tremble et craque C’est l’écorce terrestre qui rompt se morcelle se détache C’est la carcasse décentrée folle qui s’ébranle et s’engouffre C’est la masse considérable qui s’éventre brusquement arrachée à elle-même par on ne sait quelle force centrifuge C’est l’effondrement de falaises infranchissables qui se brisent sous leur propre poids C’est la partie centrale des glaciers qui se fracture leur fonte progressive où le sérac s’écroule C’est le fracas des corps solides qui s’entrechoquent corps devenus mous sans forme devenus flottement dans l’onde disloquée du monde C’est l’abîme insalubre d’ombres instables qui dévore et avale toute chose C’est l’éclat rauque et métallique qui foudroie la peau grasse et douce et souple de la terre ensanglantée C’est la chair vive défaite ravalée au rang de cadavre qui nourrit la terre et s’en nourrit C’est la trace des blessures la couche crevassée qui découpe cicatrices le long des fissures tant de membres amputés qui finissent par repousser au rythme d’une course comme une prière que rien ne parvient à terrasser Perle Vallens
Crédit Denis PILLET, photographe, Conseil Général Loire-Atlantique
On part en colo. On prend le train sans nos parents. Pour certains c’est la première fois. Nous avons un wagon entier. On prend nos aises, on allonge nos jambes. Par la fenêtre, les paysages défilent. Fumées de cigarette. C’est déjà une transgression. Ça sent l’aventure. A l’arrivée, l’air a une odeur différente, fantasmée d’embruns. Il sent les vacances. Et la liberté.
D’abord il y a le bâtiment principal. Un manoir mais on dit château. Et puis, quatre ensembles dispersés. Des chalets. Des chambres non mixtes de trois ou quatre lits. Pas de dortoirs. Une vaste salle à vivre, à la fois salle de jeux, de chant, de discussion. Le réfectoire, c’est au château. Avant le dîner, on assiste à des représentations, des saynètes. Deux personnes grimées, une fillette et un mono. Ils dansent ou disent un dialogue. Ils descendent de la lune. Elle a des yeux bleus, mélancoliques dans la lumière rasante du soir. La joie revient quand on se met à table. On parle, on rit. La joie revient toujours. La joie, couleur de crépuscule, ce feu dans le ciel d’été. On ne craint jamais de se coucher avec une joie pareille.
Le goûter, on le prend en extérieur, en pleine nature. Pain et chocolat à croquer ou pain et confiture. Simple, parfait pour affamés. Il y a des guêpes partout. On apprend à les piéger. On apprend à les observer. Et puis lézards. Et puis chauve-souris, une s’est prise dans ses cheveux à elle. Elle crie pleurniche. Ses cheveux roux, bouclés, elle croit qu’on va être obligé de les lui couper. On suit les criquets et les sauterelles, les coccinelles, on leur court après en plein champ. Des herbes hautes jusqu’aux genoux. Une marée verte. S’y rouler ou y gambader. On est des animaux, nous aussi.
Ce qu’on préfère ce sont les spectacles. Ceux des monos. Ou ceux qu’on fait soi-même. Le préféré, la sorcière de la rue Mouffetard. Le placard à balais, la sorcière-grenouille, tout un bestiaire pour nourrir notre imaginaire d’enfance. Le petit garçon du conte est un barbu à lunettes. Au retour, j’achète le livre. L’histoire restée intacte. On organise des jeux, des parcours, des chasses au trésor. Il y a des rubans à suivre dans les arbres. Des repères, des indices à deviner. Ici, on tourne. Là, on résout une énigme, on trouve un code secret. A la fin on gagne. Même quand on ne gagne pas, on gagne toujours quand même. On fait du macramé, de la pyrogravure, des pompons en laine. Tant de possibilités insoupçonnées. Presque de la magie. Ce qui naît de nos mains est insensé. Nos mains ont une vie propre. Elles dansent. L’enfance est une vie dansée.
