le paysage commence à fondre dès qu’on nous dit que le printemps arrive les champs se remplissent on dirait des lacs que le soleil fait briller à l’heure la moins propice au dessèchement on dirait des vagues que l’offshore creuse à cœur la mer qu’il laboure de ses rayons avant de retomber à plat noir de terre à la minute la plus froide de l’hiver Perle Vallens
La journée commencerait comme ça, par une pièce aux murs blancs et suintants, dans les flaques noires, leur reflet de café froid, le flottement nauséeux d’une gueule de bois, cette persistance floue et ces haut-le-coeur. Dans une remontée tout l’alcool régurgité en même temps que les rares souvenirs de la veille. Ce gars au regard incessant. Pressant plus que nécessaire. Insistant. La journée entière pourrait se passer dans ce regard là et dans son vomissement. Elle se passerait dans l’image de l’image, dans l’oeil qui cherche l’indice dans la bouche qui tente de prononcer mais reste muette. Interdite de séjour la langue dans l’interrogation, dans l’incertain soupçon, dans l’espace de l’instant. Le jour se délite à répétition, se distend et c’est toujours la même minute, le breuvage et le sourire torve du type au bord des lèvres. Le nom est effacé, pas l’impression de déjà vu, de réitération. Le temps tout entier absorbé dans cette parcelle d’hier qui empêche aujourd’hui d’être pleinement. Tout est machinal, tout est machination pour t’enfermer dans ce dégoût de l’autre et de toi-même. Le premier pas suivi d’un deuxième et tout s’enchaîne pourtant, après ce café, la douche au grand de crin t’ôter tous les grains de ta peau. La salissure frottée. Dépecée. Il faudrait une mue. Les vêtements encore trop près de ton corps mais pas suffisamment couvrant. Tu penses catsuit, cagoulée, invisible. Tu longes les murs, disparaît dans leurs anfractuosités. Tout le monde te regarde marcher, traînant ta honte et ton effroi. Tout ce que contient le tram te terrasse d’un trait. Biffée et surlignée en même temps. Tu voudrais être page blanche. Vierge. Leurs yeux sont crachats. Tu ne peux te cacher nulle part. La faille sous tes pieds n’est pas assez large. Estomac noué, cerveau encombré d’images fixes, acouphènes, frissons. Tu as tous les symptômes d’une journée de merde dont les heures comptent triple, dont le soir s’éloigne à mesure qu’elle passe. Tu attends la nuit. Le noir complet. Pour y disparaître aux yeux du monde. Perle Vallens
à la rame (comme on dit à la ramasse) elle décompte les vagues les vœux anciens elle les jette à la baille
un calcul en vaut un autre pour jeter certaines minutes elle bleuit le chemin de sa paume leste où se perdent des doigts inutiles
à la perte elle court sans souffle elle ne tient pas la distance l’espacement décidément trop grand pour ses bras
persiste dans sa quête elle émet des prophéties des pré-supposés décisifs mais décidément faux elle se nourrit de mirages qui lui semblent préférables à un réel trop nauséeux
c’est planter le fake dans son jardin inculte ne pousse que la déception sur sa friche fragile semée de prétextes
hantée par le visage d’un autre l’étrangeté d’un regard qui ne voit plus elle vit à l’aveugle Perle Vallens
Ma peau est un des deux textes écrits en atelier/visio avec Mater poésie (créé par Hortense Raynal), le dernier épisode en compagnie de Miel Pagès. Il a donné naissance à un vidéo-poème diffusé sur la chaîne youtube Perle Vallens (engendrant de fait une programmation décalée du prochain ciné-poème). Voici donc ma peau, texte slamé et montage vidéo :
Il y a cette menace cette peur celte que le ciel nous tombe sur la tête qu’une météorite ou un astéroïde nous heurte que son unique satellite s’écrase qu’un jour la Lune puisse avoir un sérieux rendez-vous avec la Terre
On se raconte des histoires intergénérationnelles de force gravitationnelle – infra et supra – des histoires d’exoplanète d’orbites désaxées d’expériences cinétiques de poussées d’accélérations centripètes contrariées de risques d’effondrement voire d’explosion de disparition totale
On se raconte pour se faire peur et pour se rassurer en même temps puisque rien n’arrive jamais vraiment
La langue colle à la vitre
surface fallacieuse renvoie le mauvais reflet
le pire profil de nous-mêmes
celui de qui nous nous défions
la langue fait foi
mais nous faisons fi de ses allégations
de qui suis-je le vrai visage
je me suppose réelle puisque
reflétée Perle Vallens
la langue est de courte durée pour grimper la côte elle pend bien avant le reste du corps ce muscle fatigué de répéter les mêmes choses de poser les même questions aurait hâte de franchir après les obstacles la ligne d’arrivée la langue tirée au miroir pour vérifier si on est toujours là Perle Vallens
On y pense comme on s’oublie. Il y a une langueur comme pour stagner, rester, établir un camp de base dont on ne se relève pas. Et quand on se lève c’est déjà trop tard. Ce serait un recul ou un rêve.Les sourires ont marqué nos espoirs d’une autre vie. Les regards se sont gravés pour nous dire de revenir. Nous ne sommes jamais revenus. Nous avions longé ces baraques, ces maisons de pêcheurs et l’unique hôtel, son bar où nous descendions des bières. En une journée, nous aurions pu faire le tour d’ici (et nous l’avons fait, en partie). Nous ne faisions pas de différence entre les visages autochtones et les touristes parce que tous étaient dans l’instant des résidents d’ici. Tous avaient étiré leurs membres, augmentés d’une existence plus dense et plus libre. Nous avions manqué exprès le bateau pour rester plus longtemps. Nous aurions peut-être pu dormir sur la plage, nous nourrir de poisson qui sait. Il est resté la persistance d’un salut, d’un accent, une odeur âcre provenant de la baie, comme un regret.
