atelier Tiers Livre·écopoétique·photo couleur·prose

Strates humiques

La terre comme chair, compacte, resserrée, dense pour mieux abriter. La terre grasse dessous, dure dessus sa couche de protection qu’il faut casser, morceler, finira par se craqueler. s’imbibera de pluie au printemps, sol souillé de salissures, pourrissures hivernales devenues ferments, devenues nourriture. Terre lessivée, grande eau, qui transforme en boue, molle, glaiseuse, ses flaques brunes qu’éclaboussent milliers de gouttes jusqu’à ce que le soleil revienne et assèche laissant couche douce, juste humide, d’où percent les premières plantules de saison.

A l’œil nu qu’on ne verrait pas, filaments, extraits fongiques, débris d’insectes, décompositions végétales, aiguilles et akènes, pollens, graines et chatons, fragments d’écorce, branchages, feuilles dénervées, résidus résineux, exsudats racinaires, excréments, boulettes fécales, cadavres d’animaux, mucus et détritus microbiens, bactéries, micro-organismes tous digérés par des entités détritivores, ce que la terre recrache de déchets, la terre autophage, d’humus, son substrat, sa subsistance en partage.

Creuse. Racine creuse vers le profond, vers l’obscurité et le tiède, vers le centre et étend radicelles à l’intérieur. Se propage, occupe le terrain, s’étend, réseau veineux de sève dans le ventre de la terre, s’abreuve, s’abrite, s’étire, croît, nourrit et se nourrit, se renforce dessous pour grandir au-dessus, se délie, se déploie, mobile dans sa fixité, ne se déplacera pas, ici s’ancre pour rester.

L’humus est la couche minérale et organique du sol, la couche de vie sur laquelle tout végétal pousse.

Perle Vallens

écopoétique·écriture·Master création littéraire écopoétique·photo n&b·prose

Aigrettes blanches


Il est de toutes les saisons, dénudé ou fleuri, s’égraine et se disperse en rosettes étoilées.Il tapisse les prairies et sentiers, les talurs et trottoirs, d’un envahissement tel qu’il est impossible de ne pas le piétiner. Je l’enjambe dans le jardin et je me penche vers lui, hissé sur ses longues tiges dressées en touffe autour du pied, sa racine épaisse solidement ancrée. En dormance hivernale, il persiste dans son vert, ses feuilles ciselées, lancéolées, au pourtour hérissé, ses « dents de lion » qui ne mordent pas. J’imagine la sève qui remonte, puissante en de début de printemps, dans le pédoncule creux, duveteux, vers son capitule fécond, ses rangées de fleurs jaunes que viendront bientôt butiner les pollinisateurs des environs.

Quand les fleurs laissent place aux fruits, le pissenlit s’auréole d’akènes prolongées de soies. Volatiles et légères, ses aigrettes se détachent et se dispersent au moindre coup de vent. Sa tête joufflue et blanche, fragile,me fascine, comme lorsque j’étais enfant. J’aime toujours souffler dessus, par jeu. Je lui entame une joue pour ne garder qu’un demi visage, avant de faire disparaître l’autre. En deux bouffées, j’essaime totalement sa chevelure folle qui s’envole d’une bourrasque, un peu comme la mienne, et qui vient coller ses mèches aériennes dans mes propres cheveux.

Perle Vallens

(écrit en cours de Master création littéraire écopoétique)

