Sur une proposition de Marilyne Bertoncini pour Embarquement poétique sur le thème Runes et Ruines, voici un poème ainsi qu’une photographie illustrant les ruines de l’esprit quand il vacille sous le coup de la vieillesse, des dégénérescences, des maladies comme celle d’Alzheimer…
Comme l’an passé, j’ai participé cette année avec trois photo-poèmes (budget oblige), encore visible quelques jours à Charly dans le Cher.
Voici les cinq propositions initialemes (dont les 3 photo-poèmes exposés) sur le thème général de l’agriculture, ici poèmes écrits sur des photos de vendange.
Si quelques exemplaires étaient à disposition sur le stand de Radical(e) au marché de la poésie, notamment en version open art, le lancement du dernier numéro de Radical(e) est prévu pour le 21 septembre à la librairie EXC (Passage Molière, Paris 3ème). On vous donne rendez-vous à 19h00 avec les créatrices de la revue/tract poétique et les autrices pour des lectures de ce dernier numéro, (Radical)esse (où figurent 3 de mes poèmes et 3 photographies également) et du précédent (Radical)ine. Si vous êtes dans les parages, ce sera un plaisir de vous croiser.
L’été a marqué une pause dans les ciné-poèmes mais les revoici, sans doute plus espacés. Le ciné-poème 51 sur un extrait de close-up d’Abbas Kiarostami s’intitule La route brille. Bon visionnage !
Il y a cet endroit qu’on habite maintenant, ce lieu familier, intime qui nous accueille dans notre entièreté, où l’on réside, où l’on vit, et tous ces autres par lesquels on est passé, qui nous ont vu grandir, nous transformer, être, vieillir. Qui peut dire où nous habiterons demain ?
On habite un endroit où l’on demeure, ça veut dire y rester un certain temps, y faire son nid. Peut-être un jour, un mois, un an ou dix. Peut-être même toute une vie au même endroit.
Ce qui s’habite s’habille, se nomme, s’installe dans notre vie, devient central, peut-être essentiel. On s’y installe, même de façon éphémère. Sinon on n’habite pas vraiment. On occupe un espace un moment, c’est tout. Pour habiter il faut se lier, se nouer avec un lieu.
On habite un appartement, une maison, une cabane, tiny house, ou encore une roulotte, une péniche, un camping car. Longtemps j’ai rêvé d’une demeure flottante, d’un espace mouvant à habiter, qui me déplacerait, me désaxerait, à mesure qu’elle se déplacerait elle-même. Une habitation mobile. Un mobil home.
On habite une ville, un village, une région, un pays, qu’on fait nôtre. On peut même habiter un bout de trottoir, un pont, une ruine, une clairière, si on y reste un peu. Peut-on habiter une route, un chemin, une rivière ? Y rester, y revenir comme un lieu avec lequel on tisse un lien, y laisser un peu de soi à retrouver la fois d’après.
Chacun rêve d’un toit à son image, qu’on peut habiter seul ou à plusieurs. J’habite un peu, beaucoup, passionnément avec toi toi et toi qui ne seront plus là demain, comment habiter alors, sans lui, lui, eux, elles ?
On habite bien ce qu’on aime, on s’ouvre, on écarte nos bras, tout l’espace qu’on habite peut être habité par d’autres qui viennent, s’en vont, vivent. On est soi-même habitation pour l’autre. Mon ventre a été habitation où durant quelques mois grandir, se nourrir, devenir.
On habite de ses yeux, de ses mains, on mesure l’empan de son habitation, ses ouvertures faites nôtres. On habite une aura, un esprit, celui d’un lieu, on habite son imaginaire, ses évocations, ses évolutions, on accompagne. On habite de phrases, de mots pour dire cet endroit qu’on habite.
Habiter, à comprendre comme avoir l’habitude d’un lieu, est-ce effet de syntaxe, habiter un lieu comme on habite le langage ?
