atelier Tiers Livre·écriture·poésie

Quelque part quelqu’un

Quelqu’un ne sait pas quoi dire
Quelqu’un sait qu’il n’a rien à dire et se tait
Quelqu’un mutique, patiemment
Quelqu’un, sa pudeur logée dans la gorge d’où rien ne sort
Quelqu’un tremble de dire sans oser comme il tremble de ne rien dire
Quelqu’un, une parole fugace, éphémère s’enferme à la fin, longuement
Quelqu’un disert, son éloquence parle à sa place
Quelqu’un, la bascule est rapide
Quelqu’un, son changement de direction comme changement d’avis
Quelqu’un énonce un souhait
Quelqu’un énonce une confiance
Quelqu’un énonce une vue basse par temps d’orage
Quelqu’un énonce un manquement
Quelqu’un met de la distance
Quelqu’un bâtit des barrages
Quelqu’un, ses barrages s’effondrent
Quelqu’un cherche à se protéger mais ses barrages ne sont jamais assez efficaces
Quelqu’un s’imagine que les barrages sont aussi des ponts
Quelqu’un se noie parce que son barrage a cédé
Quelqu’un aimerait d’un barrage faire une frontière ou une justice mais ça ne fonctionne pas
Quelqu’un renforce ses propres charnières car un barrage ça ne suffit jamais
Quelqu’un se définit lui-même comme barrage
Quelqu’un a un pied bot, la faute aux mariages consanguins
Quelqu’un a le goût du sang bien enfoncé dans la bouche
Quelqu’un a un cousin qui lui ressemble comme un frère
Quelqu’un a dix cousins
Quelqu’un a vingt cousins autant qu’il sache
Quelqu’un a probablement un nombre indéfinissable de cousins
Quelqu’un se dit que des cousins ne font pas une vraie famille
Quelqu’un a perdu sa famille
Quelqu’un se dit qu’une famille est superflue, qu’on peut s’en passer
Quelqu’un pense au contraire que la famille c’est ce qui fait le plus défaut même quand on en a une, qu’il n’y a jamais assez de famille
Quelqu’un se désole car sa famille le déteste
Quelqu’un caresse un subterfuge, une façon de faire semblant pour devenir un autre
Quelqu’un se cherche une nouvelle forme
Quelqu’un se contorsionne dans les limites du raisonnable
Quelqu’un veut un espace plus grand, un air vif, un temps de grand vent
Quelqu’un voudrait bien s’envoler
Quelqu’un sait ce que gésir veut dire
Quelqu’un évoque la douleur
Quelqu’un évalue le niveau intermédiaire de la vie
Quelqu’un s’évertue à vivre
Perle Vallens

(avec Henri Michaux)

poésie

Image numérique

avatar de moi-même

 

cet instant où je deviens image numérique
ou bien animal
dont l’œil clignote bleu

la paroi lisse de l’écran est une cage
derrière laquelle on s’ébroue
on se trémousse
sans fausse pudeur

je m’évertue à être autre chose
que cette IA dont tout le monde parle
ayant séparé le corps de ma boîte crânienne

l’appli est une mer gelée
une scène publique où chacun se perd
ou s’enchaîne
et la hache s’est fondue dans le poème
que tu ne dis pas

Perle Vallens

 

photo n&b·poésie

Vie brute

obsessions borgnes à foncer droit
dans tous les murs
ceinturés de nos restes
nous caressons nos doutes comme d’exquises
maîtresses
vautrés dans nos credos nos confiteors
absolutions attendues
stimulations in vivo de nos volontés
en manque cruel de courage
nous creusons toujours plus loin
la lame du plancher
sous lequel nous nous sommes enterrés
nous alternant avec des couches de réel
un anti-poussière à hauteur de nos vies fictives
nous sommes des artefacts de nous-mêmes
jusqu’à surgissement frotté
jusqu’à silex et porosité
qui éclatent au contact peaux et sang
nos pouls qui tressautent
d’hirsutes animaux épris de liberté
se dressent
le poil sur le bras hérissé
sorti du bulbe pour mieux respirer
ressourcer sa kératine à l’air vif
le derme s’ondule de frissons que le vent dessine
à la surface de la peau souffle
en évidence printanière
la vie brute

Perle Vallens

photo n&b·poésie·prose·Revue littéraire & fanzine

Là où naissent les fantômes dans Poétisthme 15

Poétisthme est une revue en ligne emmenée par le collectif éponyme, qui aborde la poésie, et la littérature au sens large, de différentes façons, souvent thématiques. Mais pour ce numéro 15, il s’agissait de lier mots et photographie.
J’ai choisi un cliché de la lande camarguaise prise lors de ma résidence d’écriture à Vauvert, invitée, en tant que lauréate du Prix de la Nouvelle Erotique 2021, par les Avocats du diable, association liée à la maison d’édition au diable vauvert. Le texte s’intitule Là où naissent les fantômes.