atelier Tiers Livre·écriture·photo couleur·prose·résidence d'écriture

44º37’43″N 5º03’8″E – Un lointain étrange

Il n’y a pas trente-six chemins pour voire trente-six chandelles. Il y a ce sentier qui part de la bâtisse principale, presque en face de la résidence. C’est déjà d’abord quitter la route principale qui mène au village, bifurquer à gauche on fait dos aux montagnes et on suit la direction de la résidence qui est indiquée sur un panneau peint. De part et d’autre, quelques fermes éparses, serres et granges, peu nombreuses, isolées entre elles par des champs de lavande d’un côté, terres en friches de l’autre. Après le ruisseau, à droite, on contourne par le bas et on laisse la voiture. Ici on doit continuer à pied par le sentier qui monte et longe la rivière en contrebas. On n’accède pas à la rivière, des fils électrifiés délimitent les possibilités. On doit suivre le sentier, son léger dénivelé, ses talus bordés d’arbres, entre son du vent dans les feuillages et cris d’oiseaux. Entendre un rapace et au loin, des pintades d’élevage chantent, un animal meugle, un fusil détonne, des chiens aboient. Ici, passent les vaches en été. En hiver ne passe presque personne. On entend toujours le bruissement de la rivière qu’on surplombe. A un moment, on ne la voit plus, le sentier s’est écarté et se poursuit en bordure d’une haie ouverte baignée de lumière. Il faut poursuivre jusqu’à une petite porte en bas, qu’un loquet ouvre, qu’il faudra refermer derrière soi. Là, deux pistes s’offrent l’une est un bout du monde qu’on arpente en grimpant puis s’éparpille en haut dans des clairières buissonnantes, une garrigue sèche, piquée d’arbres tremblant sous le ciel, d’ornières en redescente. En haut, un cadavre de camionnette, peinture écaillée, signature élimée « un vrai poulet », incongru dans ce paysage où rien d’autre, rien d’apparence humaine, que la camionnette plantée là, dont rien ne poussera. Mais si l’on prend à droite de la porte en bois, on longe une autre propriété vers où la rivière revient. Vaste étendue d’herbes sauvages, troncs d’arbres tombés, creux, gris et difformes sur la droite. Le sentier se fait ici étroit, minuscule, juste la place pour une personne. On y cheminerait à la queue-leu-leu. Ici, s’escarpe la colline sur le flanc gauche, plus pentue, drue, elle s’accidente. On suit un moment avant que cela ne se resserre. Le sentier se fraie, horizontal, à travers une forêt touffue. On pénètre alors dans une atmosphère dense, étrange, habitée. Ici, plus aucun son, un silence lourd, presque caverneux. Plongé dans l’ombre, on ressent la lumière verte, vivante qui émane d’être moussus, d’arbres chevelus, immobiles mais animés. Sensation d’un lieu très ancien, de vibrations lointaines, de pulsations, d’une énergie rare qui resurgit ici dans cet espace reculé. C’est un éloignement à la fois géographique et temporel dans ce recoin de forêt. Il n’y a plus de vrai sentier mais un passage sinueux, sur roche friable. Et là, calcaires concassés craquent sous le pas, rendent l’ascension difficile, très glissante par temps humide sur débris de pierres éclatées. Je sais qu’en haut existe une grotte, un refuge pour milliers de chauve-souris mais je ne les ai pas vues. Je reviendrai.

Perle Vallens

atelier Laura Vazquez·photo n&b·poésie·prose

Tous les soirs

Tous les soirs, il la regarde se coiffer. Elle se laisse regarder. C’est comme s’il la touchait. Elle se laisse tomber dans son regard, sans filet. Elle effiloche son visage et lui laisse une ficelle pour qu’il puisse la suivre dans son sommeil. 

Tous les soirs, elle se déshabille devant lui en espérant que quelque chose se passe. Qu’un mot soit lancé. A la volée, le rattraper, le garder au chaud, effacer les silences. Mais elle disparaît dans les non-dits. Sa nudité n’offre rien de plus que sa nudité. 

Tous les soirs elle espère. Elle essaie de susciter mais ne sait pas bien comment s’y prendre. Elle a l’impression de s’estomper au bout de ses yeux. Elle espère être là le lendemain, elle espère qu’il la voit toujours. Au moins ça. 

Tous les soirs, elle a peur.  Elle a peur du noir qui embue la chambre. Elle a peur que le monstre sous le lit se réveille avant elle, avant lui. Elle a peur qu’il la surprenne dans ses rêves. Elle se demande si lui ou le monstre, ce n’est pas la même chose. 

Tous les soirs, elle a peur de ne pas se réveiller.

Perle Vallens