Il aurait fallu devenir quelqu’un d’autre, avoir sa barque, de quoi hameçonner le rêve et mouliner plus fort que le vent et les pluies qui mouillent jusqu’à l’os dur du renoncement. Je nous vois solidement attablés à une maison d’hôte, nés ici ou transportés de longue date pour y avoir fait son trou (sa baïne comme dit ailleurs qui est une autre patrie). Nous y sommes. Nous y sommes bien. Nous y sommes chez nous. Nous parlons la langue couramment. Nous y servons du crabe, du poisson fumé, nous y cuisinons, nous y accueillons nos ouailles. A notre tour, nous les gardons, qu’ils ne repartent pas, eux non plus. Nous pourrions avoir des pied-à-terre dans plein d’endroits différentes, comprends-tu ? Ce don d’ubiquité est aussi d’orgueil pour se placer à la proue du navire, y demeurer. Ça tangue toujours à l’avant, à l’avancée des constellations, nous sommes hybrides d’ici et d’ailleurs, nous sommes ce ciel choisi pour accueillir ce fantasme, cette soif.
je manie le silence comme la langue heure raccourcie de l’identité le nom oublié par la bouche qui le dévorait
les lèvres se déshabillent et je me retrouve nue dans le ventre d’une autre celle qui n’est pas moi m’assure du contraire boit mon visage d’un trait le digère quand je remonte à ma surface je me vois disparue
d’une main qui prend ma main d’un œil qui force les serrures j’aspire un reste de terreur dans l’usage forcené du cristalin – l’art d’accoucher des images au forceps – il manque à la faute commise la caresse oculaire Perle Vallens
Murs Il y aurait quatre pans autour de nous, de brique ou de plâtre. Ils seraient hissés tout autour, rétrécissant l’espace, le cloisonnant. Ils pèleraient à force qu’on gratte puisque nous serions enfermés. Nous serions animaux levant la patte, le signe que les murs seraient insuffisants à délimiter notre territoire. Nous les aurions voulu plus larges. Nous aurions voulu les abattre pour laisser entrer la lumière.
Fenêtres C’est pour ça que nous aurions percé les murs. Nous y aurions laissé entré la lumière par de petites ouvertures de la largeur de nos bras. Nous pourrions les ouvrir et les fermer. Les fenêtres feraient un pas en avant et les yeux nous précéderaient à l’extérieur. Les vitres réverbéreraient l’éclat des choses. Ce serait façon d’illuminer les murs.
Portes Nous aurions choisi de percer de plus grandes ouvertures de la hauteur du plus grand d’entre nous. Nous aurions installé un panneau à ouverture latérale. Ce serait comme une fenêtre mais très haute qui permettrait de sortir entièrement. Les portes feraient un pas en avant et nos pieds nous précéderaient à l’extérieur. Ils seraient aussitôt suivis de notre corps entier. Et de nos yeux qui avaient parcouru tout l’horizon avant, par les fenêtres. Tout notre corps pourrait alors emboîter le pas des yeux, puis des pieds et alors, le monde serait à nous.
Monde Ce serait une immensité. Il serait tellement vaste qu’il semblerait infini, qu’on ne pourrait jamais le parcourir en entier. Jamais nous n’en serions rassasié. Le monde serait ce que nous avions longtemps rêvé et auquel nous avions désormais accès, grâce aux fenêtres, grâce aux portes.