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Le chemin

Il me parle. Il me dit de toujours m’enfoncer plus loin, dans la morsure de l’air. J’ai confiance en lui, je le suis. Il m’apaise et me plie à sa direction sans que je me sente obligée de rien, ni de le suivre, ni de rebrousser. C’est chaotique et caillouteux mais je le suis. L’impression rampante de glisser, de flotter au-dessus. Je n’ai pas peur. C’est lui qui me fait ça, et le murmure de la rivière en contrebas, et le chant des pintades. L’eau devant, figée, me souffle le froid qu’il fait. Elle est encore gelée et, à l’endroit où sa surface se froisse, ça fait comme un sourire. Plus loin des feuilles d’érables jaunies tombent en tourbillons et le tapissent à mesure que je passe. Je m’arrête et je les regarde longuement. C’est un or hypnotique qui le pare et qui me fait continuer. Là, le chemin plonge et je déboule sur lui, sans me tordre la cheville. Ce qu’il me fait : me sentir vivante. Il génère une énergie qui s’était endormie depuis la veille. Il me régénère.

Je peux te suivre longtemps, je ne fatigue pas. Je contourne tes plaques de boue, tes flaques gelées mais c’est pour mieux coller à la sente, la plante de mes pieds à tes empierrements, la glaise qui macère sous tapis de feuilles, terre tassée-soulevée qui respire sous mes pas. L’espace délaissé par la mélancolie se charge d’humus et d’odeurs vivaces qui m’imprègnent, plus animale de te parcourir. Si tu es litière, je suis bête plus lourde de t’appartenir, pleine et renforcée. Dans l’appui, à même toi, je déroule ma bipédie comme si je progressais à quatre pattes, mon ventre à ton humide soleil, mes flancs à ta fente creusée, soulevée d’éclats de calcaire et tapissée, herbeuse, de glands et de pommes de pin. Bête parmi les bêtes, vois ce que tu fais de moi, griffes et poils, croquant le gel du matin.

Perle Vallens

(écrit avec les ateliers d’écriture de Laura Vazquez durant la résidence d’écriture au Quinson, à Francillon sur Roubion dans la Drôme)

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Résidence d’écriture Le Quinson

Aujourd’hui débute une résidence d’écriture dans la Drôme : le Quinson se trouve à Francillon-sur-Roubion au nord-est de Montélimar. Durant quinze jours, je travaillerai à l’essai poétique en cours : Les Insignifiantes. Il n’y aura peut-être pas de journal de résidence mais quelques points sur l’écriture, des images sur la nature environnante, des rencontres, des échanges, etc. A suivre…

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Les Insignifiantes, retour sur la lecture

C’était le 25 octobre à la librairie Orange bleue, lors du vernissage de l’exposition photographique Les Insignifiantes, qui est visible à la librairie, dans l’escalier, jusqu’à fin décembre. J’ai lu quelques extraits de l’essai poétique et photographique éponyme, qui est à la fois le projet du Master de création littéraire écopoétique d’Aix-Marseille et auquel sera consacrée une résidence d’écriture qui démarre ce lundi. Je vous en dis plus à ce sujet demain.
Voici un court montage du quart d’heure de lecture. J’en reposterai probablement plus tard.

Et ci-dessous des photos prises lors de l’installation de l’exposition fin septembre.

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Six pieds sous terre

D’une fente comme une plaie jamais cicatrisée on voit un filet de lumière et on imagine la descente en rappel dans les profondeurs. C’est descendre qui compte. Toujours plus loin, plus profond. Six pieds sous terre pour trouver du neuf ou ne rien trouver d’autre qu’un antérieur. Ou trouver quoi sinon soi-même ?

Je pense au courage des premiers qui sont descendus. D’ici puisqu’un monticule d’ossements laissait présager plus large cavité. D’un enfouissement continu de cadavres remonter les âges, d’anciens animaux aux plus récents bovins (leurs restes empilés que grignoterait un chien s’il n’était pas si peureux), pour un cimetière à ciel presque ouvert. D’ici descendre encore combien de marches après les 200 déjà descendues, combien de dizaines de mètres en contrebas, quel parcours en terre inconnue, quel gouffre qui nous avale et nous recrache.


