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Brandir la lumière

Sortir du lit encore engourdie, comme la nymphe de son cocon, s’étirer comme elle pour sortir de ma torpeur, articuler les pattes, mon exosquelette mimétique, l’actionner. 

Ouvrir la fenêtre en grand et faire entrer la fraîcheur. Écouter les bêlements des bêtes, les aboiements des chiens. Humer l’odeur animale, de suint et de crottin, qu’exhale l’heure matinale. 

Eveiller le regard dans les couleurs encore ternes de l’aube. 

Sortir sur la terrasse et constater que le givre s’est installé dans la nuit, qu’il s’incruste encore sur l’herbe blanchie. Chercher des yeux un mouvement, percevoir la fourrure noire de la petite chienne qui tourne autour de la bergerie. S’en étonner, sourire. 

Bien observer le versant de la colline et attendre que les premiers rayons de soleil baignent sa façade, que l’ombre des grands pins s’éclaire. Laisser les nuages s’effilocher. Brandir la lumière comme un secours. Gravir ainsi les premières marches du jour. 

Perle Vallens

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Larvé le cri


Larvé le cri tisse son cocon silencieux, inerte encore, privé d’ailes et de pattes, insecte froid, comme mort / le cri léthargique, son frôlement vif, sa hargne nidifiée au creux du ventre, logée dans le fond / organique le cri en quête du corps pour le porter plus haut, pour armer la force, l’énergie, pour graisser l’armure, dresser l’armature / quel organe pour bâtir le mieux, hisser le son, fluidifier le flux, la sève dans la veine du cri, bouillonnante, l’ébullition dans les nerfs, le grésillement insupportable / comment maîtriser le cri, le garder à couvert, mesurer le pour et le contre, si c’est possible, mais est-ce possible / flûter le cri, le museler, l’amoindrir, l’adoucir, le lisser, tout doux le cri, dompté / mais le cri se hérisse et gonfle ses ergots, son animalité, son agressivité, le cri jamais passif se lève, se prépare à surgir, et je ne sais comment ni pourquoi le contenir / c’est affaire d’estomac et de bouche, le cri déchiré, bientôt arraché aux tripes, comment le contenir, comment l’écraser en soi, le taire / une fois deux fois le cri impatient, le cri impossible à pousser fore au cœur, à cran, cru le cri / foulé aux pieds pour le faire disparaître et pourtant, d’abord fluet, s’enflera, le cri bref qui va bientôt s’extraire sans qu’on puisse le retenir. 

Perle Vallens

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Au nord du vent

Le vent me pousse. Il ne cesse de me pousser, le vent du nord vers le sud, celui du sud vers le nord. Le vent épuise. Il étreint mais ne retient pas. Le vent est par nature volage. North by north-west ne te dit rien qui vaille, s’il faut s’envoler au septième ciel. Je me fais pétale fripé avant l’heure. Reflux du fond de la mémoire, la boussole tourne dans le vide et ce qui souffle n’est pas repérable. Les vents qui s’enroulent me tournent autour. Me tournent au ventre. Au milieu je suis une spirale qui flotte entre les deux hémisphères du cerveau. Le corps a perdu son nord, s’affole, affronte encore ses vents intérieurs, cette seule intensité quand il se laisse emporter. C’est le vent du rêve qui souffle le plus fort.

