Etudiante depuis septembre 2024 en Master de création littéraire écopoétique d’Aix-Marseille, j’ai participé au Prix Écriture et Création « Robert Fouchet » 2025, organisé par l’université et le Festival Oh les Beaux jours ! Cette année, ce concours ouvert aux étudiant-es avait pour thème « À la source ». Une étudiante en deuxième année du Master, Clémence Lebon, est deuxième, bravo à elle ! Pour ma part, je suis parmi les 10 finalistes et j’en suis ravie. Les dix textes devraient figurer dans un recueil édité par l’université.
Sur la base d’un texte écrit sur consigne boost avec le Tiers Livre de François Bon, voici aller, vidéo-poème (images de fin d’hiver/début de printemps dans la Drôme).
Aller. Aller à son rythme, de ruisseau avant rivière, de rieu fin, grossi des pluies de printemps, son flux a forci et frétille d’écailles, de caresses nouvelles, de course haletée à nos peaux humides. Aller au lavage des corps d’après saison et cellules mortes, aller à raviver.
Aller à revers, prendre la vie par ses manches, les extrémités de ce qui nous couvre l’hiver, finir par se dévêtir, exercer la peau à son exercice de printemps, exhiber l’orteil et les soies vibratiles, ouvrir la paupière et hausser le sourcil, regarder en l’air et le nez vers l’avant. Aller musarder à l’oreille, les bruissements sous la terre, l’éveil progressif, plantules Aller à l’avant du navire, prendre les jaillissements comme embruns, les forces et les douleurs, les chants et les gémissements, aller au bain d’écume de tout ce qui surgit de bon et de mauvais, sans faire le tri, aller aux émotions comme une pêche miraculeuse et sacrée, se laisser submerger, se laisser aller à la noyade, boire la tasse et remonter à la surface, non intact mais renouvelé. Aller au geste ultime et merveilleux, aller aux profondeurs et à l’intime, aller à l’autre et devenir autre. Aller loin et revenir.
Comme un chant d’oiseau je vous parle d’un territoire qui résiste aux déserts. J’ai cheminé et j’ai su les merveilles qui brisent les malédictions :
– le ciel si bleu qui baigne nos cheveux blanchis
– l’eau en transparence qui brossent nos membres éreintés
– l’espace agrandi de cuivre qui perce nos paupières closes
– le teint rosé de l’air qui frotte le désir à nos crânes désaxés
– les arbres qui ont poussé argenté dans nos yeux de brebis
– leurs feuilles qui dansent verdoyantes sur nos mains sans couleur
– les empreintes brunes qui caressent nos pieds emprisonnés
– les bruissements qui s’accrochent à nos oreilles trop grises
– les rayons d’or qui traversent nos lèvres de chaleur murmurée
toutes ces traces traversent nos cœurs d’utiles flèches, chassent l’amer de nos bouches, nous prolongent et la vie à nos corps ouvrent de nouveaux chemins
Sortir du lit encore engourdie, comme la nymphe de son cocon, s’étirer comme elle pour sortir de ma torpeur, articuler les pattes, mon exosquelette mimétique, l’actionner.
Ouvrir la fenêtre en grand et faire entrer la fraîcheur. Écouter les bêlements des bêtes, les aboiements des chiens. Humer l’odeur animale, de suint et de crottin, qu’exhale l’heure matinale.
Eveiller le regard dans les couleurs encore ternes de l’aube.
Sortir sur la terrasse et constater que le givre s’est installé dans la nuit, qu’il s’incruste encore sur l’herbe blanchie. Chercher des yeux un mouvement, percevoir la fourrure noire de la petite chienne qui tourne autour de la bergerie. S’en étonner, sourire.
Bien observer le versant de la colline et attendre que les premiers rayons de soleil baignent sa façade, que l’ombre des grands pins s’éclaire. Laisser les nuages s’effilocher. Brandir la lumière comme un secours. Gravir ainsi les premières marches du jour.
Larvé le cri tisse son cocon silencieux, inerte encore, privé d’ailes et de pattes, insecte froid, comme mort / le cri léthargique, son frôlement vif, sa hargne nidifiée au creux du ventre, logée dans le fond / organique le cri en quête du corps pour le porter plus haut, pour armer la force, l’énergie, pour graisser l’armure, dresser l’armature / quel organe pour bâtir le mieux, hisser le son, fluidifier le flux, la sève dans la veine du cri, bouillonnante, l’ébullition dans les nerfs, le grésillement insupportable / comment maîtriser le cri, le garder à couvert, mesurer le pour et le contre, si c’est possible, mais est-ce possible / flûter le cri, le museler, l’amoindrir, l’adoucir, le lisser, tout doux le cri, dompté / mais le cri se hérisse et gonfle ses ergots, son animalité, son agressivité, le cri jamais passif se lève, se prépare à surgir, et je ne sais comment ni pourquoi le contenir / c’est affaire d’estomac et de bouche, le cri déchiré, bientôt arraché aux tripes, comment le contenir, comment l’écraser en soi, le taire / une fois deux fois le cri impatient, le cri impossible à pousser fore au cœur, à cran, cru le cri / foulé aux pieds pour le faire disparaître et pourtant, d’abord fluet, s’enflera, le cri bref qui va bientôt s’extraire sans qu’on puisse le retenir.
Le vent me pousse. Il ne cesse de me pousser, le vent du nord vers le sud, celui du sud vers le nord. Le vent épuise. Il étreint mais ne retient pas. Le vent est par nature volage. North by north-west ne te dit rien qui vaille, s’il faut s’envoler au septième ciel. Je me fais pétale fripé avant l’heure. Reflux du fond de la mémoire, la boussole tourne dans le vide et ce qui souffle n’est pas repérable. Les vents qui s’enroulent me tournent autour. Me tournent au ventre. Au milieu je suis une spirale qui flotte entre les deux hémisphères du cerveau. Le corps a perdu son nord, s’affole, affronte encore ses vents intérieurs, cette seule intensité quand il se laisse emporter. C’est le vent du rêve qui souffle le plus fort.
Tenir tête au ciel irascible aux tempêtes aux grands froids — Tenir tête aux pluies qui déferlent en torrents — Tenir tête la première et résister — Tenir tête aux dévastatrices — Tenir tête aux diluviennes qui lessivent et qui noient — Tête la première tenir au premier nuage noir — Tenir tête aux orages — Tenir tête haute du haut des tiges — Tenir tête au vent — Tenir tête coûte que coûte ponant-brisant bon an mal an tenir bon — Tenir tête à qui plie et couche — Tenir tête bravement — Tenir tête aux instabilités du sol — Tenir tête à qui dévore feuilles et racines — Tenir tête à qui ravage — Tenir tête aux dents et aux mandibules — Tenir tête aux pattes poilues — Tenir tête aux estomacs — Tenir tête aux digestats et aux lisiers — Tenir tête aux métaux lourds — Tenir tête aux talons qui enfoncent — Tenir tête aux bruits de botte et de voix — Tenir tête aux souffles mauvais qui s’avancent — Tenir tête aux ongles qui crochètent et soulèvent — Tenir tête aux mains qui déracinent — Tenir tête à herse et faucille — Tenir tête à débroussailleuse — Tenir tête à désherbant sélectif ou systémique — Tenir tête à glyphosate — Tenir tête à qui nous arrache et nous pulvérise — Tenir tête et repousser encore ailleurs — Tenir tête non baissée — Tenir tête et essaimer — Essayer de tenir tête dressée toujours droite — Tenir tête à toutes adversités — Quand bien même entêtée tenir tête — Tenir tête têtue son ciel comme toit — Tenir tête pour tenir