Emotion·poésie

Cérulé

Jaroslav Rossler
Jaroslav Rossler – autoportrait (Centre Pompidou – Musée national d’art moderne)

Ses yeux sont clairs et lumineux, comme la rencontre du ciel et de la mer. Une rencontre d’eau pour s’immerger et nager. Quitte à perdre pied.
Un regard insulaire. Un regard qui tremble un peu. Un regard de prière. Un regard qui désarme et repose. Un regard qui reflète. Un regard de mémoire.
Un regard de fraîcheur. Un regard que l’on boit à grand trait. Et que l’on mange aussi parfois. Un regard à mastiquer du bout des cils. Un regard de sel et de poivre. Un regard de miel. Un regard umami.
Un regard qui pèse et prend appui. Un regard emporte comme une vague, comme un nuage, comme un chant. Un regard qui tranche et traverse l’épiderme. Un regard dans lequel disparaître et s’engloutir toute entière.
Des fois je me demande comment sortir de ce regard.
©Perle Vallens

Emotion·poésie

Ex (nihilo)

Raoul Ubac Penthesilee
Raoul Ubac – Penthésilée III (fragment), 1937

Exciser la pensée mot à mot
Exister au-delà de soi-même
Exiler la mémoire dans un recoin perdu
Extirper les fleurs assassines
Exhumer les flots de folie douce
Exaucer des vœux inconnus
Expier la douleur et les doutes
Exfolier les peurs et l’absence
Exécuter toutes les peines
Expirer son dernier souffle amer
Exhaler un nouvel air
Exulter à nouveau
©Perle Vallens

Emotion·poésie

Rêve (1)

edf

Les rêves nichent sans pépier
les plumes en l’air et les ailes repliées
un pied dans le sommeil un autre au loin
un souffle plus long s’avance plein phare
un salut lointain pour guider dans la nuit
un faisceau d’images en nuées floues
la migration s’efface aux premières lueurs
fonte lente dans les gouttelettes de l’aube
©Perle Vallens

Emotion·poésie

Marathon man

paysage sable

 

Le liseré du ciel flotte, mobile. La ligne fluide de l’horizon s’allonge, saoule de soleil. La paupière s’ajuste autour de l’oeil, ajoute de la lumière, une trouée pour aller plus loin, partir. Marcher, manger l’amer de la route, sa lenteur à digérer. S’enfoncer dans le sol, plus glaise que sable, zèle d’arpenteur. Lever le pied sous l’allonge vertébrale. Avaler son kilomètre bien frappé. Avancer, se hisser, s’adosser aux nuages. Tisser sa propre corde, sanglé dans ses certitudes. Bien placer ses pas dans les traces de peur de butter, de trébucher. Les parques te relèveront, tôt ou tard pour te montrer la bonne direction.
©Perle Vallens

Emotion·poésie

Mastic

edf

Il y a lui partout au creux des mains
Une fontaine de souvenirs se déverse entre les doigts
Dans l’interstice fermé de quoi recueillir encore quelques bribes
Je serre fort pour éviter la percée, en garder les traces
Les lignes s’entrecroisent au centre
reste une cicatrice, une entaille brève
poignets collés pour colmater la brèche
l’histoire courte d’une plaie mal refermée
©Perle Vallens

Emotion·poésie

Exil

plume sable

Du bleu au rouleau, frêle esquisse d’un havre dévale sous les dunes.
L’ami blême flotte, drapeau enfoui dans le sable, une bulle si blanche
qu’elle disparaît au loin.
L’âme file, fuite en avant, bruissement d’elle, coule et s’égrenne.
La penne geint, gît au vent, vile et pleine de rien.
Fol exil d’une amertume si humaine…
©Perle Vallens

Emotion·poésie

Cracher dans la soupe

cracher

Parfois je crache dans la soupe
de gros cailloux taiseux
une glaise épaisse
glisse en cercles
vicieux

Ils gâtent le consommé clair
le miroir des souvenirs
Ils raclent la gencive
percent les dents creuses
roulent en écumes
sur les jours passés

Je les regarde flotter
en surface
filaments suspendus
Ils finiront par fondre
enfoncés sous la nasse
des vérités scarifiées
dans le velouté clarifié
au blanc d’oeil

Je vois dans les glaires
je lis l’histoire effacée
je floute la mémoire
juste ce qu’il faut
je ne souffle pas
je me brûle encore un peu
Tant qu’elle est chaude
je crache dans ma soupe
©Perle Vallens