La nuit déployée lente aile battante lente de souffle lent de silences contenus de nécessaires ardeurs tues la nuit ses caresses incertaines dont on ne sait si douce ou mordante si nous couvre ou nous rejette dans nos incertitudes la nuit chasse nos vêtures nous met à nu tellement fragiles tellement faillibles mal définis ou nourrissons avant renaissance la nuit vaste semble descendre et remonter des profondeurs jusqu’au ventre remue reflue noire et dense vers l’ossature la nuit nous brûle ou fait-elle semblant du moins nous consume la nuit sans effroi mais le coeur gonflé de percevoir tant de sons infimes microscopiques la nuit acoustique ses basses fréquences et ses échos nous tambourinent peau de vibrations en résonance la nuit nous danse elle nous dessine de ses ombres pas même un mot et tous les sens en fusion ou en transe la nuit est la nuit et nous la nuit sous hypnose
La nuit n’est pas si noire qu’on le dit, elle n’est pas seulement obscurité et trouble, dans l’ombre on décèle si l’on plisse les yeux, une lumière qui décolle les cils, un à un
C’est là, ici même. C’est là précisément. Peut-être s’éterniser. Là où. Un souffle, un rythme. On le ressent fort quand on y pénètre. Notre œil se fait caméra pour percer l’obscurité. Zoome avant, balaie, dans un long travelling horizontal, mesurant l’espace. Il ne s’agit pas de dénombrer la largeur, la longueur du lieu mais de se laisser porter, de le laisser jaillir à l’intérieur.
Ça bat au plus profond, ici, dans le ventre, en écho à la persistance rétinienne, en écho au silence teinté de parole du lieu. Car le lieu parle, n’en doutons pas. Il s’adresse à nous, il se confie. Sa voix caverneuse résonne en nous. Il se souvient. Il savoure l’échange. Nous nous imprégnons de son âge, de ses destinées, sa plénitude minérale, inatteignable, site immémorial et pourtant proche de nous. Avec lui, nous nous perdons dans la nuit des temps. Avec lui nous flottons et nos os claquent mais ce sont applaudissements.
Le lieu porte un visage inscrit dans son antre, dans ses creux. En surface nous sourit et nous sourions en retour. Il n’y a rien d’inquiétant dans son noir. Noir n’est pas noirceur. S’il l’est, noirceur n’est pas totale obscurité. Si elle l’est, obscurité n’est pas fatalement obscurantisme.
26/10 enlever/supprimer Je balbutie mes rêves sans savoir vraiment s’il faut enlever ou ajouter des métaphores aux messages s’il faut supprimer le flouté l’effet dansé qui ressemble un peu à la joie qui ressemble à la vie PV
27/10 bête Cette bête féroce monstrueuse qui sommeille en moi sait aussi miauler et te mangera dans la main pourvu que tu saches la dompter sinon c’est elle qui te dévorera PV
28/10 scintiller L’œil braque le soleil ses faux fuyants le meilleur comme le pire ce qui scintille luit aussi bien qu’il aveugle PV
29/10 destruction massive Qui sait entendre le silence les traces décimées les fumées de phosphore toutes armes de destruction massive Qui sait où commence et où finit le principe d’auto-défense PV
30 se précipiter S’ouvrir la poitrine, y faire entrer le monde est ce geste chirurgical, précautionneux avec lequel on s’avance à découvert, on s’expose, on se met à nu pour faciliter la greffe. La part de l’autre entrée en soi. Ce qu’il faut c’est procéder lentement, sans se précipiter, avec l’assurance nécessaire, la confiance. Lier sans fuite ce moi à son alter ego. PV
31/10 feu Au-delà du feu il y a encore du feu. Il y a la chaleur du feu, l’ombre du feu. Il y a les braises et les cendres. Il y a le souvenir du feu. Le souvenir du feu, c’est encore du feu. PV
21/10 chaînes De toutes ces chaînes qui nous enferment dont nous sommes prisonniers les plus fermement closes sont celles qui emprisonnent notre volonté PV
22/10 rugueux La vieille peau usée rugueuse des mots à répétition leur terre asséchée aride leur sens déserté par quelle parole nouvelle les remplacer PV
23/10 céleste Le mur d’en face est une faille céleste le mur du fond s’efface sur sa propre fissure s’ouvre sur une dimension passée où ma figure s’encastre PV
24/10 superficiel Taire ses blessures même superficielles qui elles aussi percent, laissent voir, creusent comme les plus profondes, leurs galeries de fragilités que l’on souhaite garder cachées. Taire est subterfuge ou dissimulation, est surtout pudeur dis-tu. Taire et s’en tenir aux choses extérieures. PV
25/10 dangereux Tu sais que le désir qui te pousse est dangereux, que la vie même est dangereuse. Vivre c’est risquer, mais craindre de vivre c’est mourir à petit feu. La peur est une plante toxique aux ramifications vénéneuses, elle se plante en toi et t’empoisonne par lente paralysie. PV