atelier Laura Vazquez·écriture·photo n&b·prose

Vieillissement

Je me vois vieillir.

Je vois d’autres visages vieillissant. 

J’en vois sur les sentiers de campagne et entre les feuillages des forêts. 

J’en vois sur les trottoirs et dans les surfaces vitrées des villes, des reflets de rides dans les vitrines, des regards fatigués. 

Je vois des gens qui peinent à marcher. Je vois leur peau fripée, comme écorce craquelée, leur chevelure rêche, leur crâne dégarni. Les feuilles mortes à leur pied. 

Tout le monde vieillit, les arbres aussi, leurs branches sèches, leur tronc tordu, toujours debout, certains sont très âgés, bien plus que moi. 

Les plantes vieillissent, celles qui durent une saison et les vivaces qui s’enfouissent en terre, s’y reposent avant renaissance. 

J’aimerais bien moi aussi renaître. Ce sursaut d’énergie qu’un être parfois nous apporte. 

Je m’allonge sur le rocher sans âge chauffé à blanc dans la lumière d’été. Je me serre contre ce chêne, ses hanches larges, sa solidité, sa solitude. Je me couche dans les herbes qu’on dit mauvaises et c’est un réconfort. 

Nos peaux nous trahissent. Nos articulations, nos muscles, nos organes fragiles nous lâchent et la vie nous essouffle. Le vieillissement du corps nous blesse. 

Toi aussi tu vieillis. Et toi. Et toi. Tous nous vieillissons, tandis que d’autres naissent. 

Perle Vallens

100 jours·photo n&b·poésie

Comme une fleur tournée vers le soleil

Il suffirait d’une main placebo à poser ici et là
à vertu adoucissante pour soulager un peu avant
de reprendre la route
un geste à synchroniser ou une bouche
qui perd de sa réserve (pour une fois)
et réoriente sa direction
suffisamment melliflue pour attirer le regard et la sève
comme un visage s’incline brusquement vers soi
d’un air de fleur tournée vers le soleil

Perle Vallens

100 jours décriture, jour 61

100 jours·photo n&b·photo-poème·poésie

Cet air de reproche

Turbide nappe de canicule
acculé une chaleur de chaux vive
excès notables de nos turpitudes
les arbres ont cet air de reproche et d’avoir
abandonné la partie d’une lutte contre l’inertie
quel réquisitoire ces feuilles jaunies fripées
tombées prématurément comme un signe
de découragement à ramasser
cet humus à venir pour faire germer quoi du monde
ces changements qu’on espère

Perle Vallens

#100 jours d’écriture, jour 51

100 jours·photo n&b·photo retouchée·poésie

Dispositif muséal

Je n’ai pas d’effort à faire pour me remplir la tête 
Mon cerveau est un dispositif muséal qui fait œuvre de bonne volonté 
stockage-déstockage de désirs muets
J’interpose l’écran mobile de mes paupières 
fermer les yeux est l’usage habituel pour assembler le puzzle de vies fragmentées
tout petits morceaux d’existence dont on ferait un lien entre nous
même si parfois une pièce ne rentre pas au bon endroit 

Perle Vallens

#100 jours d’écritures, jour 48

atelier Tiers Livre·écriture·photo couleur·photo n&b·poésie·prose

Ces moments-là

Moment mal défini, un peu trop flou pour dire quelque chose d’affirmatif. Moment qu’on n’ose se remémorer de peur de.

Moment de je d’avant, de vie larvée, moment qui se défile entre les mains, qu’on ne peut rattraper.

Moment de flottement, d’effondrement. Moment qui succombe comme un animal atteint, qu’on ne peut soigner parce qu’on n’y connaît rien en chimie, qu’il n’existe pas d’antidote. Moment mal soigné de carie dentaire, moment de mal de chien.

Moment éreinté, souffreteux. Moment de tréfonds, de feu qui dévore, de peau brûlée. Moment malformé de fœtus malade. Un moment malingre, mal habité de paysage éteint.

