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La plante du bout de la rue

La plante du bout de la rue, personne ne la nomme, personne ne la voit. Elle s’ignore et paisible, inoffensive, pousse là, presque invisible, au bout de la rue.

La plante du bout de la rue respire. Elle respire bas un air à ras de terre. Elle absorbe de l’oxygène comme moi, le même, la même atmosphère de saison, les mêmes relents, les mêmes crachats de pollution. Qu’importe, elle respire.

La plante du bout de la rue se nourrit de ce qu’elle trouve, boit l’eau de pluie qui ruisselle sur elle, mange de toutes ses racines plongées quelque part dans la terre, dans l’anfractuosité entre le mur et le trottoir, cette trouée dans laquelle elle a fait son nid. C’est là qu’elle habite. C’est là qu’elle dort la nuit. C’est depuis cet endroit bétonné, crépi qu’elle se nourrit de peu, de rien mais qui la fait vivre.

La plante du bout de la rue se vêt et se dévêt à mesure des saisons, renforce ses feuilles, carène sa tige, protège ses téguments. Elle maintient sa température corporelle, frissonne et transpire comme moi quand l’ai trop froid ou trop chaud. Elle se ménage des accalmies au milieu des tempêtes et évite les mains qui arrachent, se fait moindre, menue, minuscule pour conserver son invisibilité salutaire.

Je ne sais pas avec quelle autre plante celle du bout de la rue peut échanger. Toutes les autres sont tellement éloignées. Avec quel arbre dont les branches lui offrent un abri ombragé, avec quel animal qui pose sa truffe pour la renifler, avec quel autre qui viendra la butiner ?

Bientôt, la plante du bout de la rue essaimera et s’éparpillera. Il sera temps. Elle comptera sur le vent pour se disperser. Sa descendance se replantera plus loin, avec un peu de chance dans un pré voisin, un verger, un espace vierge, non aspergé de pesticides. Et ce sera renouvellement après renouvellement de la plante, ailleurs qu’au bout de la rue.

Perle Vallens

photo n&b·poésie

Ligne vierge

Neige ininterrompue pleine gorge
dans le combiné vintage
Il n’y a pas d’abonné valide
Il n’y a pas de réponse au message envoyé
La liaison a été coupée le fil rompu
interlocuteur non joignable à l’heure du dégel
écoute attentive que rien ne perce qu’un bruit blanc
où se jeter pour mieux parler dans le vide
au fond des joues se creuse l’écho bref d’une parole
au front s’estompe le lien fragile qu’interrompt
le retour en vie réelle
et le regard fond au milieu des congères de messages
que le cerveau laisse s’empiler comme des vieux journaux
il y a pourtant largement de quoi lire
sur un visage qu’on laisse éclore