Ils vomissent des mots crus et noirs venus avant l’aube à défaut de leur creuser une tombe
Ils vomissent des images vertes de rage arrachées à leur ventre à défaut de fouiller dans le sang de leurs veines
Ils vomissent des pensées sans nom des idées blêmes et molles à défaut de les rougir de leur honte
Ils vomissent les fleurs sans fards de leurs peurs cueillies le matin même à défaut d’herbes fraîches du courage qui refusent de pousser sous leurs pas
Ils finiront bien par vomir le cœur nécessaire pour guider leurs pas sur les bonnes routes où ils vont claudiquant ce caillou dans la chaussure qui les fera vomir aussi et ce sera comme perdre un orteil comme pourrir de l’intérieur comme parler sabir inconnu d’eux-mêmes
Ce sera métamorphose ce sera monstruosité sur figure humaine l’œil vomi au milieu du visage comme vue unique cyclopéenne du monde
Sidonie Gabrielle Colette et Jean Cocteau, c. 1950 (Archives Charmet)
J’adore la regarder regarder le monde depuis sa fenêtre qui donne sur les jardins du Palais-Royal, provinciale au cœur de la capitale, c’est tout un petit monde familier de proches et d’amis en contrebas. C’est elle qui le dit, le Palais-Royal est une toute petite ville de province dans Paris. Tout le monde s’y connaît et s’y parle. Paris de sa fenêtre prend une autre couleur, je trouve. Et ce n’est pas Jean Cocteau qui me contredira.
J’arrive au 9 rue de Beaujolais. J’y déjeune avec Colette et son cher Jean. Avec Jean et sa chère Colette. Nous y goûterons des plats simples et savoureux, de ceux qui ont leur préférence à tous deux. La mousse au jambon, aérienne, suave, un appareil à soufflé en réalité, c’est un mets d’une grande légèreté à base d’ingrédients à la portée de toutes les bourses. Et en dessert la fameuse flognarde des privations de la guerre, que Colette a popularisée auprès des femmes pour faire face aux pénuries. Il faut trois fois rien : farine, œuf, lait, pommes, un rien de sucre pour caraméliser cette grosse crêpe roborative mais irrésistible. Cette petite couche de sucre croustillante, nous en raffolons tous les trois. On est certes loin du Grand Véfour ou du menu Goncourt de chez Drouant, du homard de l’une et du turbot de l’autre, mais il y a un temps pour la haute gastronomie et un temps pour la cuisine paysanne. Souvenir d’enfance, recette de tresse chapardeuse – sa couleuvre de cheveux – au verger ou flânerie gourmande de vigneronne de la Treille-Muscate, le repas s’accompagne d’un bon vin, de Bourgogne bien sûr. Aujourd’hui Colette me baptise au Nuits-Saint-Georges, une première ! Tu penses, je n’ai pas les moyen de me payer un tel cru, moi. Mais elle connaît tellement de monde partout, et tant de bons vignerons. Jean ne se contentera d’eau minérale aujourd’hui, il ne laissera pas sa part au chat (de son amie). Plus tard dans la soirée, il nous préparera un cocktail au pifomètre, qu’il accompagnera d’un cigare, une esquisse au trait, un portrait minute de Colette à mes côtés pour nous immortaliser. Je me regarderai alors comme une autre elle, plus étroite, discrète, je tiendrais dans son mouchoir.
J’aimerais comme elle cultiver sa pugnacité, trouver le chic suprême du savoir-décliner. Arraisonner comme elle la souffrance et la vieillesse. Pour m’encourager, elle me dit que je ne dois pas perdre le goût de me parer, de me maquiller, c’est autre façon de résister. Tu sais, je n’ai pas encore rencontré une femme de cinquante ans qui fût découragée, ni une sexagénaire neurasthénique. Jean écoute d’une oreille distraite ces conseils féminins. Dilettante esthète entonne Satie du bout de ses lèvres fumeuses. J’aimerais n’avoir comme eux deux ni domaines interdits ni routes brouillées ni seuils effacés.
Perle Vallens
(écrit durant les 40 jours d’été 2024 du Tiers Livre de François Bon)
Il se rêve des mains de pianiste lestes (sans piano) Il se rêve longue de jambes espacées dans l’écartement chevalin d’une montée à cru Il choisit de remaquiller ses doigts certains seulement ceux pour écrire un mot qui dure toute la vie (au moins toute la journée) Le trait de liner pour délimiter les lisières entre lui et elle c’est fil à couper la part fille de l’homme Le vernis à ongles se pose à cheval entre les genres sans bavure Le maquillage est une grammaire bilingue pour traduire les visages ll dit je et pense elle
A un moment l’homme abandonne la femme qu’il est sur une aire de délestage Il fait venir chaque jour de nouvelles cellules pour recomposer sa peau Il abuse des lotions capillaires et des vides sanitaires Il se passe en vidéo pour vérifier son sexe Il bombe le torse et ses épaules tombent un peu Il ramasse ses identifiants ce sac d’identités aux anses trop longues ce qui glisse toujours un peu c’est le choix fille ou garçon c’est cornélien c’est indifférencié parfois indécision rampante le lierre du genre qui s’entortille au corps Il est une géographie changeante non contenue dans le paysage