Perle Vallens

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Tenir tête


Tenir tête au ciel irascible aux tempêtes aux grands froids — Tenir tête aux pluies qui déferlent en torrents — Tenir tête la première et résister — Tenir tête aux dévastatrices — Tenir tête aux diluviennes qui lessivent et qui noient — Tête la première tenir au premier nuage noir — Tenir tête aux orages — Tenir tête haute du haut des tiges — Tenir tête au vent — Tenir tête coûte que coûte ponant-brisant bon an mal an tenir bon — Tenir tête à qui plie et couche — Tenir tête bravement — Tenir tête aux instabilités du sol — Tenir tête à qui dévore feuilles et racines — Tenir tête à qui ravage — Tenir tête aux dents et aux mandibules — Tenir tête aux pattes poilues — Tenir tête aux estomacs — Tenir tête aux digestats et aux lisiers — Tenir tête aux métaux lourds — Tenir tête aux talons qui enfoncent — Tenir tête aux bruits de botte et de voix — Tenir tête aux souffles mauvais qui s’avancent — Tenir tête aux ongles qui crochètent et soulèvent — Tenir tête aux mains qui déracinent — Tenir tête à herse et faucille — Tenir tête à débroussailleuse — Tenir tête à désherbant sélectif ou systémique — Tenir tête à glyphosate — Tenir tête à qui nous arrache et nous pulvérise — Tenir tête et repousser encore ailleurs — Tenir tête non baissée — Tenir tête et essaimer — Essayer de tenir tête dressée toujours droite — Tenir tête à toutes adversités — Quand bien même entêtée tenir tête — Tenir tête têtue son ciel comme toit — Tenir tête pour tenir

Perle Vallens

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Strates humiques

La terre comme chair, compacte, resserrée, dense pour mieux abriter. La terre grasse dessous, dure dessus sa couche de protection qu’il faut casser, morceler, finira par se craqueler. s’imbibera de pluie au printemps, sol souillé de salissures, pourrissures hivernales devenues ferments, devenues nourriture. Terre lessivée, grande eau, qui transforme en boue, molle, glaiseuse, ses flaques brunes qu’éclaboussent milliers de gouttes jusqu’à ce que le soleil revienne et assèche laissant couche douce, juste humide, d’où percent les premières plantules de saison.

A l’œil nu qu’on ne verrait pas, filaments, extraits fongiques, débris d’insectes, décompositions végétales, aiguilles et akènes, pollens, graines et chatons, fragments d’écorce, branchages, feuilles dénervées, résidus résineux, exsudats racinaires, excréments, boulettes fécales, cadavres d’animaux, mucus et détritus microbiens, bactéries, micro-organismes tous digérés par des entités détritivores, ce que la terre recrache de déchets, la terre autophage, d’humus, son substrat, sa subsistance en partage.

Creuse. Racine creuse vers le profond, vers l’obscurité et le tiède, vers le centre et étend radicelles à l’intérieur. Se propage, occupe le terrain, s’étend, réseau veineux de sève dans le ventre de la terre, s’abreuve, s’abrite, s’étire, croît, nourrit et se nourrit, se renforce dessous pour grandir au-dessus, se délie, se déploie, mobile dans sa fixité, ne se déplacera pas, ici s’ancre pour rester.

L’humus est la couche minérale et organique du sol, la couche de vie sur laquelle tout végétal pousse.

Perle Vallens

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Aigrettes blanches


Il est de toutes les saisons, dénudé ou fleuri, s’égraine et se disperse en rosettes étoilées.Il tapisse les prairies et sentiers, les talurs et trottoirs, d’un envahissement tel qu’il est impossible de ne pas le piétiner. Je l’enjambe dans le jardin et je me penche vers lui, hissé sur ses longues tiges dressées en touffe autour du pied, sa racine épaisse solidement ancrée. En dormance hivernale, il persiste dans son vert, ses feuilles ciselées, lancéolées, au pourtour hérissé, ses « dents de lion » qui ne mordent pas. J’imagine la sève qui remonte, puissante en de début de printemps, dans le pédoncule creux, duveteux, vers son capitule fécond, ses rangées de fleurs jaunes que viendront bientôt butiner les pollinisateurs des environs.

Quand les fleurs laissent place aux fruits, le pissenlit s’auréole d’akènes prolongées de soies. Volatiles et légères, ses aigrettes se détachent et se dispersent au moindre coup de vent. Sa tête joufflue et blanche, fragile,me fascine, comme lorsque j’étais enfant. J’aime toujours souffler dessus, par jeu. Je lui entame une joue pour ne garder qu’un demi visage, avant de faire disparaître l’autre. En deux bouffées, j’essaime totalement sa chevelure folle qui s’envole d’une bourrasque, un peu comme la mienne, et qui vient coller ses mèches aériennes dans mes propres cheveux.

Perle Vallens

(écrit en cours de Master création littéraire écopoétique)