atelier Laura Vazquez·écriture·photo n&b·prose

Chemin

Le chemin avance. Ou plutôt j’avance sur le chemin. Je progresse droite, le front vers l’avant, le menton dirigé, volontaire, le regard franc, défini, frais. Sautillant. Regard saute les haies, loin devant, peut-être même au-delà. La ligne, ne la voit. Le ciel seulement et le chant des oiseaux, leur pureté première.

Le chemin avance plus doucement. Et je peine un peu. Je ne franchis plus, je me fraye, je me faufile. Je devance encore mon ombre mais de combien ? Front cherche la fraîcheur, menton tait toute difficulté, rien n’engage que. Regard cherche, déniche la branche morte, défectuosité des pierres, elles roulent, t’enroulent. Oeil vif encore. Devine, devient canne ou bâton de marche.

Le chemin avance-t-il ? L’impression fâcheuse de reculer. Je dérive, je suis radeau qui refoule les vagues avant d’être définitivement renversé. Ce flottement sous le cuir, l’écrasement, terrassé. Le radeau prend l’eau, il faut écoper la peine. Le front bas, plisse. Le ciel est passé depuis longtemps, n’a laissé que sa nuit. L’oeil distancié va en rase-motte, erre son iris, désourcé. Les pierres semblent montagne. Il n’y a plus d’oiseau.
©Perle Vallens

écriture·fanfiction·prose

Cher Daddy

Twin Peaks, le….
Cher Daddy, je suis incapable de dire quel jour on est, j’ai perdu cette notion-là. J’espère que cela ne te choque pas que je te dise Daddy plutôt que Dad. Parfois, je me sens moi, jeune femme, parfois, je me sens toute petite. Là, je crois que je suis redevenue une très petite fille.
De là où je suis, je vois votre vie nébuleuse, floue, voilée de gris, comme couverte d’un linceul. Je sais juste que nous sommes quelques jours après ma mort.
Je ressens encore ce froid glacial qui m’a envahie, Daddy, quand tu m’a tuée. Ce froid glacial dans ton regard. L’acier tranchant vif de ton oeil autre et tes mains serrant mon cou. L’air n’arrivant plus dans mes bronches, j’en perdais mes cris. L’épouvante me suffoquait autant que l’absence d’oxygène, cette évidence que ce fut toi, Daddy, qui me tuait, ce monstre sauvage, cette soif de sang, à l’intérieur de toi, me lapide, me lacère autant que tes mains crochetées à mon corps.
Au moment où la vie me quitte, Daddy, elle fuit par mes pores, comme si j’étais trouée de toute part. Ce reste de chaleur et de vie toutes concentrées dans tes mains de mort. C’est de là, de ce seul endroit que je ressens tout, ton amour et ta haine mêlées, la vie que tu m’as donnée et que tu me reprends, la brûlure du feu et de la glace, je suis pleine et vide de toi, toi qui me quittes, Daddy. Parce que toi et la vie c’est pareil.
La vie me quitte, la vie m’a quittée parce qu’aujourd’hui ou hier c’est pareil pour moi.
Fire walks mais ne me rechauffe pas
Je sais bien que c’est Bob, pas toi. Je sais bien que c’est lui le monstre, pas toi. Toi, tu le devines, tu ne le sais pas vraiment, tu es en plein déni. Tu redeviens l’enfant que tu étais. Apeuré toi-même, inconscient de tes gestes, de la folie meurtrière qui t’étreint.

Je t’ai vu Daddy, tes cheveux blancs, tes dérapages, je t’ai vu dansant avec mon portrait, j’ai vu tes larmes, tu sais. Je t’ai vu sous son emprise. Je t’ai vu et c’est lui que j’ai vu dévorer quand tu regardais Maddy. Il la fixait comme si elle était sienne, comme si elle était la prochaine.
Par pitié, Daddy, débarrasse toi de lui ou il risque de la tuer aussi.
Tu sais je me rappelle ta tendresse quand je n’étais encore qu’une fillette, nos parties de pêche, nos chansons à tue-tête, nos séances de mots croisés. C’est comme ça que j’ai appris à écrire je crois. Je me rappelle que tu me faisais voler dans les airs, lorsque nous dansions ensemble. Je me rappelle Glenn Miller et Frank Sinatra. Je t’entends encore fredonner à mes oreilles pendant que je tourbillonne dans tes bras. Je me rappelle ta bienveillance, ton adoration de père. J’étais ta fille unique après tout. Je t’ai vu tellement effondré, Daddy, devant ma dépouille. Je t’ai vu si absolument désespéré.
Tu n’es pour rien dans la tragédie, sois-en persuadé. Le seul responsable, c’est lui. Tu n’es qu’un moyen de transport pour son âme vile. Tu es toi aussi victime, toi aussi sous son emprise maléfique, comme d’autres avant. Tu le sais, au fond de toi, tu connais le sens de tout ça, tu as reconnu sa présence fétide, son haleine de mort. Elle date de ta propre enfance.
Je le sais car là où je suis, j’ai accès à tous les secrets, à toutes les vies cachées d’hier. Je sais ce qui s’est passé.
Je t’ai déjà pardonné, Daddy, je t’ai pardonné le jour même où tu m’as tuée. Je te pardonne chaque instant de ma non vie depuis, chaque moment passé à t’observer, et à le voir, lui, derrière certains de tes actes, certains de tes regards. Sache que tu n’es pas lui, sois en persuadé.
Voilà ce que je voulais t’écrire. Et aussi te dire que je t’aime, que je t’aimerais toujours, parce que tu es mon Daddy adoré, que je sais que bientôt nous serons ensemble.
Je t’embrasse tendrement,

