

Le dernier numéro de la revue Miroir est paru, signant sa rentrée après pause estivale. Plusieurs textes travaillés autour des consignes d’écriture proposées par Laura Vazquez s’y retrouvent. Pour lire ou relire les miens, c’est par ici.
Il n'y a pas d'âge pour rêver, vivre et écrire ses rêves…


Le dernier numéro de la revue Miroir est paru, signant sa rentrée après pause estivale. Plusieurs textes travaillés autour des consignes d’écriture proposées par Laura Vazquez s’y retrouvent. Pour lire ou relire les miens, c’est par ici.
C’est elle qui décide. Moi j’exécute. Il est prévu que je la suive à certains moments durant la soirée. Elle me fera signe et je la suivrai, mon appareil à la main. Je fais ça pour rendre service. Je ne suis pas professionnel, juste un amateur. Au cas où, j’ai un trépied mais je filmerai majoritairement au poing. Elle m’a donné peu d’indications. Il faut que ce soit vivant, gai, festif. Des plans serrés, des travellings sur l’assemblée. Après, je verrai au montage, je ferai des fondus, des accélérés. Ça m’amuse. C’est même ce qui m’amuse le plus parce que filmer, sinon, c’est rasoir.
Elle est plutôt jolie, c’est une amie d’amie. Blond cendré, des yeux gris, une robe bizarre, trapézoïdale qu’on croirait sortie d’un mauvais défilé de prêt-à-porter se croyant pour de la haute couture. Orange vif. Pétard. Les chaussures oranges aussi. Tape à l’œil. Mais pas tapageuse.
Elle, c’est le témoin, c’est pour ça la tenue excentrique. Pourquoi faut-il que dans les mariages, les gens, enfin les femmes, se croient obligées de porter ce genre de truc ?
Moi j’ai un costume low-cost que j’ai acheté il y a longtemps. Comme il est noir, on ne voit pas trop qu’il est un peu élimé par endroits.
On passe de table en table. Elle me présente comme le réalisateur du film de la soirée. Tu parles, Charles ! Moi je filme en plan rapproché tous ces visages, des jeunes, des vieux, même des enfants ; des qui chuchotent, des qui parlent trop fort ; des déjà hilares, d’autres qui on l’air de se faire chier. Déjà, alors que tout ne fait que commencer.
Il y a des montres de prix, des boucles d’oreilles en toc, des crânes glabres et des cheveux fraîchement sortis de chez le coiffeur. Il y a des smartphones et des briquets qui traînent sur les tables, des sacs à main sur les dossier, des gilets de lainage, et des foulards vintage. Il y a des tubes de rouge à lèvres qui sortent de leur étui pour corriger un maquillage effacé.
C’est elle qui pose les questions.
Vous pouvez nous dire qui vous êtes ?
Un invité du côté de la mariée ou du marié ?
Vous êtes venu à six, vraiment, de si loin ?
Eux ont fait six heures de train, deux changements, sont crevés mais heureux d’être là. D’autres, je le saurai plus tard, sont venus en avion des Etats-Unis, d’autres encore d’Espagne.
Oh, félicitations, vous je faites pas votre âge ! dit-elle en minaudant à l’arrière-grand-père du jeune marié qui gonfle sa poitrine creuse de vieillard comme un jeune coq.
Ça prend du temps tous ces portraits. Évidemment, il ne faut oublier personne. Soyons exhaustif, n’est-ce pas ? Alors, on continue, on fait le tour des tables. On fera les mariés plus tard dans la soirée. Le dîner va commencer, on fait une pause.
Je mange les mêmes plats que les convives officiels. Je me considère comme officieux, tout comme le groupe de musique, qui mange en décalé, tout comme le photographe professionnel, dont les appointements ne doivent rien à voir avec les miens.
Après l’entrée, j’en profite pour faire des plans larges des tables, de la scène sur lequel le chanteur vient d’entamer running up that hill. Un vieux tube remis au goût du jour par une série pour jeunes. Tant mieux, j’adore Kate Bush, j’étais même un peu amoureux. Évidemment avec une voix de mec, c’est autre chose.
