Inktober·photo n&b·poésie·prose

Inktober 2020, 5 par 5 (5)

21
Il aurait pu rester là entre les murs.
Il aurait pu se taire et dormir.
Au lieu de ça, il est sorti et n’est jamais revenu.
©Perle Vallens

22
Il y a un chef cuisinier, un qui mange sa cuisine, un qui la partage, un qui joue du piano debout, un qui ne craint ni le froid ni le chaud, un qui a mal aux genoux, un qui nous offre autant de sourires que de truffes, autant de gentillesse que de lièvre à la royale. Il y a un chef cuisinier. Et il y a de l’amour.
©Perle Vallens

23
On a voulu, on a pensé, on a longtemps réfléchi à tout ça. Puis on s’est mis à déchirer de grands pans de monde comme on arrache un papier peint qui a fait son temps. Maintenant on cherche à repeindre ce qui peut l’être, avec toutes les couleurs connues et inconnues. Maintenant on cherche à redessiner les contours et les personnages. Maintenant on fait de l’art vivant au bout de nos doigts.
©Perle Vallens

24
Il avait dit il faut creuser. Toujours creuser plus loin. On ne creuse jamais assez. La terre noire, la terre rouge, la terre grise, les graviers qui dévalent, les cailloux qui s’entassent, la roche-mère, la plus dure sous le pied, la plus ancienne sur les épaules. Il faut continuer de creuser jusqu’à trouver le moindre indice, le plus petit sens à tout ça. Il faut creuser pour savoir pourquoi l’on creuse.
©Perle Vallens

25
Copain comme cochon, comme des doigts qui fouillent la chair pour trouver du neuf, comme le groin planté là, au milieu, et le gland à ramasser par jour de grand vent. Décoiffée par le souffle qui grogne, qui traîne dans le monde sale, dans les pensées sales, qui rapporte de sa saleté et en tapisse le pelage. Copine comme lapine qui se fend et couine toutes incisives dehors, une rangée bien dressée à la morsure. Dents contre groin, la paille a blêmi, le ciel a pâli, pleins phares entre les peaux.
©Perle Vallens

Inktober·photo n&b·poésie

Inktober 2020, 5 par 5 (4)

16
Au fuseau horaire
il est toi moins trop d’heures
La fusée ne décolle toujours pas
©Perle Vallens

17
Ce qui fait les tempêtes
ce qui nous défait
ce qui nous ensevelit
ce qui s’annonce
pour demain
©Perle Vallens

18
Au fond de mon verre
il y a un reste de mirage
une sorte de piège
une vision vivace
Déjà hameçonnée
je disperse le visage
dans l’alcool
©Perle Vallens

19
La nuit m’est alcool
Tout étourdi par les étoiles
l’assoiffé boit à grand traits
La nuit me désaltère
©Perle Vallens

20
Quelque part couleur corail
Quelque part fruit cru
Quelque part bruits sauvages
©Perle Vallens

Inktober·photo n&b·poésie

Inktober 2020, 5 par 5 (3)

11
Pugnacité toujours
dans le mouvant de la vie
le poing levé contre
le flot répugnant
l’enfer quotidien
l’insupportable néant
©Perle Vallens

12
Terrain glissant
la passation des mots
de la langue à la langue
comme nourriture
comme salive
comme source de soi
©Perle Vallens

13
Les signes se dessinent sur le sable
dansent en ondes immobiles
creusent des sillons sur la dune
Toi, tu ne sais les déchiffrer
Tu attends la pluie
©Perle Vallens

14
Fracas des armures
les casques et les matraques
tout contre les carcasses
tout contre les cadavres
©Perle Vallens

15
Tout au bout du monde
à l’avant poste à la bordure
à l’approche des dernières bornes
au point de la route qui dévie
aller
©Perle Vallens

corps·photo n&b·poésie·prose

Chaque corps (2)

Chaque corps enferme un fauve. Il s’use les crocs sur la corde humaine, Il crache son enfermement, cherche ses racines tout au fond, pris au flanc, la forme primitive de toutes les volontés. Il défriche les anciennes terres, creuse son propre trou pour plus tard, ensevelit toutes les fonctions annexes.

Chaque corps est un animal difficile à domestiquer. C’est un animal sauvage, solitaire, féroce. Le corps est un animal comme les autres. Il vaut sa part de viande fraîche et de carnage. Il veut son pesant de sang et de pluie,
Personne ne sait le dresser tout à fait. Le dompteur est sa première proie. Il se jette en pâture à lui-même. La part d’ombre contre la lumière, une manière de se dire, une vie pour une autre.

Chaque corps gronde à l’intérieur. Chaque corps hurle dans le noir. Les vieilles craintes de l’obscur et du miroir où regarder ses erreurs bien en face. Celui qui peut vaincre sa peur à coup de poing, à coup de tripes, celui qui sait se délester plutôt que se détester, celui-là survit à sa bête intérieure.

Chaque corps est prêt à bondir, à mordre, L’attaque est la meilleure défense, l’attaque est la meilleure réponse. Un peu de cruauté, un peu de courage. Regarder les saccages dans le blanc des yeux. Regarder blanchir le pelage qui perce sous le couche lisse.
Le corps ne sait pas panser ses blessures, il préfère arracher l’organe, se démembrer. Il préfère une petite torture, il préfère un sacrifice, question de survie. Il recrachera ce qu’il faut. Il y laissera sa peau. Il lèchera sa plaie jusqu’à l’os.
Pas encore mort. Mais après, qui réclamera le corps ?
©Perle Vallens

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Chaque corps

Chaque corps enferme un enfant. C’est un être minuscule, dissimulé tout au fond, à la source des secrets du corps. Chaque enfant possède son propre corps à qui il raconte des histoires. A force de copier l’enfant, le corps finit aussi par se raconter des histoires.