Où atteindre et où savoir quoi atteindre, quelles couches, quelle superposition de grès, argiles, schistes, marnes, dépôts granitiques, quel réseau hydrographique, quel socle, quelles arborescences s’esquissent ici ? Le long des parois suintent coulures, eau chargée de vie minérale, ici déposée sur roches claires, jurassiques, sur calcaires massifs, épaissis, redessinés-sculptés par redépositions acides de ce qui a coulé de temps immémorial, si lent que l’on peine à compter, incapable que nous sommes à nous représenter 100 millions d’années. Incapables aussi d’envisager à combien de mètres sous terre, pour ne jamais atteindre le centre. Cette progression s’interrompt par manque de lumière et d’oxygène.

Ce centre s’assimile à malaise et disparition. Il s’apparente à engloutissement. Il faudrait remonter l’épopée humaine depuis son origine avant ses renoncements, où suis-je, moi, dans cette histoire ? De quelle humanité suis-je faite ? Jusqu’où dois-je m’enfoncer pour tenir ? De quelle crise, de quelles émanations suis-je la résurgence ? De quels matériaux, de quels empilements sédimentaires suis-je le témoin de ma propre histoire, de quelle altitude plonger en moi, de quelle profondeur remonter avec ce savoir d’être vivante, au-delà du seul seuil humain, émanation pliocène lointaine, incision messinienne du sol, où s’engager dans l’existence plurimillénaire de l’humanité, nos vies érodées, lessivées ? Vois où la mémoire nous mène, vers quel avenir, vers quelle façon d’advenir, vers quelle présence et où s’éternise la vie des pierres.

Perle Vallens

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D’amont en aval


Le regard humain oscille entre le haut et le bas, entre la rivière et le ciel où sont les vautours. Ils planent et de leur altitude ne doit se voir qu’un trait sinueux ponctué de taches vertes, des points se déplaçant, circulant sur la route qui borde l’eau vive, tranquille d’avant période de crue. C’est de ce côté-ci du bassin versant de l’Eygues, en amont, un peu avant et un peu après le village escarpé de Saint-May. Là, le lit s’est creusé entre les gorges, brisant la roche en surfaces caillouteuses, limons humides, parfois boueux, dispersions brunes en surface, mais libre, saine, vivante. Quelques touristes s’y arrêtent, se baignent, se promènent, font des ricochets aux endroits où la rivière se fait plus lisse. Par temps calme, la rivière est infiniment claire, d’une grande transparence, deviendra opaque et sombre après la pluie. D’orages déversés, la montée des eaux charrient minéraux et végétaux qui se redéposent plus loin, libérant de nouvelles voies de passage. De quoi remettre de l’ordre dans les empilements de pierres, créations de barrages, par jeu, sans penser à mal mais bloquant les alevins. Parfois, nous passons derrière, déplaçons les constructions humaines, créons des trouées pour les poissons. Ce que la rivière fera tôt ou tard elle-même, réaménageant son lit selon les saisons, au fil de ses affluents que je ne connais que par ouï-dire, Sauve, Rieu, Coriançon, Combe boutin, Moye, Draye… Hormis le Ravin du Ruinas, cet étrange cours d’eau perché plus haut que le terrain environnant et qui appelle la randonnée. L’Eygues connaît-il ses bras-frères, ses nourrisseurs qui le font plus loin plus gros qu’il n’est à Saint-May ? Ici il n’est qu’entrefilet bondissant alternant les zones de cascades, genre de spa naturel où j’aime me laisser masser, et espaces de retenues, d’eaux profondes en bordure des pitons rocheux des gorges, façon de piscine brève, à contre-courant, où l’on fait bien cinq brasses en restant sur place. Alentours, plantes autochtones poussent sur sol détritique et dans l’anfractuosité des rochers. Nous laissons filer les morceaux de bois échappés des arbres qui ploient au-dessus de l’eau. En surplomb, les vautours volent, inspectent peut-être. Je me demande comment et ce que voient les vautours. Il paraît qu’ils disposent d’une très bonne acuité visuelle et seraient capables de repérer un objet de 30 cm depuis une hauteur de 3650 m. Un champ de vision élargi pour voir bien au-delà. Ils peuvent longer l’Eygues de leurs yeux binoculaires peut-être jusqu’à Villeperdrix. La rivière court son chemin de rivière, 100 km depuis sa source jusqu’au Rhône où elle se jette, et la route la suit de près. En voiture, on la voit sur une première partie de son trajet, Sahune, Curnier, les Pilles, Aubres et jusqu’aux abords de Nyons. Toujours un peu de monde en saison estivale, visible depuis l’habitacle. En contrebas les gens, pataugeant là où il y a moins de fond, se promènent sur les lacets qui se font et se défont. C’est ici que l’effet torrentiel est en automne et en hiver le plus fort. La rivière devient son propre moyen de transport. La rivière sort de son lit, déplace amoncellement de matière sur les berges recouvertes, dépôts de graviers après la crue. Elle divague, espace agrandi, s’élargit en tresse. De sinueuse, s’étale en méandres. Après Nyons, la rivière disparaît de la vue jusqu’à changer de nom, entre Drôme et Vaucluse, devient l’Aygues qu’on pense assagie à hauteur d’Orange. Certains s’y baignent encore vers Camaret, Sérignan, ou à l’entrée de ville, au lieu dit Pont de l’Aygues, mais son innocuité est incertaine, et souvent son lit plus large est à sec. Comment imaginer qu’il s’agit de la même rivière amont et aval ?