Laura
©Perle Vallens

Fanfiction écrite en « atelier » d’une heure avec mes filles, sur le thème « angst-confort », relations familiales. N’étant guère familière du genre, je me suis reposée sur du connu même si je n’ai pas vu la série de David Lynch depuis longtemps…

atelier Laura Vazquez·écriture·prose

Hommage à Pina Bausch

Pina Bausch, portrait. Courtesy Fabienne Cabado © DR

Ils disaient que j’irradiais, que mon aura les englobait tous, que je les survolais sur la scène.
Ce que je voulais, c’était dans mes très longs bras, dans le bleu de mes yeux, dans de très légers petits sourires, dire le dévolu.
Ce que je voulais, c’était dire le mouvement en un seul mot.
Ce que je voulais c’était trouver une langue, une écriture dans les corps.
Ce que je voulais c’était que chacun traduise l’intraduisible, qu’il dise l’invisible.
Ce que je voulais c’était que chacun me confie son intime restitué, tous ses âges, ses rêves, sa fragilité et sa force d’être, jusqu’au dépassement.
Ce que je voulais c’était que chacun exprime sa propre interprétation, que chacun soit conscient de sa propre énigme, du mystère et du savoir-faire de sa jouissance.
Ce que je voulais c’était les percer à jour, traverser leurs vérités, lire leurs corps jusqu’à l’ossature, ce qui y est enfermé, ce qui remue à l’intérieur, ce qui doit se libérer de sens.
Ce que je voulais c’était trouver en chacun l’état de corps, son symptôme émotionnel, la résurgence du désir juqu’à la violence.
Je ne leur disais jamais il faut ou il ne faut pas. Ce que je voulais c’était que ça leur vienne comme une grâce.
Ce que je voulais, ce n’était pas donner des explications mais des sentiments. Ce qu’il faut c’est ressentir.
Ce que je voulais c’était parler de notre immense besoin d’amour.
©Perle Vallens

Erotisme·photo n&b·prose

Rêve, plein phare

Un homme est entré dans ton rêve.
Il n’a pas prévenu avant. Il n’a pas frappé à la porte. Elle était déjà ouverte mais personne ne sait dire si c’était pour lui.

Le rêve n’est pas écrit d’avance. Il n’est pas sensé dire quelque chose. Il est libre, non formaté, ne se nivelle pas par le bas, gagnera certaines hauteurs. Il faut apprendre à léviter pour les atteindre. Il faut apprendre le langage des cimes.
Il faut savoir s’enfoncer dans l’ombre du bout de la langue. Il faut s’entendre parler pour ne pas tomber. Les mots sont tes ailes, vastes, se développent en nappes phréatiques pour t’y baigner, t’y abreuver.

Le rêve caresse un espoir dans le sens du poil, dans le sens de la vulve ouverte comme une porte. Le rêve s’avère meilleur amant que l’homme.
L’homme ne caresse rien, il se contente de regarder. Il se montre cruel dans son immobilité, dans son mutisme. A un moment ses yeux se décrochent et roulent jusqu’au sexe. On dirait deux soleils inassouvis qui luisent dans l’ombre de la toison. Ils s’y perdront.
Tu sais, l’émoi se fait dévoration, creuse les chairs comme des puits. Ils finiront dans ton cul. Les yeux plus gros que le ventre, c’est bien connu. Le rêve le sait depuis le début.
©Perle Vallens

NB le texte a été écrit avec les contraintes de mots suivants : soleil, léviter, caresser, formater, cruel, inassouvi.