Chaque corps s’attend à grandir, à devenir plus fort, plus percutant, direct du droit, comme un i. Chaque corps s’attend à être traversé par la lumière. Chaque corps s’attend à mieux derrière la vitre. Chaque corps s’attend à mieux devant le miroir.

Quand le corps ne fonctionne plus, il faut l’envoyer à l’atelier, trouver la bonne pièce à changer, au bon endroit. De particulier à particulier. De vous à moi, je préfère voir un corps en bon état de marche.

Les corps préfèrent rester sains en général. Ils préfèrent rester vivants. La mécanique des corps est très compliquée. Il faut caresser les corps dans le sens du poil, de la poitrine au haut du crâne. Le corps nu est caractériel, il craint le froid, il est fragile. Il ne résiste pas au temps. Le temps qu’il fait, dégradation par l’est, agitations passagères, intempéries précoces.

A la fin, le corps tombe en ruine, mais il n’entre pas au département de conservation du patrimoine. Il n’entre pas non plus dans la boîte. Il n’entre ni par les pieds ni par la tête. Pour bien faire, il aurait fallu les couper. Pour bien faire, il aurait fallu l’expulser par voies aériennes ou voies maritimes. Mais les corps voyagent mal une fois mort.
Une fois mort, personne ne réclame le corps.
©Perle Vallens

Actualité·Inktober·photo n&b·poésie

Inktober 2020, 5 par 5 (2)

rongeur, en accord avec le poème 6

6 Cerveau rongeur
grignote jusqu’à l’os
la moelle des jours
un à un baignés
dans le jus des souvenirs
©Perle Vallens

7 La panse chic
sous la chemise
en soupente bien meublée
du corps rachitique
vieilli avant l’âge
©Perle Vallens

8 Aiguisées pour la chair
crue de son meilleur sang
les dents cisaillent
en pointillés leur chemin
à suivre
©Perle Vallens

9 Au lancer de couteau
tout devoir à la paume
traverser la trouée
des mots et fendre
la page blanche
©Perle Vallens

10 Lanceur d’alertes
ou de faux espoirs
il perce la bouche
de trois longs traits
sans couleur
©Perle Vallens

corps·Emotion·Inktober·photo n&b·poésie

Inktober 2020, 5 par 5

Inktober est un rendez-vous initialement graphique, à l’encre (ink) que je détourne en mots cette année, une série de poèmes courts. Chaque jour correspond à un mot imposé, dont voici la liste. Par facilité, je les proposerai 5 par 5. Illustré, au moins pour l’un d’eux. Ici, une peau encrée sur dos humain, en référence au dernier poème.

1 Crever l’oeil du poisson
pour mieux voir sous l’écaille
l’argent bat plus vite
dans la lumière
©Perle Vallens

2 La flamme affleure la main
la mèche consumée, la cire coule
à même la peau
La douleur n’est rien mais la lumière
©Perle Vallens

3 Le cœur prend trop de place
Il vole toute l’énergie du corps
Volumineux, (trop) volubile, volcanique
une seule veine le fait exploser
©Perle Vallens

4 La radio a décelé une anomalie
rien de grave, juste un organe trop gros
On pense à ouvrir la cage thoracique
Qui sait si un oiseau n’y est pas enfermé ?
©Perle Vallens

5 Lame de fond ravage
le fond de l’âme
aucun drame, aucune peau
graphée, à peine un épigramme
©Perle Vallens

corps·Emotion·photo n&b·poésie·prose

Aussland & Heimat

Penser l’épaisseur du corps comme une habitation que l’on quitterait parfois pour mieux y revenir. 
Penser que c’est un corps étranger, le souffle de l’inconnu qui respire pour nous, à notre place. Penser qu’un recul est possible, souhaitable, une disparition peut-être. 
Penser que l’effondrement de son corps ne peut tout à fait nous atteindre. 
Penser que ce qui se pense n’est pas le fait du corps, qu’il compte pour rien dans l’intention pure de l’esprit, qu’il est désacralisé, destitué de son rôle, désuni. Penser qu’il ne subsiste que dans la forme qu’on veut bien qu’il prenne. Le corps se déstructure et se désosse pour ne laisser que la fausse impression d’un espace vide. L’absolue nécessité de recouvrer le corollaire d’un abri pour soi, pour l’âme. L’impérieux à la fois d’un feuillage et d’un nid où reposer.
Le corps est Aussland et Heimat. 
©Perle Vallens

Emotion·photo n&b·poésie·prose

Les manches retroussées

Il a l’expérience du travail. Il sait se retrousser les manches. Il est son propre témoin. Il jure qu’il sait transpirer. Il jure que sa chemise colle dans son dos sans sa permission. Il jure qu’il sait résister, qu’il sait persister, et même qu’il sait signer tous les parapheurs qu’on lui tendra. Paradis artificiel. Perforeuses automatiques. Machine à café. Le papier se broie au noir, sans crème.
Et le compteur tourne dans l’usinage des rêves. 
©Perle Vallens