Perle Vallens

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Ue façon de marcher

Une façon de marcher
est de ne pas se soucier de la destination
une façon de marcher sans hésiter sans faire demi tour se laisser flotter
une façon de marcher, juste suivre un signe dans l’air une indication qui frôle
marcher en interprète pour traduire la respiration des arbres
là où se relèvent les plantes
aux branches juchées au-dessus du regard
une façon c’est : se laisser caresser les jambes
ou griffer (un genre de caresse)
la ronce murmure quelque chose
sur la peau et dessous
la main passe
des bribes et des feux vivaces au fond des pupilles
s’allument graminées s’égrènent semaisons plein les chemins
une poussée qui nous dit boire le ciel
parfaitement alignés pieds décantent hissés sentiers
une butte ou déprisonnés-libres la course
pas un seul pas ne s’éprend s’étire évide devenu enjambée
et pris un à un enfoncés dans des fleuves verts
souffle sur la boue s’échappe un filet de vrai
auquel j’avale

Perle Vallens

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Etat d’épuisement

L’épuisement est une opacité. C’est une grisaille qui pèse, une brume qui blanchit, qui ensorcelle jusqu’à disparition. Cest un voile tombé sur tout le corps. Je me sens anesthésiée. Ça commence comme une lourdeur sur les épaules, qui monte dans les cervicales jusqu’au cerveau. Là, l’épuisement creuse jusqu’aux yeux qui peinent à rester ouverts. Les cils battent pour s’envoler mais quelque chose les retient, les accroche, les pousse dans la verticale, appuie dessus et sur les paupières pour les fermer. Je force, je bats des ailes, je m’oblige au mouvement, je grimace, j’active tous les muscles du visage pour me maintenir en suspension au-dessus de la chape. C’est une résistance, c’est un combat entre moi er la grande fatigue qui étend son ombre.

Perle Vallens

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Photographies

Photomaton. Photos d’identité réservées aux documents officiels, carte d’identité, carte de transport, où obligé de faire la gueule. Pas une mèche, pas un regard ne dépasse, ni un sourire. Aucune aspérité, nulle personnalité ne doit transparaître. Dépersonnalisés donc.

