
J’ai garé la voiture à l’écart. J’ai claqué la portière qui a couiné. Un jour elle va me rester dans la main. Vieille occase qui a fait son temps, qui a failli plus d’une fois me laisser en rade. Rien ni personne ne peut me laisser en rade. C’est pour m’en persuader que je reviens ici. Je n’étais pas revenu sur les lieux depuis. De jour, fermé, le Luna Park ressemble à une cité fantôme. Ni lumière, ni musique. Aucun cri de frayeur. La grande roue a perdu son scintillement, son éclat violet. A l’arrêt, ne prend aucun voyageur.
Je reste à quai, à plusieurs dizaines de mètres de là, en surplomb du passé. Tout a changé mais rien ne change. Dans l’air, il y a toujours ce relent tenace, poisseux et sucré de friture trop grasse, qui se mêle à l’odeur sèche de sable et de crème solaire.
Sur le trottoir, je longe l’enceinte. Le silence est un plomb qui s’attache à mes chaussures, qui s’arrime à mes pensées. J’aimerais qu’il pleuve des trombes pour laver, balayer ce lieu extrait de ma mémoire au moment le moins opportun. Ce lieu exécré. La cassure n’est pas nette, jamais ressoudée comme os réfractaire. La douleur ne peut s’amputer totalement. Elle ne peut s’éradiquer durablement.
L’attraction n’existe plus. Elle a été condamnée comme son propriétaire. La machinerie a été démantelée, son squelette défaillant, son mécanisme défectueux. Promise à la casse. Comme moi, devenu bancal. Après l’accident, je me suis mis à boiter, sans raison physiologique. Mon corps signalise la hanche qui désigne le genou, chacun responsable. Le dos, lui, n’en fait qu’à sa tête, n’en finit pas de se tenir aux murs. Se hisser pour se redresser, pour continuer d’avancer. Si je boite, il me semble que c’est pour rétablir l’équilibre de ma vie devenue branlante. Mon regard se pose, dans sa vision douloureuse qui frappe aux tempes. Il se pose une dernière fois sur les cabanes à frites et sur les manèges. Le parc d’attraction a l’air plus triste encore que moi. De tout ça, il ne reste plus rien qu’un souvenir qui n’est même pas le mien.
Perle Vallens
#2022 #Eté #amusement #Camargue
Les parcs d’attraction, toujours éprouvé une suspicion en leur présence, et ce texte amène de l’eau à ce moulin. J’ai été emporté. De plus je connais le Grau du Roi, cette atmosphère. Pas vu le parc mais il devient soudain évident, comme un blanc de mémoire.
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Cett méfiance, ce sentiment même s’il ne nous est jamais rien arrivé à moi ou mes proches.
Ce Luna Park, nous sommes passés plus d’une fois sans y mettre les pieds, mais la féerie des lumières, la nuit. Ici absentes…
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