Défaut de moment, déficience, absence de moment, singularité du moment qui s’échappe, moment déficitaire comme mot manquant dans la bouche.

Moment ineffaçable quand bien même on voudrait, moment qu’on vomit, la salive et les glaires, et peut-être même l’estomac entier, moment biliaire de dégoût et de colère.

Moment de délivrance, d’arrachement de nos chaînes et de nos frustrations. Moment de marche longue et ancestrale à la recherche d’une pseudo liberté qu’on gagne par instant. Moment conquis de haute lutte contre nous-même.

Moment qui se défait à mesure qu’on y pense, qui se délite et se froisse, moment qu’on roule en boule dans un coin de mémoire, moment qui reviendra sans crier gare.

Moment de fond de poche et de cachette, de nuit à la belle et de pleine lune, de présence animale dans nos épidermes, de sang mêlés au couteau, de respirations lentes et de serments.

Moment chargé de sens cachés. Moment de secrets imprononcés, de silence qui nous tient captif.

Moment à étirer comme un fil de sucre de barbapapa, un moment dont on se lèche les doigts. Moment éthéré et pourtant sa consistance de plaisir en bouche, sa mâche et son goût de reviens-y.

Moment de retour en terre promise, de fils ou fille prodigue, moment de sacerdoce, de déclaration, moment de promesse qu’on se fait et qu’on fait aux autres sans forcément la tenir.

Moment farci de fête et de dinde même pas de Thanksgiving, pour autant moment de grâce. Moment de bougies d’anniversaire qui se soufflent trop vite, moment de gratitude qui gratte l’encolure et le sourire, qui frotte le rebord du visage. Moment de nez et d’oreilles qui happent le moment, moment de feu plus que d’artifices, moment de vérité et de joie, ce serait si simple pareil moment.

Moment qu’on souffle en vapeur sur la vitre, pour y dessiner prochain moment d’enfance retrouvée.

Moment de plein vent. Moment de pleine mer. Moment où la voile du corps se gonfle, moment à ne pas se noyer.

Moment de calme et de volupté qu’on étreint vraiment trop mal pour qu’il signifie quelque chose.

Moment chevalin à galoper plus fort, à mordre et être mordu, à fracasser de ses sabots tous les sentiers.

Perle Vallens

photo n&b·photo retouchée·poésie

Colis piégé

son sexe est un colis piégé
au dernier étage de la bouche
par où passent inaperçus
certains gestes
comme celui d’enfoncer
l’escroquerie de la chair
son chant des sirènes
bombe à retardement qui m’a
explosé le cœur
plutôt que cet état de précarité
amoureuse
fais de moi une relique
aucune mendicité ne sera acceptée
sur le trottoir chaotique
mal cartographié du corps
je ne risque plus aucun claquage
durant la reconstitution
de la scène de crime

Perle Vallens

photo n&b·poésie

Nos bras fossoyeurs

on a ce sentiment d’appartenir à la même espèce
qu’on pense supérieure
et qu’on imagine pas en voie de disparition 
comme d’autres moins résistantes et moins désirables
cette impression de suprématie 
de l’homme-pathogène 
notre estomac à digestion rapide des autres êtres 
nos jambes augmentées de carburant fossile 
nos bras fossoyeurs du vivant 
emmanchés de pelleteuse prête à dévorer
le premier arbre pour planter sa maison 
enclenchant des armes de destruction
massive de déforestation en toute légalité 
il faut bien que l’on se loge là où déjà on a scié
la branche sur laquelle on était assis 
rien ne sert de verdir après avoir cimenté
on a troqué depuis longtemps nos branchies
contre le poumon asphyxié de notre suffisance
et les chants d’oiseaux dont on ignore le nom
contre une surdité rugueuse qu’on pense
acouphènes le sifflement de nos organes
est une langue incomprise le germe
d’une faune personnelle qui bruisse
quand plus rien alentour ne vit

Perle Vallens