photo n&b·poésie·prose

Legoland

Charger la gorge. Pleine. Les mots comptent double. Double peine. Ils connaissent la multiplication des langues, leur duplicité. Ils fractionnent le sens grossi d’aspérités fonctionnelles.
Les mots s’empilent. Ils reposent sur leurs propres fondations. Manquent de solidité. De certitude. Mots creux, cariés comme dents de lait, comme souvenirs d’enfance. Les mots tressautent dans leurs cordes, s’entassent sur les chevaux de bois, s’effondrent sur le canapé. Manquerait plus qu’ils s’endorment. Il faut les réveiller, les secouer de leurs images trompeuses. Structure gonflable dilatée, pleine d’histoires du passé. Gros œuvre prêt à exploser. Base à revoir, à solidifier. Cimenter les choses dites. Parce que flottements. Parce que phrases soumises à porosité.
Ce que je dis prends l’eau, se noie dans le trop plein, dans les débordements. Ce que je dis finira par s’évaporer. Ratiboiser, raser sec. Maîtriser les mots. Les dompter pour leur faire dire ce qu’ils refusent d’avouer. Les faire grandir. Tisser lettre à lettre, forcer la conjonction, presser sur la ponctuation. Entrefeuiller nos traces et nos désirs. Le meilleur est à venir.
Les mots sont un jeu de construction dont le chantier se renouvelle chaque jour.
©Perle Vallens

écrit pour une revue qui ne verra pas le jour

Inktober·photo n&b·poésie

Inktober 2021, 5 par 5 (2)


2 Dépose costume
retrousse chemise
passe la porte
recule revient
debout couché
sa vie en boucle
l’espèce se gagne
à la force des nerfs
le poignet au clavier
son existence en règle
le regard fixe sur
l’écran ou le sabre
salaryman ne sait plus
ne voit plus
ses heures perdues
sa cravate de travers
ne voit plus rien
au bout des yeux
l’impact le cri
le kaboshi
©Perle Vallens

3. Plus rien n’est affrété
rien qui n’atteigne les profondeurs
rien qui ne soit insubmersible
la force a bu la tasse
est passée par dessus bord
ce navire plaqué contre le mur
haut des vagues comme crêtes
infranchissables
ce navire éclaté me retient au port
©Perle Vallens

4. ce nœud de vipère
coulant autour du cou
la viande crue
se débroussaille
dépossédée du nid
pondra ses œufs noirs
sous la langue
c’est un des symptomes
c’est un des silences
c’est un des reflux aux lèvres
le reflet se dénoue
droit au refus
©Perle Vallens

5. Noir : nuée ou unique
parcours de santé
recourt au touriste
s’offusque de si peu
vague croassement
son bec perdu
agresserait presque
la main qui ne nourrit pas
Noir : rat ou corbeau
rature du ciel perce
du son rauque
ne craille que contre
les mouettes peureuses
faim contre faim
sa pitance est une miette
et l’ennemi menace
en vain pour garder sa place
©Perle Vallens

6. Il y a eu ce risque
Il y a eu contamination
l’esprit a sombré
brasse coulée ne sauve pas
de la porosité des idées
tu penses : c’est du bidon
tu sais la fausseté
tu sais l’impossibilité
tu renfermes l’esprit sur ses certitudes
il s’y est enfermé tout seul, le con
il est pris dans ses rets
comme un rat
©Perle Vallens

photo n&b·poésie

Prendre de la hauteur

Celui qui prend de la hauteur court le risque de perdre pied
dans son instabilité à regarder au mauvais endroit
dans son instinct primaire à se préserver du pire
recroquevillé dans sa faculté à peser
le pour et le contre court à sa perte
il glisse le long de sa fragilité
de son aptitude à l’inquiétude
lente déclive sur pan incliné
ne peut que chuter puisque sa propre pente
son propre éboulement
se retient dans l’appui incertain de sa certitude
toute branlante qu’une unique béquille
ne suffit pas à maintenir
espèce droite mais penchant bancal
de cette excroissance qu’on nomme la tête
pèse plus lourd courbé vers le bas
le fait toujours basculer du mauvais côté
le fera tomber de haut
©Perle Vallens

