
Caviar 68

Il n'y a pas d'âge pour rêver, vivre et écrire ses rêves…


C’est une heure creuse. Elle boit nos eaux vives. Elle nous vide, jusqu’aux orbites par lesquelles nous voyons l’ordinaire. Nous volons de nos propres ailes. Nous devenons ce que nous étions l’instant d’avant. Tu vois ce que je veux dire ? Nous devenons nouveaux mais d’une nouveauté tenue. Du neuf d’après brouillon. D’après bouillonnement de secondes (celles que nous n’avons pas vues).
C’est une volonté. Elle se dit farouche mais nous ignorons pourquoi tant elle faite d’audace. Elle n’a pas peur. Elle ne pleure pas ses arguments, elle les campe au contraire. Elle se veut claire, précise. Elle a cette saveur de bonbon acidulé. C’est pour qu’on la garde encore un peu avant de la partager.
Elle ne se mâche pas des jours durant, ne se crache pas, elle s’échange. Elle se troque contre toute autre pensée adjacente, sensible, contraire ou non, qui la ferait avancer. La pensée marche son petit trot ou son pas rapide dans ceux des autres.
C’est un vœu (ou une prière). Il s’étale sur un trottoir sale. Il se développe sous la semelle d’une chaussure sale. Il naît de la saleté et nous ne savons pas si cela nous rassure. Il naît de sa propre bordure, de son recoin sale, d’une frontière commune avec la vie. Sans quoi il n’est rien.
C’est un souffle. Il se veut court. Il crée un arc en partant du cœur. On ne sait pas trop jusqu’où il va, jusqu’où il est capable d’aller, s’il se rallonge à mesure de la respiration. Il percute quelque chose de dur. C’est dans la gorge que ça se passe, que ça tressaille. C’est en spirale (et tourne tourne), ça donne la nausée ou bien ça court plus vite qu’une danse et cela t’entraîne vers le bas. Vers la chute.
C’est un vertige. C’est ce qui te tire, ce qui t’entoure et te tourne la tête. La prise dans le filet d’un tout petit être (comme une pêche au large). L’orage te gronde à l’intérieur. Rien ne digère, tout grossit. Il y a une sérieuse menace d’explosion. Il y a un instinct de survie. Il y a aussi cet espace entre le marchepied et le quai où tu te laisses glisser.
On le sait, c’est toujours comme ça avec les vertiges.
Perle Vallens

Il y a des mots gris entre les rails
qui me dégrisent d’un coup
décochés de loin
l’arc pourrait casser (pas assez de recul sans doute)
sans atteindre sa cible à temps
Depuis zone portuaire ou gare routière où le mot
grève résonne si fort
les cars ont tous été annulés
taxi driver Mister descend sa trame musicale
sa transe le long du Rhône
On pourrait prendre le monde à partie plutôt qu’à revers mais à quoi bon
le prendre en grippe
Tout est dans tout dis-tu et je ne comprends pas
ce que tu veux dire par là
Perle Vallens

I
l’heure de pointe à Saint Lazare
je me pole dance suspendue à la barre
alu 100% humidité corporelle
je sue comme tout le monde, et alors ?
II
je ne descend pas à l’arrêt prévu
je reste coincée sous l’aisselle
d’un grand black en t-shirt Kooples
noir sur noir (je vois des étoiles)
III
bam le portillon m’a claqué
le postérieur et je pense à toi
rien d’étonnant à Gare de Lyon
je zieute insta où tu n’es pas
IV
si j’étais à Gare de l’Est je chercherais
ce plus long quai de déculottée
plus c’est long plus c’est bon, je me dis
ma vulve acquiesce quelque part sous tissu superflu
Perle Vallens
sur consigne de Rim Battal/Mater Atelier
La Variation est une nouvelle revue publiée par l’éditeur éponyme, elle le sera une fois par an. J’ai la chance de voir figurer le texte Le mot dans ce premier numéro sur le thème Variation(s). En voici le début. On peut le lire dans l’intégralité ici, ainsi que d’autres très bons textes sur le format pdf de la revue.





Le soleil imprime son nom sur le parquet
en lettres d’or en flaques liquides de lumière
en forme d’énigmes
faux hiéroglyphes que l’on peine à déchiffrer
Mes yeux raclent comme les raboteurs de Caillebotte
et cerclent pour mieux délimiter ce à quoi s’habituer
ce dans quoi entrer pour y laisser un peu de sa quête
spirituelle tu sais de quoi je parle
ce qu’aucune technique numérique n’a mis en évidence
La sagesse se percute-t-elle en cliquant de façon compulsive
ou en comptant les caractères du clavier
(qui certes se combinent à l’infini)
la force intérieure s’acquiert-elle à coup de likes
A ce jour je n’ai reconnu aucune
émoticône de l’âme
©Perle Vallens

dans ma maison il y a un insecte mort
je l’ai pris dans ma main ça lui a fait un cocon
un cercueil
j’aurais préféré qu’il soit vivant mais il est mort
j’aurais préféré qu’il soit vivant et que ma main soit un tarmac
un pont d’envol
un avant-poste pour s’élancer
pour défier les lois de la gravité
pour déguerpir dans les airs
pour butiner tranquille et bourdonner
sur la première fleur venue
sur ma main l’insecte mort a l’air si mort
il a l’air si carrément mort qu’on serait tenté
de le ressusciter
à quoi lui servent ses ailes maintenant qu’il est mort ?
est-ce qu’un insecte fantôme peut voler ?
est-ce qu’il peut butiner des fleurs-fantômes ?
est-ce qu’il peut voler dans un ciel sans limite ?
©Perle Vallens
inspiré par la même consigne qu’ici mais dont je me suis un peu éloignée…

Cette nuit les planètes sont bien alignées
une seule ligne observable à l’aube
à distance respectable l’œil cligne
à l’idée d’étoiles flambant neuves
d’un ciel visiblement limpide
(pour qui sait l’attendre)
je sais bien que c’est une question de perspective
de regard que l’on pose
et d’une dose d’imagination pour mettre en marche
le moteur du rêve
à l’heure où l’on retient le soleil
je sais surtout que pour atteindre l’apogée il faut
travailler l’extension du feu son élongation l’amplification
la fécondation des fougues leur ascension
la magnitude intacte de l’ardeur
il faut défendre l’exactitude de nos positions
sur la cartographie du désir
©Perle Vallens

tu vois tout ce vert
ce vert ratisse large
il tresse une sensation de fraîcheur
d’humide de mastication bovine
ce vert est une dérive
c’est une dérive dans le paysage
qui mène au rêve
il y a du vert jusque dans mon ventre
du vert partout jusque dans le fond de mon œil
la vie me colle des lunettes vertes
il y a du vert partout jusque dans le rouge
du vert sapin au vert bouteille
tu peux deviner la couleur
d’ailleurs on se perd dans le vert
toi aussi tu es vert
ce n’est pas la rage qui t’agite
c’est ce putain de vert qu’on respire
du vert sans arbre et sans fleur
du vert sans blé sans bétail
juste spores et pollen
juste prolifération du vert ailleurs
c’est peut-être un détail pour toi
tout ce vert à perte de vue de raison
est-ce que le vert environnant connaît une limite ?
est-ce qu’il connaît une panne une interruption de ses programmes ?
qu’est-ce qui pourrait empêcher le vert de progresser
jusque dans nos chambres ?
qu’est-ce qui pourrait empêcher le vert d’envahir nos vies ?
tout ce vert que tu vois
©Perle Vallens
d’après consigne Anna Serra/Mater Atelier