Le chanteur a un air propre sur lui. Même très chic. Le reste du groupe aussi, Je fais glisser l’image pour capter la musique, en garder un maximum. C’est toujours mieux comme ambiance sonore que le brouhaha, cet écho que renvoie la salle, son acoustique non appropriée.
Je file tout au fond de la salle pour un gros plan général avant le plat chaud. De la volaille, des légumes. Du basique mais plutôt bon. Je sauce et je reprends mon apn.
Je fais des gros plans de couverts dans les assiettes, ça s’entrechoquent, ça claque mais rien de clinquant, juste des gros plans de bouches qui mâchent, de lèvres qui s’ouvrent sur les morceaux de viande. Juste des yeux qui jouissent.
C’est délicieux.
Cette sauce c’est quoi ?
Tu veux mes carottes ? Je n’aime pas ça.
S’il te plaît, ressers-moi du vin.
Tu as vu le dernier film de… ? Non mais j’avais lu le livre de…
Je crois que je vais changer de job, je n’en peux plus.
Vous partez où cet été ? Nous on s’est décidé pour la Patagonie. Un vieux fantasme.
Rien d’indiscret à ce stade. Juste des échanges normaux durant un dîner normal.
C’est là que ça a dérapé. Ce mec devait avoir bu bien avant pour être à ce point torché. Le genre minet, sourire étincelant, plutôt joli garçon. Le genre qui le sait.
Vient d’essayer d’embrasser sa voisine. Qui n’a pas osé lui retourner une gifle. Tu penses, pas du genre à faire des esclandres au milieu d’un mariage. Cette fille empourprée a décalé sa chaise de quelques centimètres. Comme si ça allait changer quelque chose.
Moi, je me suis approché avec mon appareil. Pour une fois que ça devient marrant. Je me suis planqué dans un coin, derrière un pan de mur. Je filme.
Le gars relève la tête, pivoine lui aussi. Il a tombé la veste, déboutonné sa chemise. Il s’est débraillé et c’est comme un passage obligé à ce qui va suivre. Il s’adosse et son assise négligée, tête renversée, semble sa zone de confort.
La mariée est une pute.
Il a juste chuchoté mais tous, à la même table, ont entendu. Moi aussi. En revanche, pas sûr d’avoir pu capter le son. Il réitère à vois haute, comme si les autres n’avaient pas compris.
La mariée est une pute. Elle a trompé son mec avant-hier.
Il s’est redressé et regarde tous ses voisins de table, offusqués, blêmes.
Enterrement de vie de jeune fille. Il a bon dos l’enterrement. Sauf enterrer sa fidélité. Parce que sa virginité…
Les visages se décomposent davantage. Le gars a un peu haussé le ton. Autour, des gens se retournent dans réaliser vraiment ce qui se passe, en dehors du fait que le jeune homme est ivre.
Et vous savez avec qui ? Avec moi !
Il vient de crier et là, tout le monde regarde vers lui. Partout ça parle à voix basse, ça s’inquiète.
Jusqu’à la principale intéressée qui ne sait plus si elle doit l’empêcher de parler, l’ignorer, ou se cacher sous la table.
Là, je sens qu’il faut que j’arrête de filmer. Ce passage, ça ne restera pas. Coupe franche assurée. La commanditaire rapplique et me fait ses gros yeux, interrogateurs, soucieux, affolés.
Elle aura son documentaire bien net, sans bavure, un joli petit souvenir du meilleur jour de la vie de sa copine. Mais je compte garder les rushs éliminés pour des projets plus perso, un docu-fiction à ma façon. Oui, je garde les rushs.
Perle Vallens
Nouvelle écourtée pour l’exercice d’écriture, destinée à être étoffée… Parmi les sources d’inspiration, citons le film de Thomas Vinterberg, Festen.