atelier Laura Vazquez·écriture·dessin·prose

Au fusain

J’ai suivi la piste des premiers hommes
Je l’ai suivie d’instinct du bout de mon fusain
J’ai suivi un tracé ancien mal défini mal dessiné
J’ai suivi un certain horizon
moins lointain que ce qu’il ne paraît
J’ai suivi maints et maints visages
comme des appels par leurs noms
J’ai suivi les ossatures dans le tremblement de la main
J’ai suivi chaque profil dans le flou de l’histoire
le défilement de leurs frères
J’ai suivi ce qui fait de leurs folies figure humaine
©Perle Vallens

Actualité·photo couleur·poésie·prose·Revue littéraire & fanzine

Dans Le ventre et l’oreille, L’odeur du sang ne me quitte pas des yeux

La revue Le Ventre et l’Oreille est une revue culturelle d’expressions musicales et culinaires. Elle réunit des articles au fil de l’eau et des numéros thématiques. Le dernier thème en date est « Beurk » et traite de dégoût gustatif, olfactif, visuel, concernant ce qui se cuisine et se mange, ou auditif s’agissant de sons, de musique…
Ici il s’agit d’une voix qui évoque un certain dégoût de la viande, crue notamment, et du sang (serait autant fascination que dégoût..) et se déroule dans l’arrière-boutique d’un boucher, là où ont été prises les photographies qui illustrent la narration et qui sont donc également de moi.
NB le titre est un clin d’oeil à Eschyle, de la citation originale : l’odeur de sang humain ne me quitte pas des yeux.

atelier Laura Vazquez·écriture·prose

de je à toi

Je ne te vois pas mais je te sais, je te sens. Tu es là, quelque part dans l’espace infini de ma wifi. Je mange mon fantôme quotidien. J’avale mes propres couleuvres.
J’allonge une main vers toi, la longueur d’une page (presque) et ta main absente me disperse, me court-circuite. Je disjoncte, je ne suis plus à la terre.
Je te parle dans ma tête et ton regard absent me frotte. Ton acide me troue. Je me liquéfie.
Bleue ta voix à distance. Feu ton souffle me rougit à blanc. Je brûle encore, le sais-tu ?
Entends-tu quelque part l’histoire qui raconte le désir ? Saurai-je effacer la distance ? Aurai-je le courage d’articuler ton nom à pleine bouche ?
©Perle Vallens

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On dirait

On dirait que je serais une image, un effet transitionnel d’un esprit plaqué sur du papier. On dirait que je me découperais selon une ligne verticale pour me séparer en deux côtés, ou alors que je me replierais sur moi-même.
On dirait que quelqu’un cracherait son chewing-gum entre les deux moitiés de moi-même. On dirait que ça me collerait de l’amour entre les parties visibles du visage.
Là, à l’endroit exact de la bouche, sur les lèvres se déposent un baiser chaste qui hésite, qui a l’air de ne pas vouloir. C’est une autre bouche, celle qui a mâché le chewing-gum, celle qui se refuse à laisser plus de salive.
Mais là, on dirait que la salive arriverait par flots continus, par cascades, que ma bouche en serait remplie, qu’elle boirait tout et que cela déplierait la photo de mon visage, que ça le remettrait dans le bon sens, avec ma bouche en plein milieu.
©Perle Vallens

atelier Laura Vazquez·écriture·photo couleur·prose

Les mains dans la terre

Regarde, c’est là que nous creuserions à pleines mains, nous aurions de la terre plein les doigts.
Nous y planterions nos voix vives pour les faire grandir. Elles pourraient prospérer au milieu des cadavres d’oiseaux, les débris d’insectes. Les lombrics les tresseraient entre elles pour en faire un chant, muet encore.
Nous laisserions le silence faire son œuvre et danser entre les plaies ouvertes du sol.
Nous repèrerions de loin cette clairière qui attend son heure. Tu sais, là où le soleil s’écoule en pluie.
Là où il perce l’ombre et la glace. Là où les animaux se glissent la nuit. Cet endroit précis où les forces semblent se recentrer, où l’énergie jaillit de ne nulle part. Là où croît cette épaisseur du mystère, le bourdonnement tellurique à peine tremblé. Si tu tends l’oreille, tu l’entends jusque sous l’écorce des arbres, ce souffle dense et tiède dans l’exigu des choses. Il est là, dans le battement intense, le renflement doux. C’est cette rumeur qui monte et gronde, s’augmente de nos émotions. C’est là où nous irions quérir à la fois une paix et un espoir. C’est là où nous irions arroser chaque jour nos humeurs pour les nourrir de joies et nous arracherions les mauvaises herbes de colère ou de rancoeur. Nous verrions fleurir nos vœux et deviendrions ce que nous aurions toujours du être.
©Perle Vallens