Voici le 48ème ciné-poème sur un extrait de Délicatessen de Marc Caro et Jean-Pierre Jeunet, intitulé une bulle légère.
Catégorie : poésie
Quelque part quelqu’un

Quelqu’un ne sait pas quoi dire
Quelqu’un sait qu’il n’a rien à dire et se tait
Quelqu’un mutique, patiemment
Quelqu’un, sa pudeur logée dans la gorge d’où rien ne sort
Quelqu’un tremble de dire sans oser comme il tremble de ne rien dire
Quelqu’un, une parole fugace, éphémère s’enferme à la fin, longuement
Quelqu’un disert, son éloquence parle à sa place
Quelqu’un, la bascule est rapide
Quelqu’un, son changement de direction comme changement d’avis
Quelqu’un énonce un souhait
Quelqu’un énonce une confiance
Quelqu’un énonce une vue basse par temps d’orage
Quelqu’un énonce un manquement
Quelqu’un met de la distance
Quelqu’un bâtit des barrages
Quelqu’un, ses barrages s’effondrent
Quelqu’un cherche à se protéger mais ses barrages ne sont jamais assez efficaces
Quelqu’un s’imagine que les barrages sont aussi des ponts
Quelqu’un se noie parce que son barrage a cédé
Quelqu’un aimerait d’un barrage faire une frontière ou une justice mais ça ne fonctionne pas
Quelqu’un renforce ses propres charnières car un barrage ça ne suffit jamais
Quelqu’un se définit lui-même comme barrage
Quelqu’un a un pied bot, la faute aux mariages consanguins
Quelqu’un a le goût du sang bien enfoncé dans la bouche
Quelqu’un a un cousin qui lui ressemble comme un frère
Quelqu’un a dix cousins
Quelqu’un a vingt cousins autant qu’il sache
Quelqu’un a probablement un nombre indéfinissable de cousins
Quelqu’un se dit que des cousins ne font pas une vraie famille
Quelqu’un a perdu sa famille
Quelqu’un se dit qu’une famille est superflue, qu’on peut s’en passer
Quelqu’un pense au contraire que la famille c’est ce qui fait le plus défaut même quand on en a une, qu’il n’y a jamais assez de famille
Quelqu’un se désole car sa famille le déteste
Quelqu’un caresse un subterfuge, une façon de faire semblant pour devenir un autre
Quelqu’un se cherche une nouvelle forme
Quelqu’un se contorsionne dans les limites du raisonnable
Quelqu’un veut un espace plus grand, un air vif, un temps de grand vent
Quelqu’un voudrait bien s’envoler
Quelqu’un sait ce que gésir veut dire
Quelqu’un évoque la douleur
Quelqu’un évalue le niveau intermédiaire de la vie
Quelqu’un s’évertue à vivre
Perle Vallens
(avec Henri Michaux)
Image numérique

cet instant où je deviens image numérique
ou bien animal
dont l’œil clignote bleu
la paroi lisse de l’écran est une cage
derrière laquelle on s’ébroue
on se trémousse
sans fausse pudeur
je m’évertue à être autre chose
que cette IA dont tout le monde parle
ayant séparé le corps de ma boîte crânienne
l’appli est une mer gelée
une scène publique où chacun se perd
ou s’enchaîne
et la hache s’est fondue dans le poème
que tu ne dis pas
Perle Vallens
Ciné-poème 47 : accalmie
Pour ce 47ème ciné-poème, un nouveau réalisateur à l’honneur : Jim Jarmusch avec un extrait de Dead man.
Vie brute

obsessions borgnes à foncer droit
dans tous les murs
ceinturés de nos restes
nous caressons nos doutes comme d’exquises
maîtresses
vautrés dans nos credos nos confiteors
absolutions attendues
stimulations in vivo de nos volontés
en manque cruel de courage
nous creusons toujours plus loin
la lame du plancher
sous lequel nous nous sommes enterrés
nous alternant avec des couches de réel
un anti-poussière à hauteur de nos vies fictives
nous sommes des artefacts de nous-mêmes
jusqu’à surgissement frotté
jusqu’à silex et porosité
qui éclatent au contact peaux et sang
nos pouls qui tressautent
d’hirsutes animaux épris de liberté
se dressent
le poil sur le bras hérissé
sorti du bulbe pour mieux respirer
ressourcer sa kératine à l’air vif
le derme s’ondule de frissons que le vent dessine
à la surface de la peau souffle
en évidence printanière
la vie brute
Perle Vallens
Changement de cycle, vidéo-poème
Changement de cycle est un court vidéo-poème très intime proposé l’été dernier pour le festival Charly/Rencontres estivales de la Velouse.
Là où naissent les fantômes dans Poétisthme 15
Poétisthme est une revue en ligne emmenée par le collectif éponyme, qui aborde la poésie, et la littérature au sens large, de différentes façons, souvent thématiques. Mais pour ce numéro 15, il s’agissait de lier mots et photographie.
J’ai choisi un cliché de la lande camarguaise prise lors de ma résidence d’écriture à Vauvert, invitée, en tant que lauréate du Prix de la Nouvelle Erotique 2021, par les Avocats du diable, association liée à la maison d’édition au diable vauvert. Le texte s’intitule Là où naissent les fantômes.
La revue propose de très belles associations que je vous conseille d’aller voir & lire. On peut consulter et/ou télécharger Poétisthme 15 ici.