2 octobre
à trop se précipiter on bâcle jusqu’à son bol de café
PV
3 octobre
Elle n’a fait que nous frôler. Elle a rasé le haut de mon crâne, j’ai senti le courant d’air frais, l’éphémère de sa présence au-dessus de moi. Cela a duré quelques secondes. Suffisamment pour la sentir passer, pas assez pour la voir. La chauve-souris a disparu dans les interstices de ce bâtiment abandonné, cet ancien hôtel décharné, peut-être encore peuplé de fantômes. Au moins habité par cet animal solitaire. Elle a battu des ailes, comme volatilisée. Elle a rejoint l’invisible.
PV

4 octobre
Il suffit de regarder le beurre
(noisette dans la poêle)
filer parfait amour avec les noix de Saint-Jacques
dessus-dessous frissonnantes
si nues et blanches hors de leur coquille
il suffit de se fondre dans la dissolution brutale
de grains de sel à leurs surface
pour se réconcilier avec la morsure vive
l’avant-bras douloureux d’avoir trop embrassé
le brûleur de cuisson
PV
5 octobre
Tu vois la flamme dans l’oeil
c’est ce qui brille en nous
c’est le feu que l’on porte dans la poitrine
transperce les peaux et les prémices
d’une brûlure
réduisant l’espacement les barrières à néant
l’embrasement s’étend à toute la parcelle
elle flambe jusqu’au coeur
son bel incendie d’hiver
aussi bien la caresse ressuscite me consume
de la main à la main
PV
6 octobre
coupée à sa base la fleur
incise un désir cru
au creux du bouquet
à faire déborder le vase
PV

J’aurais pu l’imaginer à la ligne courte des hanches – stable sur ses jambes – l’arme ferme dans la main – l’œil fixe ne dévie pas de la cible.
En alerte, narines frémissantes, à l’inspir se bloque, je le vois à sa poitrine.
Rien ne doit bouger. Dans l’immobilité, s’absente pour concentrer toute son attention dans le regard et dans la main qui déclenche.
Le pas de tir, visage de profil – le dispositif cadré sur le haut du corps puisque là réside le geste.
Le buste émerge, le torse héberge entièrement le geste, les jambes ne servent qu’à assurer la stabilité de l’ensemble. Une femme-tronc pourrait tout aussi bien tirer.
Elle vient peut-être deux ou trois fois par semaine. Elle ne dit rien de son arme. Elle n’est pas fétichiste. Une arme comme une autre, mais de poing. Même si parfois elle revient à la carabine. Back to basics.
Elle n’est pas là pour l’arme mais pour la cible, le plaisir de viser juste, de ne pas trembler, s’assurer, d’ajuster le geste. Elle ne parle pas, elle tend son bras. Elle regarde loin, au-delà.
Elle tue l’invisible. Peut-être qu’elle tue quelque chose en elle.
Son œil ne se trompe pas, seule la paupière tremble un peu. Le cil volette comme une aile qui ne se décide pas entre ouverture et fermeture. Ça la gêne un peu.
Avant de tirer elle ne pense à rien. Elle déploie toute son énergie dans le fait de ne penser à rien. Elle se vide pour se remplir d’air. Elle inspire toute l’oxygène possible, elle sature ses poumons, elle se gonfle. L’air se comprime alors tout entier contraint dans sa cage thoracique.
C’est l’air contenu dans son corps qu’elle expulse du barillet. Plus elle en absorbe plus le plomb ou la balle gagne en vitesse.
Le reste, c’est une question de précision. Elle sait qu’elle doit viser légèrement en retrait, la faute à son œil droit. Son gauche à demi-fermé ne lui sert à rien de plus qu’à se fermer.
Après, elle respire et relâche ses épaules. Là, en même temps que le sang et l’air, affluent à nouveau ses pensées.
Elle pense à l’ouverture de la chasse. Ceux qui défilent entre les rangs serrés de vigne, dans les dédales de forêt, en plein champs. Elle se demande s’ils pratiquent toujours le tir, s’ils s’exercent. Au lieu de tirer dans le tas. Mais dans le tas de quoi ?
