écriture·Emotion·poésie

No bra

amazone

Elle ne pleure pas devant la façade ajourée du bois blond. Elle se sent dure mais vide, autant que le semainier qui vomit peu à peu sa lingerie du dimanche, premier tiroir du haut. Elle sort toutes ses dentelles inutiles, celles qu’elle ne portera plus.
Elle ne s’était jamais posé la question avant. Elle se demande s’il existe des chemises pour manchots ou des pantalons pour unijambiste. Et les chaussures, ça ne se vend pas à l’unité. On fait quoi de la seconde, celle du pied absent ? Il n’existe probablement pas non plus de soutien-gorge pour son unique sein. Il faudrait en fabriquer un sur mesure, un harnais d’amazone. Ou un soutif de pirate, en bois, une armature massive, un globe de guerrière.
Evidemment, on lui a proposé une prothèse, du silicone qui l’habillerait, un genre de vêtement intérieur, un truc sous-cutané qui couvrirait ses chairs dévorées. Ca la dégoûte, l’idée de cet implant tout mou, gluant, cette poche pleine de gel incolore, inodore. Cela lui fait l’effet d’une balle, une baudruche qu’on inoculerait. Elle a l’impression que cela va gonfler puis exploser, que cela va couler en elle, se répandre, l’envahir, la déborder, la noyer. Elle imagine que cela va glisser, se déplacer dans son corps, un alien sous la peau plissée.
Elle préfère rester comme elle est, plate à droite, barrée d’une grande cicatrice comme un clin d’oeil belliqueux. Elle est à moitié androgyne, femme asymétrique plus qu’incomplète, femme à temps plus que plein, à pleine main, à pleine vie. Elle se drape de courage et d’énergie pour continuer à avancer et se battre, gonflant ses bras et sa fragilité, à défaut de bra. Et chasser cette masse sournoise, la claque étoilée qui laisse sa trace en queue de comète, astre sombre en éclipse de sein.
Elle a troqué son soutien-gorge contre une perruque. Ca la couvre, ça lui tient chaud mais elle est nue, à perpétuité.
©Perle Vallens

Emotion·poésie

Sauer Wind

reflet lac

N’être qu’un reflet flou sur une onde molle
N’être qu’un scintillement en plein jour
N’être qu’une gouttelette au milieu d’un lac
N’être qu’un murmure entendu au loin
N’être qu’une musique qui s’éteint trop vite
N’être qu’un souffle éphémère entre des lèvres closes
N’être que des mots perdus entre les phrases
N’être que le souvenir pâle des plaisirs passés
N’être qu’une brise dans le feuillage bruissant
N’être que du vent suspendu à l’attente
à l’oubli du miel, à l’armée des rêves
Rien qu’une mélancolie qui balance dans les arbres
©Perle Vallens

écriture·Emotion·poésie·Revue littéraire & fanzine

« Des gants » et « Rien ni personne » dans Revue Métèque

RM7

Revue Métèque, der de der. Rebaptisée « Bévue » pour l’occasion, une pirouette, un salut, chapeau ôté, de son créateur Jean-François Dalle. La revue littéraire au ton et à l’image décalés, présentation et maquette soignés, s’arrête, hélas.
Après un premier poème, « Résiliée » dans RM5, JFD a sélectionné « Des gants, pour quoi faire » et « Rien ni personne », accolé au Dead Man de Jim Jarmush, excusez du peu. On retrouve dans ce RM7 des pattes talentueuses comme JFD himself, Antonella Porcelluzi, Bobby Sam Sainclair, Marc Guimot, Jane Agou, Fabien Drouet…
La revue s’aquiert ici.

Emotion·nature·poésie

Sanguine

vigne sang

Au loin, d’âpres arpents dénudés se teintent d’ocre sous le brouillon de nuages brunis.
La vigne brûle du sang de novembre, dévorée de chancre et d’or. Les arabesques vitrifiées s’accrochent en veines courbes, en lignes brisées, saillies en fuite à l’assaut du ciel. Asséchées les baies flétries de sucre, gangrénées de pourriture grise crèvent de l’ardeur perdue, du dernier souffle de l’été.
©Perle Vallens

Emotion·Erotisme·poésie

Grand chiffonnage

ENCHEVËTREMENT

Elle, une étendue d’herbes sauvages
un grand champ brut entre jachère et brûlot
une terre perméable labourée à rebours
une friche oubliée blottie sous le ciel
d’où un paysage englouti émerge
là, juste sous l’épiderme
palpite un souffle long
Une forêt sous peau folâtre
l’afflux de l’onde qui chante
chute la pupille loin ployée
dans un regard se noie
Creuser encore et atteindre
l’or et le feu
l’eau et la lumière
Il suffirait de bêcher un peu…
©Perle Vallens

Emotion·Erotisme·poésie

Soif

soif

Boire jusqu’à la lie, boire jusqu’à plus soif
Boire d’un trait sans s’arrêter de respirer
Boire à perdre haleine, à vendre sa chair
Boire l’ombre et la lumière, à même le puits
Boire le pur et l’impur, les brisures et les pleurs
Boire tous les fluides et y dissoudre les doutes
Boire à tous les sillons de tous ses chemins
Boire à devenir ivre et y perdre le mien
Boire comme on crève l’outre de ses nuages
Boire à même la source de toutes ses fontaines
Boire à lire trouble sur les lignes de sa peau
Boire à voir double dans un relevé de paupière
Boire à petit feu et brûler mes veines de ses eaux
Boire pour réchauffer les mains, le corps et la peine
Boire le poison, l’abîme, boire hier et demain
Boire jusqu’à la dernière goutte, le dernier soupir
Boire comme si la vie en dépendait de crainte de mourir
de soif
©Perle Vallens

Emotion·poésie

Oreiller

oreiller

Hier, j’ai posé ma tête sur le ciel. Une étoffe de blanc et de silence. Un ciel qui souffle des mots d’écume pour faire mousser l’envie. Un ciel semé de graines pour faire pousser les vœux. Un ciel pour faire s’envoler la suie et dissoudre les ombres noircies d’humeurs, lourdes de plomb liquide. Un ciel qui inonde les mensonges et les stupeurs. Un ciel qui résiste aux effondrements. Un ciel qui échaffaude des digues, qui érige les joies simples, qui mouille de vin les larmes assoiffées.
J’ignore si le ciel entend mes souhaits, mes soupirs muets, s’ils sont perdus dans les nuées, s’ils s’exhaucent dans l’exil des nuages, s’ils s’évaporent dans leur sillage fébrile, si le vent les réduit en pluie, en poussière, en prix à payer, plus loin, plus tard.
Hier, j’ai posé ma tête sur le ciel, sans trouver le sommeil.
©Perle Vallens

Actualité·Emotion·poésie·Revue littéraire & fanzine

Fissure

fissurePV

Hier, j’étais lovée dans un rêve qui durait et durait. Cela faisait des compresses enveloppantes, des envolées de douceur, un bandage velouté tout autour. C’était chaud, rassurant. Une bulle d’air, légère. Il me semblait flotter, loin de tout, loin du monde, loin de moi.
Hier, en plein rêve, j’ai pactisé avec la réalité, une claque qui te décolle, froide, nette, sans bavure, ni trace. Et la bulle d’air a crevé.
©Perle Vallens

paru dans Revue Méninge #13 « Pacifier ».