atelier Laura Vazquez·écriture·corps·photo couleur·poésie·prose

Une fulgurance

dans la nuit, rien, le calme, la quiétude
et puis d’un coup le rouge envahit tout
dans le blanc de l’œil se tend et repeint les murs
couleur sang
une fulgurance
la mâchoire de fer d’un animal s’est refermé sur moi
ses dents ne se comptent pas elles son des dizaines elles sont indénombrables
elles sont mobiles et se déplacent sans que je sache où à l’avance
elles s’assemblent en un point précis pour mieux mordre
plus en profondeur
elles ne veulent pas lâcher ma chair ce qu’elles veulent : la déchiqueter
elles sont affamées
elles en veulent à mes muscles
comme quelque chose de lent et d’incisif à la fois
qui se tortille et me tord dans l’indéfini
quelque chose qui me triture
m’emprisonne entre quelques millimètre de parties molles
depuis la cage s’élève en ondes en ailes froissées
irradiation d’un oiseau malade qui progresse par à-coups
ses secousses résonne de sa déraison
quelque chose me contraint plaquée à terre
et me ceinture de son emprise de sa brûlure
ce qui flotte n’est rien d’autre qu’un feu qui me ronge
un feu déjà vu qui revient à la charge

Perle Vallens

atelier Laura Vazquez·écriture·photo n&b·poésie·vidéo-poème

ce que tes yeux emprisonnent

Rappelle toi, tu étais là toi aussi 
tes yeux étaient là, ils ont vu 
ras les cils ce qui s’infiltrait d’insupportable 
tes yeux n’ont rien dit de l’effroi 
ils sont restés silencieux 

Je sais très bien pourquoi et je vais te le dire
la pluie du déni les a lavés 
chacun des deux yeux visibles 
et de tous les autres yeux 
de ceux qu’on a à même la peau 
ou sur le bout de la langue 
chacun a chassé l’image passée sous silence 
le reflet visible et invisible chaque effet de nos désertions
nos yeux à tous restés intouchables 

Toi et moi tirons au sort nos regards 
captifs des illusions 
quelque chose chante dans le nerf optique 
quelque chose qui berce
que fait germer la lumière 
et ça nous pousse à l’intérieur nous sort par les yeux 
et c’est une clarification soudaine 
chaque situation nouvelle 
couchée dans le regard jusqu’à l’éveil 
jusqu’à sa révélation nécessitera un relevé de paupière 

Es-tu conscient de ce que tes yeux emprisonnent ?

Perle Vallens

photo-poème·poésie

Baiser (une idée de)

Bouche camouflage au bord du rouge un message caché tient dans une seule phrase
sauras-tu le déchiffrer de tes propres mots mis bout à bout suffisamment de longueur pour ceindre le tour de ma taille
cherche ma bouche de midi comme trésor sans piste balisée comme zénith d’un désir à répétition qu’on se repasse de main en main qu’on se répète électrique
ma bouche scannée à ta bouche renouvelle son paysage en revisite de courtoisie en partage de parties communes d’une langue à l’autre faire l’état des lieux
d’une virgule changer la ponctuation rallonger la longueur de la phrase ajuster la logique du plaisir
le baiser désigne les lèvres comme principe d’action réciproque et osmotiques les salives échangées

Perle Vallens

atelier Tiers Livre·écriture·poésie

Quelque part quelqu’un

Quelqu’un ne sait pas quoi dire
Quelqu’un sait qu’il n’a rien à dire et se tait
Quelqu’un mutique, patiemment
Quelqu’un, sa pudeur logée dans la gorge d’où rien ne sort
Quelqu’un tremble de dire sans oser comme il tremble de ne rien dire
Quelqu’un, une parole fugace, éphémère s’enferme à la fin, longuement
Quelqu’un disert, son éloquence parle à sa place
Quelqu’un, la bascule est rapide
Quelqu’un, son changement de direction comme changement d’avis
Quelqu’un énonce un souhait
Quelqu’un énonce une confiance
Quelqu’un énonce une vue basse par temps d’orage
Quelqu’un énonce un manquement
Quelqu’un met de la distance
Quelqu’un bâtit des barrages
Quelqu’un, ses barrages s’effondrent
Quelqu’un cherche à se protéger mais ses barrages ne sont jamais assez efficaces
Quelqu’un s’imagine que les barrages sont aussi des ponts
Quelqu’un se noie parce que son barrage a cédé
Quelqu’un aimerait d’un barrage faire une frontière ou une justice mais ça ne fonctionne pas
Quelqu’un renforce ses propres charnières car un barrage ça ne suffit jamais
Quelqu’un se définit lui-même comme barrage
Quelqu’un a un pied bot, la faute aux mariages consanguins
Quelqu’un a le goût du sang bien enfoncé dans la bouche
Quelqu’un a un cousin qui lui ressemble comme un frère
Quelqu’un a dix cousins
Quelqu’un a vingt cousins autant qu’il sache
Quelqu’un a probablement un nombre indéfinissable de cousins
Quelqu’un se dit que des cousins ne font pas une vraie famille
Quelqu’un a perdu sa famille
Quelqu’un se dit qu’une famille est superflue, qu’on peut s’en passer
Quelqu’un pense au contraire que la famille c’est ce qui fait le plus défaut même quand on en a une, qu’il n’y a jamais assez de famille
Quelqu’un se désole car sa famille le déteste
Quelqu’un caresse un subterfuge, une façon de faire semblant pour devenir un autre
Quelqu’un se cherche une nouvelle forme
Quelqu’un se contorsionne dans les limites du raisonnable
Quelqu’un veut un espace plus grand, un air vif, un temps de grand vent
Quelqu’un voudrait bien s’envoler
Quelqu’un sait ce que gésir veut dire
Quelqu’un évoque la douleur
Quelqu’un évalue le niveau intermédiaire de la vie
Quelqu’un s’évertue à vivre
Perle Vallens

(avec Henri Michaux)

poésie

Image numérique

avatar de moi-même

 

cet instant où je deviens image numérique
ou bien animal
dont l’œil clignote bleu

la paroi lisse de l’écran est une cage
derrière laquelle on s’ébroue
on se trémousse
sans fausse pudeur

je m’évertue à être autre chose
que cette IA dont tout le monde parle
ayant séparé le corps de ma boîte crânienne

l’appli est une mer gelée
une scène publique où chacun se perd
ou s’enchaîne
et la hache s’est fondue dans le poème
que tu ne dis pas

Perle Vallens

 

photo n&b·poésie

Vie brute

obsessions borgnes à foncer droit
dans tous les murs
ceinturés de nos restes
nous caressons nos doutes comme d’exquises
maîtresses
vautrés dans nos credos nos confiteors
absolutions attendues
stimulations in vivo de nos volontés
en manque cruel de courage
nous creusons toujours plus loin
la lame du plancher
sous lequel nous nous sommes enterrés
nous alternant avec des couches de réel
un anti-poussière à hauteur de nos vies fictives
nous sommes des artefacts de nous-mêmes
jusqu’à surgissement frotté
jusqu’à silex et porosité
qui éclatent au contact peaux et sang
nos pouls qui tressautent
d’hirsutes animaux épris de liberté
se dressent
le poil sur le bras hérissé
sorti du bulbe pour mieux respirer
ressourcer sa kératine à l’air vif
le derme s’ondule de frissons que le vent dessine
à la surface de la peau souffle
en évidence printanière
la vie brute

Perle Vallens