Résurgence printanière

Perle Vallens
Scène de famille

Ce qu’on pensait : les sentiments
comme voie prioritaire comme passage à niveaux
tandis que les mots détournés sans issue
leur giratoire et l’impression de revenir sur nos pas
mots mensongers par omission
le souvenir ne dit rien du réel
trop battu en brèche trituré
nos sens nous trompent dans les grandes largeurs
membres raccourcis de rancœur bras étriqués de ne rien retenir
la main attrape lambeaux s’y agrippe
pour se retenir à ce qui fuit par l’oreille
chaque bribe ouvre nouvelle piste
où l’enfance se perd
Ce qu’on ne savait pas
la pesanteur des choses du ventre
pleines de secrets de partitions intimes
qui retentissent au cœur une histoire fabriquée de toute pièce
la transmission facile du leurre
une langue balbutie et butte
sur cette vérité qu’on ne pouvait pas voir
invisible puisque muette puisque muselée
puisque trop fort retenue
dont celui-ci laisse échapper l’écheveau sur lequel tirer
et tout vient avec d’incompréhension de colère
de décennies de déceptions de silences
le fil déroulé son odeur de cendre
la bouche décousue de l’arracheur de dent
mâche son travail de bourreau
et on ne sait jusqu’où avance la vérité
ni jusqu’où elle nous fera trébucher
Je marche mais ce sont sables mouvants
mauvais rêves devenus réalité rembobinée
des années en arrière à se demander
la bande son déraille dans une voix éraillée
détails effacés quand d’autres s’impriment durablement
auxquels je n’aurais pas cru non jamais
qui me font passer pour absente
ou ignorée
dans l’effacement on se contorsionne pour exister
on se hausse au niveau du noir pour mieux voir la lumière
les boues que l’on creuse et l’impudeur
à fouiller pour mieux contourner la silhouette où je cherche son visage
je crois que je lui en veux d’avoir gardé pour elle
les blessures les tremblements
son image abîmée me la rend plus faillible
plus profondément indomptée
toutes les fractures les plaies ouvertes
et toute sa force au centuple
dont je tire péniblement la mienne
Ce qui ne se dit pas n’est pas morsure
mais nous ceinture plus sûrement qu’un corset
dont on ne se dégage que si la parole entièrement nue se libère
s’ôter bâillon alors et prendre son élan
couper court à ce qui freine ce qui hésite
entre la peur et le doute
désosser toute prudence décapiter net les illusions
décaper les murs de nos maisons jusqu’à la chair rougie
la chaux vive des phrases qui nous rongent
ce qui est tu brûle plus que tous les incendies de famille
Perle Vallens
La nuit dans L’oreille de la Péninsule

le prochain podcast de L’oreille de la Péninsule – Maison de poésie en Cotentin, qui diffuse divers sujets, interviews très intéressantes etc est cette fois-ci un podcast de poésie sur le thème de la « nuit » et sera diffusé le dimanche 10 mars à 21h00 ici : https://audioblog.arteradio.com/blog/213144/l-oreille-de-la-peninsule
Les poèmes sonores ayant été retenus sont des auteurs ci-dessous :
Augustin Jagueneau
Béatrice Machet
Anne-Laure Lussou & J. Manuel Vazquez Rojas
Perle Vallens
Jean-Christophe Cros
Jean-Marc Barrier
Gabriel de Richaud
Damein Paisant
Julien Bucci
Catrin Godin
Eunice 13h02.
Clément Bollenot
Julie Labroue
Mademoiselle Marie Juillet
Laurence Fritsch
Mathieu Amans
Céline Walter et Ramuntcho Matta
Antoine Maine
Richard Coquin
Élise Portelette
Isabelle Jaunet-Perrotte
Anaïs Labas
Dominique Le Bar
J’ai mis en son ce texte pour l’occasion, vous écouterez donc La nuit est un coma.