La revue propose de très belles associations que je vous conseille d’aller voir & lire. On peut consulter et/ou télécharger Poétisthme 15 ici.

photo couleur·poésie

Résurgence printanière

l’épisode manqué du feuilleton
ce qu’on a sauté d’images et de vie
non vécue           ce qu’on n’a pas habité
ce qu’on n’a pas bu
 
la source pourrait se tarir 
même si résurgence         même si
abondamment humecté
 
la terre fraîchement retournée
après jachère          friches enviergées 
ensemencées de neuf           gonflées à bloc
son stock de graines resté intact
 
ce qui repousse d’inattendu
d’exhalaisons racinaires          d’exaltations de surface
semble résurgence printanière où je 
existe encore

Perle Vallens
atelier Laura Vazquez·photo couleur·photo n&b·poésie

Scène de famille

Ce qu’on pensait : les sentiments 
comme voie prioritaire comme passage à niveaux 
tandis que les mots détournés    sans issue 
leur giratoire et l’impression de revenir sur nos pas
mots mensongers par omission 
le souvenir ne dit rien du réel 
trop battu en brèche       trituré 
nos sens nous trompent dans les grandes largeurs 
membres raccourcis de rancœur bras étriqués de ne rien retenir
la main attrape lambeaux         s’y agrippe
pour se retenir à ce qui fuit par l’oreille 
chaque bribe ouvre nouvelle piste
où l’enfance se perd

Ce qu’on ne savait pas 
la pesanteur des choses du ventre 
pleines de secrets          de partitions intimes 
qui retentissent au cœur une histoire fabriquée de toute pièce 
la transmission facile du leurre
une langue balbutie et butte
sur cette vérité qu’on ne pouvait pas voir 
invisible puisque muette      puisque muselée
puisque trop fort retenue 
dont celui-ci laisse échapper l’écheveau sur lequel tirer 
et tout vient avec     d’incompréhension      de colère 
de décennies de déceptions      de silences 
le fil déroulé         son odeur de cendre 
la bouche décousue de l’arracheur de dent
mâche son travail         de bourreau 
et on ne sait jusqu’où avance la vérité 
ni jusqu’où elle nous fera trébucher 

Je marche mais ce sont sables mouvants
mauvais rêves devenus réalité    rembobinée
des années en arrière à se demander 
la bande son déraille dans une voix éraillée 
détails effacés quand d’autres s’impriment durablement 
auxquels je n’aurais pas cru        non jamais 
qui me font passer pour absente
ou ignorée 
dans l’effacement on se contorsionne pour exister
on se hausse au niveau du noir pour mieux voir la lumière 
les boues que l’on creuse        et l’impudeur
à fouiller pour mieux contourner la silhouette où je cherche son visage 
je crois que je lui en veux d’avoir gardé pour elle 
les blessures        les tremblements 
son image abîmée me la rend plus faillible 
plus profondément indomptée
toutes les fractures         les plaies ouvertes 
et toute sa force au centuple 
dont je tire péniblement la mienne 

Ce qui ne se dit pas n’est pas morsure 
mais nous ceinture plus sûrement qu’un corset 
dont on ne se dégage que si la parole  entièrement nue           se libère 
s’ôter bâillon alors et prendre son élan 
couper court à ce qui freine        ce qui hésite 
entre la peur et le doute
désosser toute prudence      décapiter net les illusions 
décaper les murs de nos maisons jusqu’à la chair rougie 
la chaux vive des phrases qui nous rongent
ce qui est tu brûle plus que tous les incendies de famille

Perle Vallens

Actualité·écoute audio·collectif·La Pénincule-Maison de poésie en Cotentin·poésie·podcast

La nuit dans L’oreille de la Péninsule

le prochain podcast de L’oreille de la Péninsule – Maison de poésie en Cotentin, qui diffuse divers sujets, interviews très intéressantes etc est cette fois-ci un podcast de poésie sur le thème de la « nuit » et sera diffusé le dimanche 10 mars à 21h00 ici : https://audioblog.arteradio.com/blog/213144/l-oreille-de-la-peninsule

Les poèmes sonores ayant été retenus sont des auteurs ci-dessous :
Augustin Jagueneau
Béatrice Machet
Anne-Laure Lussou & J. Manuel Vazquez Rojas
Perle Vallens
Jean-Christophe Cros
Jean-Marc Barrier
Gabriel de Richaud
Damein Paisant
Julien Bucci
Catrin Godin
Eunice 13h02.
Clément Bollenot
Julie Labroue
Mademoiselle Marie Juillet
Laurence Fritsch
Mathieu Amans
Céline Walter et Ramuntcho Matta
Antoine Maine
Richard Coquin
Élise Portelette
Isabelle Jaunet-Perrotte
Anaïs Labas
Dominique Le Bar

J’ai mis en son ce texte pour l’occasion, vous écouterez donc La nuit est un coma.