Elle ne ferait pas de mal à une mouche mais un homme ?
Elle pense à l’open carry aux Etats-Unis, tellement facile avec un gun dans sa poche de se faire justice.
Pourtant, elle pense qu’elle-même, si on touchait à ceux qu’elle aime. Si l’on osait.
Puis, elle ne pense plus, elle emplit ses poumons et se prépare à nouveau à tirer.
Perle Vallens

Plongés dans le noir, tous. Il a confié son corps à la nuit, ample à travers la vitre, et à l’assise rembourrée. La nuit est pleine, totale, seulement piquée d’éclats extérieurs, nombreux à l’approche des villes, plus rares dans l’étirement des zones d’activité désertées. Les spots de la voiture du rer semblent constellations. Mais il ne les voit pas. A cette heure avancée, après journée harassante, ne voit plus rien, ne broie que du noir. Noir sur noir, rien ne distingue. Sa peau ne s’invisibilise pas pour autant. Elle saille, plus claire, par contraste avec l’étoffe noircie par l’obscurité, sous la lumière blafarde, discrète, révélatrice de nos faiblesses, de nos fatigues. Œil ouvert ou fermé, qui sait, sous la casquette vissée, bien enfoncée sur le front. Qui sait si s’ensommeille dans sa lassitude, si somnole juste ou sombre tout entier dans un trou noir. La main repose sur le pantalon. Inerte. Comme morte.
Je ne sais plus ce que signifie la main surgie au premier plan, si elle manipule un smartphone, ajuste une mèche de cheveux, mais l’index semble mettre en garde, me pointer, désapprobatrice, accusatrice, de ce flagrant délit de voyeurisme photographique.
Crevé. Heureusement, place assise. Je n’ai qu’à me laisser bercer. Me laisser bercer par le ronflement du train, le chuchotement de ceux qui parlent. Il font doucement. C’est l’effet que fait la nuit sur certains. Sur d’autres, les plus jeunes, la nuit est excitant. Mais là, ça va. Ça ne s’affole pas, ça souffle plus bas. Je baisse la garde. Je me laisse bercer. Ne pas louper ma station surtout. Ce sixième sens que j’ai développé avec le temps, avec les semaines et les mois, avec les années de trajet de nuit. Quelque chose me dit quand je peux m’assoupir, quand pas. Quand j’ai raison d’avoir confiance. Quand je ne m’en remets qu’à moi. Quand je romps, quand je peux flotter. Quand je dois me raidir. Renforcer mon regard. Le durcir ou le détourner. Là, je peux, je crois. Là quelque chose me fuit. Quelque chose qui me réconforte comme un flottement tiède. Qui m’efface un moment de moi-même. Quelque chose lâche en moi.
Perle Vallens
Ce que j’ai photographié. La petite enfance, l’adolescence. Ce que je ne photographierai peut-être pas. L’âge de femme ou de mère, la vieillesse.
Ce que j’ai photographié. Les gros plans du visage, l’œil, le nez, la bouche, jusqu’à l’appareil dentaire, les moues, les mimiques. Aussi la chevelure ramassée ou celle qui danse, qui lance ses longs filaments dans l’air, la nuque toujours émouvante dans sa pliure, le cou dans son essor, le glissement du soir sur la clavicule.
Et photographiées en pied, de face, de dos, s’approchant, les bras le long du corps, la main levée, saisissant ou montrant le chemin. La main, les ongles, longs de menace, et le poignet se cassant, et le coude replié. Personnage partiel ou entier devant l’objectif n’est pas personnage, mais mon propre sang qui pulse à la veine.

Ici, la pose est sienne, son idée, son désir. La mise en valeur de sa chevelure. Depuis qu’elle pose pour moi, elle s’affirme, pleine, entière acceptation de son corps, de son être, elle devient ce qu’elle est. Cette photographie est emblématique, exemplaire de ce qui se vit avec elle de création artistique. Le déclencheur est à dimension double. Elle sait donner le tempo. Elle sait guider la photographie, elle a acquis cette sensibilité. Ce qui se joue de part et d’autre de l’appareil, ce qui se noue entre elle et moi, ce qui se répond d’instinct.
