atelier Laura Vazquez·écriture·photo n&b·prose

Journée de m…

La journée commencerait comme ça, par une pièce aux murs blancs et suintants, dans les flaques noires, leur reflet de café froid, le flottement nauséeux d’une gueule de bois, cette persistance floue et ces haut-le-coeur. Dans une remontée tout l’alcool régurgité en même temps que les rares souvenirs de la veille. Ce gars au regard incessant. Pressant plus que nécessaire. Insistant. La journée entière pourrait se passer dans ce regard là et dans son vomissement. Elle se passerait dans l’image de l’image, dans l’oeil qui cherche l’indice dans la bouche qui tente de prononcer mais reste muette. Interdite de séjour la langue dans l’interrogation, dans l’incertain soupçon, dans l’espace de l’instant. Le jour se délite à répétition, se distend et c’est toujours la même minute, le breuvage et le sourire torve du type au bord des lèvres. Le nom est effacé, pas l’impression de déjà vu, de réitération. Le temps tout entier absorbé dans cette parcelle d’hier qui empêche aujourd’hui d’être pleinement. Tout est machinal, tout est machination pour t’enfermer dans ce dégoût de l’autre et de toi-même. Le premier pas suivi d’un deuxième et tout s’enchaîne pourtant, après ce café, la douche au grand de crin t’ôter tous les grains de ta peau. La salissure frottée. Dépecée. Il faudrait une mue. Les vêtements encore trop près de ton corps mais pas suffisamment couvrant. Tu penses catsuit, cagoulée, invisible. Tu longes les murs, disparaît dans leurs anfractuosités. Tout le monde te regarde marcher, traînant ta honte et ton effroi. Tout ce que contient le tram te terrasse d’un trait. Biffée et surlignée en même temps. Tu voudrais être page blanche. Vierge. Leurs yeux sont crachats. Tu ne peux te cacher nulle part. La faille sous tes pieds n’est pas assez large. Estomac noué, cerveau encombré d’images fixes, acouphènes, frissons. Tu as tous les symptômes d’une journée de merde dont les heures comptent triple, dont le soir s’éloigne à mesure qu’elle passe. Tu attends la nuit. Le noir complet. Pour y disparaître aux yeux du monde.
Perle Vallens

#narrationfictiveàlaquellejeprêtemavoix

photo n&b·poésie

Doigts inutiles

à la rame
(comme on dit à la ramasse)
elle décompte les vagues
les vœux anciens elle les jette
à la baille

un calcul en vaut un autre
pour jeter certaines minutes
elle bleuit le chemin de sa paume
leste
où se perdent des doigts inutiles

à la perte elle court
sans souffle
elle ne tient pas
la distance
l’espacement décidément trop grand 
pour ses bras

persiste dans sa quête elle
émet des prophéties des pré-supposés
décisifs mais décidément faux
elle se nourrit de mirages
qui lui semblent préférables à un réel
trop nauséeux

c’est planter le fake dans son jardin
inculte
ne pousse que la déception
sur sa friche fragile
semée de prétextes

hantée par le visage d’un autre
l’étrangeté d’un regard
qui ne voit plus
elle vit
à l’aveugle
Perle Vallens

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Ma peau avec Miel Pagès/Mater

Ma peau est un des deux textes écrits en atelier/visio avec Mater poésie (créé par Hortense Raynal), le dernier épisode en compagnie de Miel Pagès. Il a donné naissance à un vidéo-poème diffusé sur la chaîne youtube Perle Vallens (engendrant de fait une programmation décalée du prochain ciné-poème).
Voici donc ma peau, texte slamé et montage vidéo :

photo n&b·poésie

Rien n’arrive

Il y a cette menace cette peur celte
que le ciel nous tombe sur la tête
qu’une météorite ou un astéroïde nous heurte
que son unique satellite s’écrase
qu’un jour la Lune puisse avoir un sérieux
rendez-vous avec la Terre

On se raconte des histoires intergénérationnelles
de force gravitationnelle – infra et supra –
des histoires d’exoplanète d’orbites désaxées
d’expériences cinétiques de poussées d’accélérations
centripètes contrariées
de risques d’effondrement voire
d’explosion de disparition totale

On se raconte pour se faire peur
et pour se rassurer en même temps puisque
rien n’arrive jamais vraiment

Perle Vallens

atelier Tiers Livre·écriture·photo n&b·prose

Avoir sa barque (#l’impossible retour)

On y pense comme on s’oublie. Il y a une langueur comme pour stagner, rester, établir un camp de base dont on ne se relève pas. Et quand on se lève c’est déjà trop tard. Ce serait un recul ou un rêve.Les sourires ont marqué nos espoirs d’une autre vie. Les regards se sont gravés pour nous dire de revenir. Nous ne sommes jamais revenus.
Nous avions longé ces baraques, ces maisons de pêcheurs et l’unique hôtel, son bar où nous descendions des bières. En une journée, nous aurions pu faire le tour d’ici (et nous l’avons fait, en partie). Nous ne faisions pas de différence entre les visages autochtones et les touristes parce que tous étaient dans l’instant des résidents d’ici. Tous avaient étiré leurs membres, augmentés d’une existence plus dense et plus libre.
Nous avions manqué exprès le bateau pour rester plus longtemps. Nous aurions peut-être pu dormir sur la plage, nous nourrir de poisson qui sait.
Il est resté la persistance d’un salut, d’un accent, une odeur âcre provenant de la baie, comme un regret.

