poésie

Une tache

tache PV

J’ai une tache, là. Une salissure profonde comme une blessure, comme une brûlure. Enracinée loin à l’intérieur, elle déborde sur mes extérieurs. J’ai beau frotter, elle ne part pas. Elle s’est incrustée, animal triste et chétif que je laisse mourir de faim. Qu’ai je encore à lui donner ? Tout ce que je lui offrais était pour toi. Maintenant, c’est elle qui me dévore.
La tache s’agrandit. Elle va manger la surface, elle va trouer la peau, jusqu’au cœur.

Tu ne la vois pas, tu as jeté un voile sur l’histoire, tu as éteint la lumière. Tu as refermé la porte derrière toi, si doucement. Tu as biffé le nom et gommé les mots. Comment peut-on raturer avec autant de douceur tous ces mois passés ?
©Perle Vallens

Actualité·B-Sensory·Erotisme·fantastique·steampunk

Les mystères de Boulogne #8

Qu’attend Marguerite, Edouard, Eugène, Louise, Elizabeth, Arthur… et les autres dans ce dernier opus ? Mai 1889, lancement des célébrations du centenaire de la Révolution par Sadi Carnot, inauguration de l’Exposition universelle, l’histoire se dénoue.
A lire sur le site B-sensory.

mysteres-de-boulogne volet8

Voici un extrait du volet 8 des mystères de Boulogne :

« 1885 signa la fin d’Edouard Louandre, Marguerite avait vu juste. Rien ne pouvait tromper l’instinct d’une femme amoureuse. C’était comme un sixième sens, un pouvoir de voyance ressenti aux tréfonds de l’âme et jusque dans la moindre parcelle de chair et de peau. Cela battait aux tempes et crevait le ventre à trois années d’intervalle. L’amour abolit le temps, disent les poètes. Marguerite avait tressailli et le malaise ne semblait avoir d’autre origine que son aimé qui se vidait de son sang, dans un autre espace. C’était comme une scène à rideaux tirés, le parquet imbibé, un homme à terre, gémissant, éructant. Toutefois, elle n’était pas au théâtre, ce qu’elle voyait en double vue était réel, ailleurs, mais se produisait bel et bien. Le plancher de bois était en réalité une ruelle sombre, faiblement éclairée par un unique lampadaire qui dessinait un halo vacillant avant de s’éteindre dans les caniveaux. C’est là que la tête reposait, ensanglantée. Edouard crachait ses propres fluides, il venait d’être poignardé. Il souffrait, râlait, s’étouffait dans ses glaires. L’agonie du jeune homme fut de courte durée. Loin de toute conscience humaine, il expira sans un mot. Elle se demanda alors si sa dernière pensée avait été pour elle, qui ne pouvait détacher son esprit du sien. Le soir même du jour où elle fit ce malaise, où elle ressentit de façon si tangible la mort de son fiancé, elle fut prise d’un sommeil trouble entrecoupé d’insomnies et de cauchemars tenaces. (…) »

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Avec ou sans filtre

Maurice Tabard, 1929
Maurice Tabard, 1929

J’ai peur du filtre de ma mémoire
J’ai peur de poser un voile
J’ai peur que l’image reste floue
qu’elle s’efface peu à peu
qu’elle se couvre d’un sable qui glissera sous la paupière

J’ai peur de ne plus reconnaître l’éclat de ses yeux
de ne plus percevoir le grain de sa voix
d’oublier jusqu’à ses contours, jusqu’à ses sourires

J’ai peur des effets d’optiques
des troubles voies, des vents contraires
des fausses routes, des flux tendus
des reflets trompeurs, des clichés de mots

J’ai peur de voir trop clair
J’ai peur de la lumière
Je voudrais rester dans ma nuit

J’ai peur que la pellicule ne colle plus
à mon regard
puisque ses lèvres ne collent plus aux miennes

J’ai peur de le voir sans filtre
demain ou après demain
nu et fade
ange déchu
sans auréole ni ailes
sans l’habit de lumière de mon amour
©Perle Vallens

poésie

Nu d’hiver

femme-arbre
(internet-source inconnue)

D’un bonheur tout neuf
ne restaient que les bourgeons à peine éclos
fauchés dans le vif de l’été
frappés d’un trait acier
décapités

Les ornières ne gardent aucune trace
tout plaisir effacé
piétiné à même le ventre
consumé au fil du temps
lâché à la face du vent

Plus rien sauf
le fiel

Je ne sais quand l’arbre refleurira
©Perle Vallens

poésie

Au bord

francesca woodman au miroir
Francesca Woodman

Tu m’as laissée sur le bord du chemin,
déroutée.
Je ne vois plus les bordures,
seulement le béton froid mangé d’herbes.
Je ne vois pas plus loin que le bout de mon nez, froid aussi. Et rouge. Et qui coule.
Ca sort en eaux par les yeux, la bouche, le sexe. Voies de garage. Closes sauf pour la coulée, aucun barrage. Nulle barricade pour les paysages pornographiques qui défilent à perte de raison.
L’air est vicié, il a perdu sa clarté. Je respire encore dans ton sillage, avec toute la peine du monde.
Je me perds au bord de mon visage. Le teint est brouillé. La vue aussi. Je ne vois plus les bordures de ma vie.
Les eaux ont tout recouvert, et le brouillard comme une neige invisible.
Immobiles comme le temps.
©Perle Vallens

poésie

Laisse-moi

man ray
Man Ray

Laisse-moi caresser l’idée de toi à défaut de ta peau
Laisse-moi danser dans la solitude de tes reflets
Laisse-moi capturer ton image au filet de mes rêves troués
Laisse-moi récurer les lâchetés et l’ombre abîmée
Laisse-moi recycler les impuretés et toutes les déchirures
Laisse-moi manger les mues et les épluchures du désir
Laisse-moi laper les mots reprisés au fil de ta voix qui résonne encore
Laisse-moi me vêtir du parfum qui flotte de ton souffle absent
Laisse-moi faire de mes souvenirs un collier de pourpre, de pierre de lune
Laisse-moi en composer une parure de reine, une couronne de servante
Laisse-moi m’alanguir dans une traîne longue comme un ciel d’amoureuse et d’amante
Laisse-moi éveiller encore le scintillement fébrile et vain
Laisse-moi ne pas taire le bruissement muet de tes mains
Laisse-moi ramasser le frôlement de nos corps qui ne se touchent plus
Laisse-moi haleter l’insoutenable effervescence de l’attente de toi
qui ne reviendra pas
©Perle Vallens