Plongée, contre-plongée, qui impose au modèle et au photographe postures acrobatiques. Toutes les possibilités qu’offre leur corps. Toutes les torsions, les sauts, les arabesques, les étirements. Toutes les contorsions possibles. Allongées, accroupies, droites ou courbées, salies de sable ou d’encre, de terre, d’ocre, embellies de fleurs, traînant dans la poussière. Ce qui se dit faire corps. Avec les éléments, les paysages. Voltiges et vertiges. Et encore la silhouette au loin.
Jour ou nuit, couleur ou noir et blanc, nettes ou floues dans leur course ou leur immobilité. Des centaines de photos, celles qu’on hésite à jeter à cause d’un regard, d’un geste, d’une émotion qu’on ne saura pas retranscrire.

Celle-ci n’est pas ma préférée (techniquement mauvaise, mal réglée) mais c’est une des siennes, celle qui tisse ses secrets dans l’absolu de la danse, c’est par tendresse que je la choisis, elle plus qu’une autre, ce qui naît dans la complicité et la demande par elle formulée d’être immortalisée dans les postures qu’elle affectionne. C’est par amour seulement que je la choisis.
Signe le mouvement dans le flou même, l’extension du corps, l’effort, le muscle bandé, la légèreté, la souplesse, l’embellie dans le soir tombé. Ma dancing queen, la bien nommée.
Les gouttes d’eau sur l’épaule, les ombres d’un feuillage sur un dos, un flottement, une impression fugace, l’imperceptible de la lumière fuyante sur un morceau de buste ou sur un pied sur lequel on aurait zoomé. Un pied qui s’avance. Un pied qui découvre, va à la rencontre de la vie. Qui s’abîme au contact (pied pédillé ou pointe de danseuse).
Ajuste la focale dans sa fixité même sur le mouvement. Réglages compris, cadrage au plus près. L’extrême proche de la peau, presque à la toucher, à la sentir.
L’impalpable chair de ma chair qui s’ancre numérique, déployée, sensible, distanciée et pourtant présente, offerte dans cet instant qui fut. L’instant pulse son image, est une caresse, une pensée douce, un souvenir, une trace pour se souvenir.
L’intime se compte en pixels, des milliers pour retracer la joie. Celle d’un sourire, d’un espace parcouru seule ou à deux. Là où mon œil les couve, là où je les niche, au creux de mon appareil-photo, qui bat sur ma poitrine, tout près du cœur.

Celle-là, son abandon dans le plein soleil d’août, un balayage doux, une caresse. Elle tire sa force du rocher sur lequel elle repose, ses humeurs de pierre, ses joies de pure lumière, fille d’eau croît mieux en pleine nature. Se laisse manger par l’ombre et régurgiter par le rayonnement, née à elle-même chaque jour dans la nuit totale comme dans la clarté renouvelée du jour.
M’en voudront-elles ? L’impossible mère-photographe, les poses improbables, les longueurs, les courbatures, les lassitudes, les impatiences.
Pourtant, c’est là que se tisse un lien plus serré entre elles et moi, les inclure dans ce qui importe, ce qui est cher. C’est histoire de transmission et de partage, c’est histoire de se raconter des histoires. Se maintenir en équilibre entre l’imaginaire et le réel. C’est un jeu de funambules, elles, moi, au-dessus des mêlées du monde.
Perle Vallens

Il y a cette route pas loin de La Laune. C’est la D104. Il faut continuer depuis Vauvert sans tourner au château d’eau. Tout droit, jusqu’au pont.
J795+PV Le Cailar est le code que me donne Google maps, même si je ne sais pas trop à quoi ça correspond. Je préfère géolocaliser le point rouge, saillant, en forme de montgolfière (dont j’imagine qu’elle pourrait s’envoler jusqu’au site à atteindre).