Photo de famille. On avait fait l’effort de tirages au début, d’albums photo, d’embryon narratif, d’un début de vie, d’un carnet de naissance. Après, stockées n’importe où, CD-Rom et DVD, clé usb, disque dur externe, mémoire d’ordinateur, de smartphone, de tablette. Démultiplication des espaces de stockage (et dans le même temps, numérisation des vieilles et très, voire très très vieilles photos argentiques).
Qui pour leur créer un nouvel album des 18 ans, qui pour une rétrospective, comme un accéléré d’instantanés, triés sur le volet, classés, rangés, leur choix ou le nôtre ?

Photo de blogging, de travelling. Photographier ce qu’on mange, au début à l’arrache, sans calcul, sans recul, sans soin particulier, avant prises de vues plus recherchées, mise en scène dans l’assiette, stylisme culinaire, ça voulait dire manger froid, en décalé, ne pas s’attabler. Et au restaurant, shooter sous toutes les coutures, déplacer son assiette, pour la lumière, pour meilleur angle de vue, photo flatteuse pour l’ingrédient phare. Et nappages voluptueux, sauces exubérantes, que ça déborde, que ça se repande. Food porn.

photo de croissants faits maison

Selfies. Version hyperconnectée des autoportraits, aussitôt capturés aussitôt postés sur les réseaux. Reflet de quel degré de narcissisme, de quelle nombriliste existence. Je suis en photo sur Facebook, instagram, x.. donc je suis. Nomme-moi, tague-moi, like-moi pour que j’existe.

Nudes. Le genre private du selfie, version imagée des sextos, pour plus que séduire, allumer, brancher, cette autre façon d’exister dans le désir voyeur de l’autre. Cette façon de draguer, photos plus ou moins déshabillées, plus ou moins explicites postées sur tinder, adopte, gleeden. Ou autres sites de rencontres, de libertinage, le nude s’offre comme une version immédiate, autonome, urgente de la photo érotique ou pornographique.

Photo érotique et pornographique. Du nude à la photo de nu, pour apprivoiser son image, celle de son corps, une histoire d’acceptation, il n’y a qu’un pas. Mais à la photo érotique, ou même pornographique, il y a un pas de géant, selon où l’on place le curseur (la photo de boudoir, ce stade zéro de l’érotisme). Il est alors question d’acceptation de sa sexualité et non plus seulement de son corps. Quitte à la mettre en scène. C’est une autre façon de s’afficher, de s’affirmer comme acteur sexuel et politique, puisque le sexe, les préférences et pratiques sexuelles, le genre sont politiques.

Photo artistique. Avec la photo numérique, tout le monde peut s’improviser artiste. Dis moi quel APN tu as, je te dirai quel artiste tu es. Recadrée, retouchée, retravaillée sur photoshop, lightroom, ou seulement bidouillée avec l’appli dédiée du smartphone, la photographie se lisse et se libère de ses carcans techniques et chimiques. Ou montages, collages numériques se métamorphosent en autre chose
Artisanal, classy, plus proche de l’art graphique, l’argentique a (re)conquis ses lettres de noblesse depuis le numérique. On dit vraie photographie comme on dit vraie recette en cuisine. Cette distance que l’on met avec la modernité excessive, ou comment l’on privilégie un certain savoir-faire, et l’authenticité de la tradition…
Quant au pola, il conserve son charme, celui de l’instantané, non retouché, gardé brut. L’un comme l’autre assument l’erreur, quand le numérique tend à la corriger.

IA, photographe ? Quelle vertu exploratrice, quelle dimension créatrice, cette forme « d’intelligence », utilisatrice des ressources numériques humaines mais dont les humains s’inspirent aussi, quelle évocation d’un pseudo-art pour justifier la génération d’images à partir de photos existantes, ce qu’on nomme magie plutôt que technologie.
Est-ce réellement de l’art ou le seul artefact de la technique ?

Perle Vallens

(écrit dans le cadre de l’anthologie d’été du tiers livre de François Bon, 40 jours d’écriture quotidienne. Je reprendrai d’autre façon, cette 18ème proposition…)