photo couleur·poésie

Corps de fougère

Comment dans l’intonation du poème retrouver
le rythme de la rivière et le tempo de son écoulement
le vibrato du vent qui souffle sans voyelle
par rafales
sans reprendre sa respiration et déglutit
un air tout gorgé d’été et de sève
de celle qu’on pensait asséchée
au fond des vallées encaissées
et des veines
lit laissé à sec et fluides évaporés
de la sueur coule encore
dans le creux des collines provençales
jusque sur mon corps de fougère

Perle Vallens

#100 jours d’écriture/jour 32

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Aux cernes de l’arbre

Plonger dans le fantasme de l’origine, à la racine, lignes courbes, sinueuses des généalogies, y chercher le rameau porteur comme la branche morte ou la pourrie, se demander de quelle souche l’on provient, de quel bois on est fait. Je compte les secrets comme les cernes sur le tronc, j’y discerne les césures et les erreurs, les pardons à mâcher comme boule de papier. Je mâchonne les histoires de famille, les affabulations à digérer, tout ce qu’il me reste sur le coeur. Je regarde les lignes de ma paume les veines de l’arbre, j’y verrais des signes et ce ne serait que pure invention. 

Perle Vallens

*100 jours d’écriture/jour 8 (jours précédents sur les réseaux sociaux seulement)

atelier Tiers Livre·écriture·photo couleur·photo n&b·poésie·prose

Ces moments-là

Moment mal défini, un peu trop flou pour dire quelque chose d’affirmatif. Moment qu’on n’ose se remémorer de peur de.

Moment de je d’avant, de vie larvée, moment qui se défile entre les mains, qu’on ne peut rattraper.

Moment de flottement, d’effondrement. Moment qui succombe comme un animal atteint, qu’on ne peut soigner parce qu’on n’y connaît rien en chimie, qu’il n’existe pas d’antidote. Moment mal soigné de carie dentaire, moment de mal de chien.

Moment éreinté, souffreteux. Moment de tréfonds, de feu qui dévore, de peau brûlée. Moment malformé de fœtus malade. Un moment malingre, mal habité de paysage éteint.

Défaut de moment, déficience, absence de moment, singularité du moment qui s’échappe, moment déficitaire comme mot manquant dans la bouche.

Moment ineffaçable quand bien même on voudrait, moment qu’on vomit, la salive et les glaires, et peut-être même l’estomac entier, moment biliaire de dégoût et de colère.

Moment de délivrance, d’arrachement de nos chaînes et de nos frustrations. Moment de marche longue et ancestrale à la recherche d’une pseudo liberté qu’on gagne par instant. Moment conquis de haute lutte contre nous-même.

Moment qui se défait à mesure qu’on y pense, qui se délite et se froisse, moment qu’on roule en boule dans un coin de mémoire, moment qui reviendra sans crier gare.

Moment de fond de poche et de cachette, de nuit à la belle et de pleine lune, de présence animale dans nos épidermes, de sang mêlés au couteau, de respirations lentes et de serments.

Moment chargé de sens cachés. Moment de secrets imprononcés, de silence qui nous tient captif.

Moment à étirer comme un fil de sucre de barbapapa, un moment dont on se lèche les doigts. Moment éthéré et pourtant sa consistance de plaisir en bouche, sa mâche et son goût de reviens-y.

Moment de retour en terre promise, de fils ou fille prodigue, moment de sacerdoce, de déclaration, moment de promesse qu’on se fait et qu’on fait aux autres sans forcément la tenir.

Moment farci de fête et de dinde même pas de Thanksgiving, pour autant moment de grâce. Moment de bougies d’anniversaire qui se soufflent trop vite, moment de gratitude qui gratte l’encolure et le sourire, qui frotte le rebord du visage. Moment de nez et d’oreilles qui happent le moment, moment de feu plus que d’artifices, moment de vérité et de joie, ce serait si simple pareil moment.

Moment qu’on souffle en vapeur sur la vitre, pour y dessiner prochain moment d’enfance retrouvée.