Il aurait fallu devenir quelqu’un d’autre, avoir sa barque, de quoi hameçonner le rêve et mouliner plus fort que le vent et les pluies qui mouillent jusqu’à l’os dur du renoncement. Je nous vois solidement attablés à une maison d’hôte, nés ici ou transportés de longue date pour y avoir fait son trou (sa baïne comme dit ailleurs qui est une autre patrie).
Nous y sommes. Nous y sommes bien. Nous y sommes chez nous.
Nous parlons la langue couramment.

Nous y servons du crabe, du poisson fumé, nous y cuisinons, nous y accueillons nos ouailles.
A notre tour, nous les gardons, qu’ils ne repartent pas, eux non plus.
Nous pourrions avoir des pied-à-terre dans plein d’endroits différentes, comprends-tu ?
Ce don d’ubiquité est aussi d’orgueil pour se placer à la proue du navire, y demeurer.
Ça tangue toujours à l’avant, à l’avancée des constellations, nous sommes hybrides d’ici et d’ailleurs, nous sommes ce ciel choisi pour accueillir ce fantasme, cette soif.

photo n&b·poésie

Disparition

je manie le silence comme la langue
heure raccourcie de l’identité
le nom oublié par la bouche
qui le dévorait

les lèvres se déshabillent et je me retrouve nue
dans le ventre d’une autre
celle qui n’est pas moi m’assure du contraire
boit mon visage d’un trait le digère
quand je remonte à ma surface                   je me vois disparue

d’une main qui prend ma main
d’un œil qui force les serrures
j’aspire un reste de terreur
dans l’usage forcené du cristalin
              – l’art d’accoucher des images au forceps –
il manque à la faute commise
la caresse oculaire
Perle Vallens

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Vers le monde

Murs
Il y aurait quatre pans autour de nous, de brique ou de plâtre. Ils seraient hissés tout autour, rétrécissant l’espace, le cloisonnant. Ils pèleraient à force qu’on gratte puisque nous serions enfermés. Nous serions animaux levant la patte, le signe que les murs seraient insuffisants à délimiter notre territoire. Nous les aurions voulu plus larges. Nous aurions voulu les abattre pour laisser entrer la lumière.

Fenêtres
C’est pour ça que nous aurions percé les murs. Nous y aurions laissé entré la lumière par de petites ouvertures de la largeur de nos bras. Nous pourrions les ouvrir et les fermer. Les fenêtres feraient un pas en avant et les yeux nous précéderaient à l’extérieur. Les vitres réverbéreraient l’éclat des choses. Ce serait façon d’illuminer les murs.

Portes
Nous aurions choisi de percer de plus grandes ouvertures de la hauteur du plus grand d’entre nous. Nous aurions installé un panneau à ouverture latérale. Ce serait comme une fenêtre mais très haute qui permettrait de sortir entièrement. Les portes feraient un pas en avant et nos pieds nous précéderaient à l’extérieur. Ils seraient aussitôt suivis de notre corps entier. Et de nos yeux qui avaient parcouru tout l’horizon avant, par les fenêtres. Tout notre corps pourrait alors emboîter le pas des yeux, puis des pieds et alors, le monde serait à nous.

Monde
Ce serait une immensité. Il serait tellement vaste qu’il semblerait infini, qu’on ne pourrait jamais le parcourir en entier. Jamais nous n’en serions rassasié. Le monde serait ce que nous avions longtemps rêvé et auquel nous avions désormais accès, grâce aux fenêtres, grâce aux portes.

Perle Vallens

photo n&b·poésie

Soleil d’hiver

soleil émacié hâve d’hiver
se vide dans l’ombre à vif de l’œil
diffuse rase lumière dolente tarde
à réchauffer
ma main au front se terre
comme si l’éclat d’été perdurait
faisant face
traversant ses espaces sa géométrie
dessinée son effacement
dans la déchirure des branchages
suit de la langue le chuintement
du feuillage où chante l’aube
se confond avec le crépuscule
dans le son des images
dans la couleur des mots
lancement des ferveurs l’assaut
est donné de nos écueils
dans l’extensible écart des flux
l’abordage du réel
Perle Vallens