Perle Vallens

atelier Tiers Livre·écopoétique·écriture·photo couleur·prose

D’amont en aval


Le regard humain oscille entre le haut et le bas, entre la rivière et le ciel où sont les vautours. Ils planent et de leur altitude ne doit se voir qu’un trait sinueux ponctué de taches vertes, des points se déplaçant, circulant sur la route qui borde l’eau vive, tranquille d’avant période de crue. C’est de ce côté-ci du bassin versant de l’Eygues, en amont, un peu avant et un peu après le village escarpé de Saint-May. Là, le lit s’est creusé entre les gorges, brisant la roche en surfaces caillouteuses, limons humides, parfois boueux, dispersions brunes en surface, mais libre, saine, vivante. Quelques touristes s’y arrêtent, se baignent, se promènent, font des ricochets aux endroits où la rivière se fait plus lisse. Par temps calme, la rivière est infiniment claire, d’une grande transparence, deviendra opaque et sombre après la pluie. D’orages déversés, la montée des eaux charrient minéraux et végétaux qui se redéposent plus loin, libérant de nouvelles voies de passage. De quoi remettre de l’ordre dans les empilements de pierres, créations de barrages, par jeu, sans penser à mal mais bloquant les alevins. Parfois, nous passons derrière, déplaçons les constructions humaines, créons des trouées pour les poissons. Ce que la rivière fera tôt ou tard elle-même, réaménageant son lit selon les saisons, au fil de ses affluents que je ne connais que par ouï-dire, Sauve, Rieu, Coriançon, Combe boutin, Moye, Draye… Hormis le Ravin du Ruinas, cet étrange cours d’eau perché plus haut que le terrain environnant et qui appelle la randonnée. L’Eygues connaît-il ses bras-frères, ses nourrisseurs qui le font plus loin plus gros qu’il n’est à Saint-May ? Ici il n’est qu’entrefilet bondissant alternant les zones de cascades, genre de spa naturel où j’aime me laisser masser, et espaces de retenues, d’eaux profondes en bordure des pitons rocheux des gorges, façon de piscine brève, à contre-courant, où l’on fait bien cinq brasses en restant sur place. Alentours, plantes autochtones poussent sur sol détritique et dans l’anfractuosité des rochers. Nous laissons filer les morceaux de bois échappés des arbres qui ploient au-dessus de l’eau. En surplomb, les vautours volent, inspectent peut-être. Je me demande comment et ce que voient les vautours. Il paraît qu’ils disposent d’une très bonne acuité visuelle et seraient capables de repérer un objet de 30 cm depuis une hauteur de 3650 m. Un champ de vision élargi pour voir bien au-delà. Ils peuvent longer l’Eygues de leurs yeux binoculaires peut-être jusqu’à Villeperdrix. La rivière court son chemin de rivière, 100 km depuis sa source jusqu’au Rhône où elle se jette, et la route la suit de près. En voiture, on la voit sur une première partie de son trajet, Sahune, Curnier, les Pilles, Aubres et jusqu’aux abords de Nyons. Toujours un peu de monde en saison estivale, visible depuis l’habitacle. En contrebas les gens, pataugeant là où il y a moins de fond, se promènent sur les lacets qui se font et se défont. C’est ici que l’effet torrentiel est en automne et en hiver le plus fort. La rivière devient son propre moyen de transport. La rivière sort de son lit, déplace amoncellement de matière sur les berges recouvertes, dépôts de graviers après la crue. Elle divague, espace agrandi, s’élargit en tresse. De sinueuse, s’étale en méandres. Après Nyons, la rivière disparaît de la vue jusqu’à changer de nom, entre Drôme et Vaucluse, devient l’Aygues qu’on pense assagie à hauteur d’Orange. Certains s’y baignent encore vers Camaret, Sérignan, ou à l’entrée de ville, au lieu dit Pont de l’Aygues, mais son innocuité est incertaine, et souvent son lit plus large est à sec. Comment imaginer qu’il s’agit de la même rivière amont et aval ?

Perle Vallens

poéie concrète / graphique·poésie

Une danse

Le squelette nous porte 
La peau nous porte chance
Est-ce la chair qui danse
qui festoie
Os est maracas
l’oreille est musicale 
sa paroi est un tambour 
où bat notre plus juste mesure
Les notes tombent dans les mains 
plus chargées de joie porteuses de chaleur
Les doigts ne s’échappent s’échangent
contre de nouvelles pistes de danse 
de nouveaux frissons une fluidité 
dans les bras nous hisse du sol
offrant un avant-goût de ciel 
nous pardonne de n’avoir
dansé davantage 
sous l’ossature 
brûle encore 
le ventre
centre
des
sources 
d’éveil de feu
la terre tremble
rien ne m’empêche 
de me lever de danser
cette façon que j’ai de taire
l’effroi de me lever de toucher 
l’ombre de créer un effet de lumière 
de brandir mon corps de vous émouvoir 
me mouvant déployant chacune des flammes 
la peau est une transparence sous laquelle 
notre structure reste un peu bancale 
le rythme ne suffit pas à nous 
maintenir on fait semblant 
de mourir pour anticiper
la mort on prend de
l’avance pour la 
désamorcer 

