écriture·Mater Atelier·photo couleur·poésie

Je t’écris

Je pense à toi vivante encore dans l’espace                décent
dans l’innocence                   d’une chambre d’enfant
aujourd’hui désertée

Je pense au feu qui nous a uni                    le jeu et les joies
(avant nos gémissements et nos cris)

Je pense à toi ma sœur                       je respire                   dans ton souffle
éteint je reprise ton corps           déchiré                              je compte
tes cicatrices

Je pense à toi autant que tu as souffert entre leurs mains
J’ai souffert aussi                           (plus ou moins que toi, qui peut le dire)

Je t’écris de cette plage tombale                       où je trie                        les grains
de sable                                              un à un
comme une ivraie sans fin
la mort est ivresse pour qui boit                        son lait amer

Je t’écris de là où je suis tombée                        un trou noir
enterrée vive                             un purgatoire

Je t’écris là où je n’ai plus peur où je n’ai            plus ni reproche               ni regret
J’ai attendu longtemps pour renaître                                 et t’écrire
pour ce paradoxal chant            expiatoire
j’exhorte           je m’évertue           je me délie (la langue)            je me fais polyglotte
        pour toucher ton ciel
                     pour te consoler

J’aimerais que tu renaisses à ton tour pour que tu                        m’entendes
mais de là où je t’écris je n’espère           nulle réponse          de ta part

         Je t’écris d’une voix soluble dans l’espace
                         Je t’écris d’un corps qui n’est pas le mien
©Perle Vallens

d’après consigne de Ada Mondès/Mater Atelier

atelier Laura Vazquez·écriture·photo couleur·poésie·prose

Attends !

Attends ! On nous espère comme on manipule 
ailleurs ou ici même c’est le règne de la peur
Attends ! On nous marchera dessus si l’on n’y prend garde
Passons les premiers par le trou de la serrure 
la chatière est encore trop grande pour nous cacher
Attends ! On nous forcera si l’on nous trouve
On nous veut jusqu’à la peau du dos
On nous vomit comme on nous désire 
Nous veules pourtant sans volonté que celle de rester seuls
de rester vivants voyants 
vibratiles de nos envies 
Ou autre chose que ni nous ni eux ne savent 
Perle Vallens

atelier Laura Vazquez·écriture·photo couleur·poésie·prose

Petits conseils entre amis

Il faut que tu dises les formules magiques. Il faut t’agenouiller et prier. Il faut te dépouiller du surplus. Tu dois compter les fééries sur le bout de tes doigts. Une à une et les étaler, les étager devant toi. Regarde-les te grandir. Tu dois leur ménager une ascension, peut-être avec ta bouche. Et les porter à bout de bras. Et puis les étendre de ton regard. 

Vois, les nuages mangent plus d’horizon que tu n’en auras jamais. Le ciel explose ses bombes dès l’aube et c’est dans les interstices du monde qu’il disperse le plus de secrets. 
Vois, la pluie mutile la terre et la terre vomit sa bile dans les rigoles des ruelles. 
Vois, la ville extirpe ses armes, elle les assènera si l’on ne prend garde. Les immeubles nous extorquent nos derniers mots, nos derniers moments au vert, au vent (écoute, il ne mugit plus, il s’est tu). 
La vie exagère. Elle va et vient, nous troue, trouve notre pierre angulaire, notre point final. 
Nos bras nous en tombent et nous nous roulons en boule, à dévaler toutes nos pentes. 

Relève-toi, ne te laisse pas couler sous le tapis, avale toutes tes couleuvres. Gèle toutes tes extrémités jusqu’à ce qu’elles se brisent puis recolle-les. Gémis une fois, deux fois, trois fois (on ne gémit jamais assez), ne te gêne pas avec ton plaisir, il te le rendra. Digère mieux tes désappointements, tes désapprobations. Jette au feu tes frustrations. Bois le jus de tes folies, leurs fruits dans les veines. Flotte durablement dans tous tes états et observe ce qui te vient du monde. Fais tien ce temps plein, ce temps de plénitude, et jusqu’aux pleurs baigne-toi dans le blé moulu des voix, fais-en farine à tracer tes mots blancs, ton pain quotidien.
©Perle Vallens

photo couleur·photo retouchée·poésie

L’hygiène de la mort

je cherche dans l’imagerie sensible du réel
une vision ressemblante de la vie

j’échoue à trouver autre chose qu’une esquisse
qu’un semblant d’illustration bien imitée
un roulement à billes bien huilé pour simuler
le concept de mouvement d’avancée
de poussée de force centrifuge
(d’évidence fictive)

au milieu du tumulte on voit
une moue vague qui souligne le simulacre
entre le trop plein et le trop vide
au miroir l’œil vérifie le plan
certifié conforme de l’existence

ne saurait être cette pâle copie
cette figure molle ce corps avachi
qui laisse finalement en bouche
une certaine idée (contagieuse)
de l’hygiène de la mort
©Perle Vallens