La route, je l’ai repérée sur la carte avant de venir passer trois semaines dans cette Petite Camargue arborée de vignes et d’arbres fruitiers. Elle mène au Pont des Tourradons, une zone de marais, entre canaux de navigation et d’irrigation. Une zone d’élevage de taureaux, de manades et de prés, de chevaux et de hérons pic-boeufs, qui se déplacent sur leur dos. On ne sait si c’est par paresse ou pour prévenir d’éventuels prédateurs. Dans le ciel, un seul oiseau de proie, parfois, au-dessus des lapins qui gambadent à l’aube.
C’est le deuxième ou le troisième jour au petit matin. Tout s’englue de brume, dense, qui s’épaissit vers 7h00 avant de se disperser. C’est ce jour-là que je décide de partir en repérage. J’attends une autre matinée blanche, un autre lever aux aurores pour m’enfoncer dans l’évanescent (l’appareil atteste le 19 juillet 2022, je ne me rappelle plus précisément l’heure).
Les entrées maritimes, les chaleurs estivales sont propices à l’avènement des nuées. Cette neige impalpable, cette façon de pénétrer dans un souffle nuageux.
C’est là que naissent les fantômes, là que pousse le ciel nimbé de sel et de l’humidité de la terre. Le visage vaporisé renoue avec l’errance des brumes, se laisse baiser par la moiteur matinale, baigné dans le flou. On ne sait s’il s’en salit ou s’il s’en lave de ce bain.
L’œil s’élance au delà du visible, comme détecteur de l’autre côté de l’obturateur.de ma focale fixe, mon objectif chouchou. 100 iso et ouverture maximale, temps d’exposition 1/400, pour plonger dans le mystère des basses lumières et du brouillard qui dégoutte le ciel. Netteté « difficile », dixit a posteriori.
J’ajuste le cadrage, je me rapproche, je m’écarte. Toute la série flotte entre les arbres, les buissons de salicornes, je progresse sur zone sablonneuse dans l’humidité. J’attends le soleil, sans mitrailler, en prenant tout mon temps. J’en ai, je me l’accorde, j’y ai droit. Le temps s’étire dans le blanc.
Cette photo-ci c’est la réminiscence du Blanche Neige de Disney, mon premier film vu au cinéma, effrayée (ou plus tard, de Evil dead), la branche comme un bras, une main, décharnée. L’arbre vivant, habité, en dépit de son apparence souffrante ou de mort. L’arbre est là où la brume absorbe tout jusqu’au silence. Il est là où flottent les fantômes.
Perle Vallens
Première participation aux ateliers du Tiers Livre. Je ne sais pas trop si j’ai bien répondu à la consigne d’écriture, si elle a bien été comprise…

Je suis orpheline. Pas entièrement mais je ne sais pas quantifier un pourcentage précis. Au moins à cinquante pour cent. A plus de la moitié orpheline.
J’ai grandi sans mère, elle est morte quand j’avais deux ans. Je ne me rappelle rien d’elle.
Est-ce que cela fait de moi une mauvaise mère par destination ? Est-ce que cela explique pourquoi mon ventre me pèse tant, pourquoi une naissance équivaut à une mort ? Pourquoi je me sens ballottée fille-mère à faire semblant, à me confondre ?
Je ne me sens pas mère, je ne sais pas si je me sens femme. Je suis peut-être encore cette fillette de deux ans. Je n’ai pas grandi au fond. J’ai fui tous mes âges coincée sans ma mère. Je suis cette orpheline (peut-être à quatre-vingt pour cent, peut-être plus), c’est aujourd’hui ce qui me définit le mieux, ce qui fait de moi moins qu’une mère.
Perle Vallens
Ecouter ou réécouter l’audio initialement diffusé sur le podcast poétique Mange tes mots, à retrouver aujourd’hui sur soundcloud :
Un extrait de Ceux qui m’aiment est paru dans Lichen d’août 2022, à retrouver ici.
