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Le chemin

Il me parle. Il me dit de toujours m’enfoncer plus loin, dans la morsure de l’air. J’ai confiance en lui, je le suis. Il m’apaise et me plie à sa direction sans que je me sente obligée de rien, ni de le suivre, ni de rebrousser. C’est chaotique et caillouteux mais je le suis. L’impression rampante de glisser, de flotter au-dessus. Je n’ai pas peur. C’est lui qui me fait ça, et le murmure de la rivière en contrebas, et le chant des pintades. L’eau devant, figée, me souffle le froid qu’il fait. Elle est encore gelée et, à l’endroit où sa surface se froisse, ça fait comme un sourire. Plus loin des feuilles d’érables jaunies tombent en tourbillons et le tapissent à mesure que je passe. Je m’arrête et je les regarde longuement. C’est un or hypnotique qui le pare et qui me fait continuer. Là, le chemin plonge et je déboule sur lui, sans me tordre la cheville. Ce qu’il me fait : me sentir vivante. Il génère une énergie qui s’était endormie depuis la veille. Il me régénère.

Je peux te suivre longtemps, je ne fatigue pas. Je contourne tes plaques de boue, tes flaques gelées mais c’est pour mieux coller à la sente, la plante de mes pieds à tes empierrements, la glaise qui macère sous tapis de feuilles, terre tassée-soulevée qui respire sous mes pas. L’espace délaissé par la mélancolie se charge d’humus et d’odeurs vivaces qui m’imprègnent, plus animale de te parcourir. Si tu es litière, je suis bête plus lourde de t’appartenir, pleine et renforcée. Dans l’appui, à même toi, je déroule ma bipédie comme si je progressais à quatre pattes, mon ventre à ton humide soleil, mes flancs à ta fente creusée, soulevée d’éclats de calcaire et tapissée, herbeuse, de glands et de pommes de pin. Bête parmi les bêtes, vois ce que tu fais de moi, griffes et poils, croquant le gel du matin.

Perle Vallens

(écrit avec les ateliers d’écriture de Laura Vazquez durant la résidence d’écriture au Quinson, à Francillon sur Roubion dans la Drôme)

atelier Tiers Livre·écopoétique·écriture·photo retouchée·poésie

déguster une pierre

(la pierre dégustée ne correspond pas à celle prise en photo)

quel secret non effrité de la pierre son silence
l’irrévélé se plisse en strates dans d’insondables replis

lessivée rongée poncée par les pluies se laisse raviner
dégringole son unicité décrochée de la roche
l’infime devenu pierre

son appel clair entonne un chant inaudible
dévoile l’invisible d’une discrétion d’une pudeur
le signe d’une existence simple

secrète effusion sa tension au creux de la paume
la blessure au poignet la veine minérale
son feuilletage cristallin

sa blancheur de craie moelleuse écrasée
sans laisser trace sur les doigts
à la main revenue au pouce préhenseur
j’agrippe mais ne la possède pas

d’infimes poussières sont brève envolée
leur olfaction tressaille palpitation des narines
ce souffle intense d’une vie passée dans ses mystères

je ne perce pour l’instant aucune révélation
du berceau de la terre de ses profondeurs
la pierre tait jusqu’à son origine

se lèche pour savoir de quelle extraction
de quel sol son origine de quelle promesse son terroir
et le vin à venir

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Résidence d’écriture Le Quinson

Aujourd’hui débute une résidence d’écriture dans la Drôme : le Quinson se trouve à Francillon-sur-Roubion au nord-est de Montélimar. Durant quinze jours, je travaillerai à l’essai poétique en cours : Les Insignifiantes. Il n’y aura peut-être pas de journal de résidence mais quelques points sur l’écriture, des images sur la nature environnante, des rencontres, des échanges, etc. A suivre…

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Les Insignifiantes, retour sur la lecture

C’était le 25 octobre à la librairie Orange bleue, lors du vernissage de l’exposition photographique Les Insignifiantes, qui est visible à la librairie, dans l’escalier, jusqu’à fin décembre. J’ai lu quelques extraits de l’essai poétique et photographique éponyme, qui est à la fois le projet du Master de création littéraire écopoétique d’Aix-Marseille et auquel sera consacrée une résidence d’écriture qui démarre ce lundi. Je vous en dis plus à ce sujet demain.
Voici un court montage du quart d’heure de lecture. J’en reposterai probablement plus tard.

Et ci-dessous des photos prises lors de l’installation de l’exposition fin septembre.

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Six pieds sous terre

D’une fente comme une plaie jamais cicatrisée on voit un filet de lumière et on imagine la descente en rappel dans les profondeurs. C’est descendre qui compte. Toujours plus loin, plus profond. Six pieds sous terre pour trouver du neuf ou ne rien trouver d’autre qu’un antérieur. Ou trouver quoi sinon soi-même ?

Je pense au courage des premiers qui sont descendus. D’ici puisqu’un monticule d’ossements laissait présager plus large cavité. D’un enfouissement continu de cadavres remonter les âges, d’anciens animaux aux plus récents bovins (leurs restes empilés que grignoterait un chien s’il n’était pas si peureux), pour un cimetière à ciel presque ouvert. D’ici descendre encore combien de marches après les 200 déjà descendues, combien de dizaines de mètres en contrebas, quel parcours en terre inconnue, quel gouffre qui nous avale et nous recrache.


Où atteindre et où savoir quoi atteindre, quelles couches, quelle superposition de grès, argiles, schistes, marnes, dépôts granitiques, quel réseau hydrographique, quel socle, quelles arborescences s’esquissent ici ? Le long des parois suintent coulures, eau chargée de vie minérale, ici déposée sur roches claires, jurassiques, sur calcaires massifs, épaissis, redessinés-sculptés par redépositions acides de ce qui a coulé de temps immémorial, si lent que l’on peine à compter, incapable que nous sommes à nous représenter 100 millions d’années. Incapables aussi d’envisager à combien de mètres sous terre, pour ne jamais atteindre le centre. Cette progression s’interrompt par manque de lumière et d’oxygène.

Ce centre s’assimile à malaise et disparition. Il s’apparente à engloutissement. Il faudrait remonter l’épopée humaine depuis son origine avant ses renoncements, où suis-je, moi, dans cette histoire ? De quelle humanité suis-je faite ? Jusqu’où dois-je m’enfoncer pour tenir ? De quelle crise, de quelles émanations suis-je la résurgence ? De quels matériaux, de quels empilements sédimentaires suis-je le témoin de ma propre histoire, de quelle altitude plonger en moi, de quelle profondeur remonter avec ce savoir d’être vivante, au-delà du seul seuil humain, émanation pliocène lointaine, incision messinienne du sol, où s’engager dans l’existence plurimillénaire de l’humanité, nos vies érodées, lessivées ? Vois où la mémoire nous mène, vers quel avenir, vers quelle façon d’advenir, vers quelle présence et où s’éternise la vie des pierres.

Perle Vallens