corps·photo couleur·poésie

coeur nu

je suis la ligne du cœur
le pli en plein milieu
les pointillés détissés
je suis la découpe des liens
la cicatrice la signature
ce nom qui tiraille
une salaison au soufre
brûle jusqu’aux lèvres
si on le prononce
je suis le poids intercostal
la pointe nue de l’organe
qui a mangé la langue
qui a mâché la chair
qui l’a digérée jusqu’à sclérose
jusqu’à disparition progressive
je suis la face externe
du ventricule le viscère noir
fraîchement vidé de ses épines
génétiquement programmé
pour battre encore
je suis ce muscle débraillé
impudique dévasté
j’écarquille ce roc fendu
j’écarte chaque pan d’hier
tiré pour l’en couvrir
j’arrache chaque grillage des côtes
qui l’empêcherait de tenir seul droit
ce jour où il reposera dans ma main
©Perle Vallens

Inktober·photo n&b·poésie

Inktober, premier jour

Inktober est un rendez-vous initialement graphique, à l’encre (ink) que j’ai détourné en mots l’année dernière, avec une série de poèmes courts. Je récidive cette année.
Chaque jour correspond à un mot imposé, dont voici la liste (anglophone) :

Dès demain, et par facilité, je les proposerai 5 par 5. Illustré, au moins pour l’un d’eux. Voici le premier.

On ne sait quel cristal perce
quelle transparence s’empare
de la matière
quelle distillation pour ne laisser
que pureté
pour ne suspendre que le plus volatile
que le plus éphémère

A la voix, on aurait espéré
chant plus clair
plus limpide qu’une seule goutte
plus nette qu’une éclaboussure
©Perle Vallens

Actualité·corps·photo n&b·poésie

poids d’une pierre / autour du corps par le Jeudi des mots

Notre propre corps nous accable
tout ce poids porté sur nos épaules
la sensation bien pesée de pour et de contre
et la déformation des os
grossis avant la poussière
Chaque corps est une pierre
lourde d’elle-même
©Perle Vallens

Quelques photographies et deux poèmes de Carcasse ont été sélectionnés à l’occasion du Jeudi des mots, dont le thème actuel est « autour du corps ».

montage photo·Non classé·photo couleur·poésie

Jamais les mots

jamais les mots séchés
sur le fil des conversations
jamais les mots ne franchissent vraiment
jamais ne s’acharnent plus loin que nécessaire
se voient dépareillés déshabillés pleine désolation
jamais ne naviguent au-delà préfèrent se noyer
toujours tremblent leur balbutiement
trempent comme soupe en bouche
pâtes-lettres d’étrille entre quatre dents
trop sans chanter ou dire leur fait
feraient tache dans leur acharnement
feraient jaser sur le très rouge de la langue
flamme nue en plongée dans les yeux
les mots s’y noient en jet de pierre
ricochent encore leur bruit de gorge
la trancheront bien proprement dans le sens du désir
si le tranchant des phrases bien aiguisé
si leur chant court à la corde
vocalisent d’été baisent dévoreraient pleines lèvres
puis épuisés mordus décimés si disette
si amnésie minute avant amoncellement
si excision déforme l’angle d’attaque
défibrille le tissu laryngé sa densité basse
qui saigne déjà d’encre abondance
traces possibles de flux inversé
qu’on appellerait romance
monceaux de mots s’entassent atones
essoufflés leurs spasmes à peine passage frayé
décharge personnelle de mots-détritus
espacement insuffisant pour protéger
l’avancée valse par valse ou déjouer la danse
à moins d’un prodige
©Perle Vallens