écriture·Mater Atelier·montage photo·photo couleur·poésie

Passée au rouge

Montage à partir de plusieurs de mes photos

laisse l’envol d’un pétale de coquelicot
soulever un pan du rêve la passe de cruauté
banderille la chair rougie au gel
akènes grains de grenade picorent la brûlure
de gueule et d’os dégouline le langage
le long de la colonne
mot pour mot tu dis comme obscur objet
extinction du désir ou rallumage du sexe
au moteur brandies les bougies
irriguent pulsent en zone sacrée
la pulpe et le jus vermeilles irradient
chakra ou cœur illiaque la caresse
cogne dur
martèle dans l’éclat
acier de la douleur
déraille ou désarticule dans l’attente de
l’embrasement
ce qui fait planer ailleurs que dans les nuages
ce qui fait briller les plaies anciennes
ma queue d’animale étriquée inutile
l’ancestrale sans notice
sans argument pour ou contre 
je me replie dans mon ossature
je bloque toutes mes cloisons autres que nasales
je hume dans mon propre souffle un peu de 
son magma de l’incandescence
quelques gouttes sur mes bassesses
mieux qu’un baume pour colmater l’absence
pour répondre aux questions non
posées façon pierres chaudes
sur la peau répandre la magie
(c’est un genre de rituel)
pourtant je ne sais pas qui vient
traverser ma caverne
qui visite ma terra incognita
impénétrable
rien n’effleure ni n’affole que le vent
et ce fantôme revenu hanter mon corps
©Perle Vallens

écrit sur consigne de Margot Ferrera/Mater Atelier

photo couleur·poésie

Je n’arrête pas

Je n’arrête pas d’arriver
Je n’arrête pas de parvenir à son corps
Je me ravive vivifiée par ses embruns
son air de ne pas me toucher
de me recracher comme une bouche
son dernier mot le verbe de trop
le mauvais œil comme on dirait
mauvaise haleine
son air de me reprocher
ma langue trop ou pas assez
pendue à ses pieds
son air de retirer mon profil
trop flou trop touffu ce fâcheux
penchant à la fixité affective
là où les sentiments s’entêtent
il n’y a rien pour me stopper
Je ne finis jamais parce que
Je renais à chaque fois
©Perle Vallens

photo couleur·poésie

Tchin à ma jeunesse

Tu te souviens de ces soirs d’été
de ces nuits d’insouciance 
d’ivresse facile sans alcool 
et sans cuite
coulant simple de joie pure 
qu’alors nous étions
joyaux bruts non taillés
non rognés par la vie 

Tu te souviens cette descente au goulot 
de mauvais Champagne 
sur le parvis de l’opéra Garnier 
dans cette union improbable 
ce reflet indéfectible dans les bulles 
Nous étions six ou sept effervescents 
tous mineurs passablement éméchés
entre les bustes de Rossini et Auber
on osait fredonner Mozart sous la lumière
astrale des lampadaires

Rien ne pouvait nier nos quinze ans 
nous étions invincibles alors
nous vidions nos peurs adolescentes
dans la mousse noyées au cul
de la bouteille
nous buvions d’une même bouche
d’une même ardeur le bonheur d’être
jeunes

Nous ne savions pas alors que
la vie s’agence autour d’absences
qu’elle s’affaire autour de nos dénis
de nos déficiences et de nos défaites
Nos réussites se fêtent encore
au Champagne (et au meilleur)
il a beau pétiller il ne goûte
plus tout à fait l’enfance
©Perle Vallens

atelier Laura Vazquez·écriture·photo couleur·prose

Vivante

vivante mais morte dans les dunes…

Jamais vu fille plus gaie, plus enthousiaste, plus vivante. Jamais. Toujours le sourire. Toujours aimante, aidante. Pleine d’allant. Aucun recul devant la vie. Jamais elle n’aurait fugué. Je leur ai dit et répété. Vous comprenez, nous étions très « famille », je leur ai dit.
Vous savez, je l’ai tenue sur mon ventre, elle gigotait déjà. C’était ma première-née. Elle était la vie même.
J’ai vu mille fois le fond de ses yeux. J’ai vu sa silhouette d’arbre frêle, ses branches vivaces, ses feuilles remontées vers la lumière.
Je l’ai vue grandir et s’épanouir. Je l’ai vue rire, aimer, boire, manger, danser, sauter. Je l’ai vue trébucher, tomber et se relever. Je l’ai vue saigner et je l’ai soignée. Je l’ai consolée comme toute mère fait.
J’ai aimé ce que j’ai vu d’elle, j’ai été fière. Elle n’a eu besoin de personne pour délimiter ses espaces, pour asseoir sa personnalité. Elle était plus grande que la moyenne. Je ne parle pas de la taille mais de l’être, de l’aura.
Je l’ai vue marcher dans la vie sans frayeur, j’ai vu son insouciance et ses plaisirs. J’ai vu qu’elle serait heureuse. Elle allait devenir une jeune femme formidable, avant d’être fauchée dans ses vingt ans. Elle serait devenue une femme formidable si son chemin n’avait pas croisé celui de ces deux monstres.
Elle aimait tant faire la fête , elle était un modèle pour sa soeur. Le carnaval était une date importante, et chaque année, elles en étaient. Elles n’auraient manqué ça pour rien au monde, vous pensez !
Je l’ai vue ce jour-là, radieuse. Elle portait du bleu, brillant, satiné, assorti à ses yeux. Je l’ai vue si rayonnante, si pleine de vie.
Je l’ai gardée intacte dans sa jeunesse, je l’ai gardée enfouie en moi encore vingt ans avant de mourir moi-même.
Maintenant que je suis morte, je ne vois plus rien.
©Perle Vallens

photo couleur·poésie

Mot à la bouche

le mot percute quelque chose
dans la bouche close
verrouillée aux lèvres cousues
de fil blanc
le mot tourne comme une langue
tourne et se retourne
son lit défait de rives basses
les mains ne peuvent rien
extirper rien exécuter qu’une danse
un entre-deux un tremblement
ce qui repose dans le creux
n’est pas le mot
tout au plus son avancée son ombre
une syllabe pourrait rebondir
d’une main à l’autre si la bouche le
crachait
le mot finit par fondre
tout au fond
©Perle Vallens