Moment de plein vent. Moment de pleine mer. Moment où la voile du corps se gonfle, moment à ne pas se noyer.

Moment de calme et de volupté qu’on étreint vraiment trop mal pour qu’il signifie quelque chose.

Moment chevalin à galoper plus fort, à mordre et être mordu, à fracasser de ses sabots tous les sentiers.

Perle Vallens

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Aller simple pour le rêve

projection vidéo au sol devant le Forum des images (Paris)

Au guichet tu achètes un billet simple pour
ce trajet vers l’inconnu qu’offre le rêve
des lieux abandonnés que tu ne sais nommer
font paysage unique et irréversible
ce passage à gué des limites sont infranchies depuis si longtemps
à ton œil versatile fleurit une sensation de déjà vu
dans le jamais dit du langage
l’oscillation persiste entre toujours et l’échafaudage d’un peut-être
qui expire le peu de véracité de l’image

Perle Vallens

(écrit le 20 mai dans le train ou la gare, je ne sais plus trop)

atelier Laura Vazquez·écriture·photo couleur·prose

Il y a (des souvenirs en pot)

Il y a les champs de vignes. Leur taille en vert et les vendanges, l’effort qui creuse le dos et noircit les mains, le sang qui coule, sucré, le lécher jusqu’aux tannins. Et les cailloux qu’on suce pour savoir ce que sera le vin. Je sais les insectes et les plantes à leurs pieds, moutarde et vesce, les lombrics et les scolopendres, sous galets roulés le sol sec, je sais que ce qui grouille donne vie. Tout ce que j’ai appris ici et qui traînait dans un coin de mon corps depuis longtemps.

Il y a les champs de coquelicots. Rouges à se rouler dedans, filles et mère, à mâchouiller un brin d’herbe, à chantonner dans le vent. A se vautrer sous les vrombissements butineurs, nuée d’insectes voletant autour de nous. A regarder le ciel entre deux nuages, à caresser de l’œil la colline d’en face et les fleurs de sureau. Glaner les unes et les autres, ces promesses printanières, le parfum qu’on fera glace, tout ce rouge mis en pot, ce sera pour garder un peu de lumière et de chaleur pour l’hiver.

Il y a le verger. Les fruits picorés dans l’arbre, les cerises pendues aux oreilles, les parties de cache-cache, football, tir à l’arc, équilibre et brouette, et s’écrouler en éclats de rire. C’est souffler sur les akènes du pissenlit et les faire s’envoler, comme bulles de savon. Leur enfance concentrée sur aire réduite, comme modèle vivant à retourner la terre à main nue, à observer les araignées dans les ronces et les escargots, glissant sur la paume, leur dépose avant course de vitesse et tentative de nourrissage. Les chats errants et les hérissons échoués dans cette prairie, fourrés à camouflage, buissons de vivaces où se berce mon cœur de mère.

Perle Vallens

atelier Laura Vazquez·photo couleur·poésie·prose

Briser les malédictions

Comme un chant d’oiseau je vous parle d’un territoire qui résiste aux déserts. J’ai cheminé et j’ai su les merveilles qui brisent les malédictions :

– le ciel si bleu qui baigne nos cheveux blanchis

– l’eau en transparence qui brossent nos membres éreintés

– l’espace agrandi de cuivre qui perce nos paupières closes

– le teint rosé de l’air qui frotte le désir à nos crânes désaxés

– les arbres qui ont poussé argenté dans nos yeux de brebis

– leurs feuilles qui dansent verdoyantes sur nos mains sans couleur

– les empreintes brunes qui caressent nos pieds emprisonnés

– les bruissements qui s’accrochent à nos oreilles trop grises

– les rayons d’or qui traversent nos lèvres de chaleur murmurée

toutes ces traces traversent nos cœurs d’utiles flèches, chassent l’amer de nos bouches, nous prolongent et la vie à nos corps ouvrent de nouveaux chemins