photo couleur·poésie

Fondu au noir

la nuit sécable
en strates étage
au corps
son vestibule trop long
d’ogresse  
la nuit ramasse-étoiles 
fondue ralentie s’efface
sa pellicule à prise rapide figée
dans son noir 
se dévide vertébrale
la nuit poids mort
de caresse molle
son pesant d’or son silence lourd
sur mes paupières
la nuit sa matière sèche
sa densité ses profondeurs
ce déplacement d’air
d’obscurité
ce trou noir qui nous aspire
tombée dedans
comme lorsque j’étais
petite
Perle Vallens

atelier Laura Vazquez·écriture·photo couleur·poésie

La caprine

Tu étais cet animal libre agitant son museau
sa chevelure comme une fourrure
qui gagnait du terrain sur le jour
à l’heure des grandes chevauchées
le sommet nous attendait

Tu étais alors la première de cordée
et ton propre filin d’acier du ciel
qui s’agrippait à la lumière et te poussait vers l’avant
c’est ce qui me tirait
ta force faite mienne

Tu étais la croisée des chemins par laquelle
on échange nos âges
la croix tracée sur la poitrine
et la bannière qui hèle sœurs et mère
qui fait tenir bon sur les sentes escarpées

Tu étais la crosse des fougères
qui se déroule dans le plein soleil
de ta jeunesse à laquelle je m’accroche
tu galopais caprine dans les prés
et moi redevenue chevreau

A la lune pleine dont tu fus l’éclat
tu as chanté et dansé dans l’ardeur tiède
tu étais la course des constellations
qui s’est arrimée à ma taille
c’était toi ma ceinture d’Orion

Quand nous nous sommes assises
tu as été la quiétude de mon front
tu as été dans le flot noir de la nuit
la lumière qui m’a épinglée papillon
mon cœur à ta boutonnière
Perle Vallens

atelier Laura Vazquez·écriture·photo couleur·poésie

Pierre

Pierres roulent tombent s’arrachent s’effritent. Pierres affleurant à la surface. Pierres empilées, enfoncées sous mon pied qui s’attarde. Pierres terrassées par les érosions. Monceau de pierres, cimetière minéral, pierres cachées dans les profondeurs, sous la glaise humide, grouillant sous les lombrics. Remue-ménage de pierres, comme vives, s’agitant au-dessous. Pierres ensevelies, sédimentées, couche successive d’âges. Pierres recouvertes par les mers, pierres surgies du passé. Pierres fossiles d’autres temps. Pierres encore là après des milliers d’années. Volcaniques, granitiques recrachées dans les laves, de basalte, pierres nées de magma, pierres métamorphes. Silex, éclats de météorite, pierres tombées d’on ne sait où, pierres venues des étoiles. Pierres survivantes, pierres nomades en longue caravane a dévalé ses pentes. Celles qui voguent, suivent le cours des fleuves, pierres voyageuses. Qui pour deviner leur route, quel trajet elles ont emprunté, qui pour voir dans leurs empreintes le sillage, qui pour y retracer un visage. La pierre, je la suce et par la salive, elle me dit ce que je ne sais pas encore d’elle. Pierre acide, crayeuse, ferrugineuse, pierre à digestion rapide de son histoire. Pierre diseuse de ses aventures. Sous la langue me parle de ses ères, de la terre. Pierre de calcaire, d’argile, de grès, silice et marne. Eboulis et poussières, pierres réduites en miettes. Pierre née des carrières, pierre creusée dans la roche, la mère, l’originelle. Pierre blanche, rose, marbrée de vert ou de bleu, pierre scintillante, brûlée au soleil, perlée d’eau de rivière, pierre plate à ricochets. Pierre enfouie dans le sable à l’heure des marée. Pierre roulée et polie, pierre à arête tranchante, pierre à angle droit, pierre à feux, à frottements, pierre douce à caresser. Pierre qui chante ses secrets.
Perle Vallens