Perle Vallens

(de saison cet ancien poème exhumé des archives)

photo n&b·photo-poème·poésie

Main de nuit blanche

Main de nuit
blanche

nuit de saison
déraisonnée ouverte
bruits blancs ses pulsations
paume renversée recto-verso pâle
d’une blancheur de lune nuit écourtée
manche relevée jusqu’au coude creux d’épaule
plus clair que partout ailleurs sur le drap tendu la peau
d’un toucher moins rêche la douceur blanche de la main qui caresse
le soupir dans la lenteur du visage qui s’approche pour le baiser de mi-nuit
la moitié de ton corps sur la moitié du mien sa pesanteur d’avant matin
nos jambes dénudées apparues blanc sur blanc se confondent
et cette manière de les entremêler au réveil est un appel
dans le bruissement de chair froissée qui émerge
du sommeil cette manière qu’a la main de
suivre la ligne cohabitée des corps
comme pour appeler
une nouvelle fois
nuit blanche

Perle Vallens



atelier Laura Vazquez·écriture·photo couleur·poésie

Ue façon de marcher

Une façon de marcher
est de ne pas se soucier de la destination
une façon de marcher sans hésiter sans faire demi tour se laisser flotter
une façon de marcher, juste suivre un signe dans l’air une indication qui frôle
marcher en interprète pour traduire la respiration des arbres
là où se relèvent les plantes
aux branches juchées au-dessus du regard
une façon c’est : se laisser caresser les jambes
ou griffer (un genre de caresse)
la ronce murmure quelque chose
sur la peau et dessous
la main passe
des bribes et des feux vivaces au fond des pupilles
s’allument graminées s’égrènent semaisons plein les chemins
une poussée qui nous dit boire le ciel
parfaitement alignés pieds décantent hissés sentiers
une butte ou déprisonnés-libres la course
pas un seul pas ne s’éprend s’étire évide devenu enjambée
et pris un à un enfoncés dans des fleuves verts
souffle sur la boue s’échappe un filet de vrai
auquel j’avale

Perle Vallens

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Tourner en rond – Festival Aroundabout 2024

Samedi 26 octobre, durant 24h (de minuit à minuit -heure française-) a lieu le festival international de poésie-action des ronds-points : AROUNDABOUT FESTIVAL ! Sont diffusées des captations de poésie-action réalisées dans des ronds-points partout en France et dans le monde. Elles sont visibles en ligne sur :
– la chaîne YouTube https://www.youtube.com/@AroundAbout-v5t
– la page Facebook https://www.facebook.com/profile.php?id=61564664734698
et projetée en public samedi 26 octobre 2024 durant les 24 h du festival à IPN (atelier collectif d’artistes au 30 rue des Jumeaux, 31200 TOULOUSE, France).

Allez voir ce genre de poésie-performance, il y a des pépites, beaucoup de vidéos étonnantes !

Voici Tourner en rond :

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Et global et local*

ni surfaces asphyxiées ni sols lessivés
ni appauvrissement ni essoufflement
ni pesticides ni compactage
ni carottes calibrées ni délestage de fioul
ni quad ni épandage sauvage
ni fraises hors sol ni culture intensive
ni résidus déviants ni empoisonnement
ni forêts défrichées ni arrachage de haies
ni artificialisation d’espaces ni disparition d’espèces
ni refuges piétinés ni mégots jetés
ni arbres fallacieusement abattus d’un coup de hache dans la tête ni traces de métaux lourds jusque dans les feuillages
ni abeilles mortes en pleine floraison ni affirmations complaisantes de l’industrie chimique
ni parcelles électrifiées ni plastique échoués
ni zones urbanisées ni eutrophisation
ni viabilisé ni constructible
ni parking ni zac plutôt zad plutôt résistance passive plutôt sensibiliser plutôt l’humeur combative mais joyeuse

car ici calcaire gréseux, boisé, alluvions, limons perméables sur nappe aquifère abritant végétation silicicole, populations d’amphibiens, insectes, rongeurs, rapaces
car biotope vivace à valeur de corridor écologique, voie de passage des bêtes, de transition des migrateurs

*titre sous influence du cours d’écopoétique du jour, Sense of Place and Sense of Planet de Ursula Heise